04/10/2015

Laïcité et religions. B. Cazeneuve

Extrait du discours de M. B. Cazeneuve, Ministre de l'intérieur
Etats généraux du christianisme (La Vie), Strasbourg, 3 octobre 2015


Années après années, vous réfléchissez à la juste place des chrétiens dans la société, à leurs engagements dans le monde d’aujourd’hui.
Permettez-moi de commencer par vous dire à mon tour que je crois que les chrétiens ont en effet un rôle essentiel à jouer, aux côtés des croyants d’autres confessions, dans le traitement des maux que connaît notre société anxieuse, éreintée par le chômage, inquiète des mutations du monde qui l’entoure, profondément en quête de sens. A mes yeux, les valeurs qu’ils défendent contribuent tout particulièrement à la cohésion sociale, car elles rejoignent celles du pacte républicain.
Cette proximité spirituelle entre la République et l’Eglise, paradoxale au premier abord, avait bien été soulignée par le pape Jean-Paul II dans sa célèbre homélie au Bourget en 1980 : «On sait la place que l’idée de liberté, d’égalité et de fraternité tient dans votre culture, dans votre histoire. Au fond, observait Jean-Paul II, ce sont-là des idées chrétiennes. Je le dis tout en ayant bien conscience que ceux qui ont formulé ainsi, les premiers, cet idéal, ne se référaient pas à l’alliance de l’homme avec la sagesse éternelle. Mais ils voulaient agir pour l’homme. »
Certes, notre histoire contemporaine, tout au long du 19ème siècle notamment, a pu témoigner des difficultés éprouvées par les catholiques français à embrasser sans réserve l’héritage révolutionnaire, tant les séquelles de la constitution civile du clergé et le souvenir des années qui ont suivi restèrent vivaces. La République elle-même ne fit pas toujours preuve de tolérance à l’égard d’une Eglise perçue comme un redoutable adversaire, plutôt que comme une source d’inspiration dans la recherche du bien public.
L’histoire politique ne doit cependant pas nous dissimuler  la réalité de certaines filiations. Certes, notre devise républicaine s’adresse à ceux qui croient au ciel, comme ceux à qui n’y croient pas. Pour autant, comme le relevait Jean-Paul II, notre devise nationale, « liberté, égalité, fraternité » rejoint bien à certains égards le message évangélique.
Pour prendre le premier membre de notre devise nationale, il est bon de rappeler que sous la Révolution française on pouvait lire à Strasbourg sur le pont qui enjambe le Rhin : « Ici commence le pays de la liberté ». Or la grande tradition chrétienne, avec St Thomas d’Aquin notamment, avait décliné l’idée de la liberté des enfants de Dieu, de l’émancipation des tyrannies, de la primauté de la loi d’amour du Christ sur les pesanteurs passées. Des figures telles que celle du Pasteur Dietrich BONHOEFFER ont magnifiquement témoigné de cet amour chrétien de la liberté, acceptant de subir le martyre plutôt que d’abdiquer face à la barbarie nazie.
De même, quand Saint Paul écrit aux Galates : « Il n’y a plus ni juif ni grec, il n’y a plus ni esclave ni homme libre, il n’y a plus l’homme et la femme, car tous, vous ne faites plus qu’un », comment ne pas y voir la racine première de l’égalité républicaine de tous devant la loi ?
Quant à la fraternité républicaine, elle est l’expression politique de la grande question biblique “Qu’as-tu fait de ton frère?”.
Cette fraternité, les chrétiens de tous les âges ne la vivent pas de façon abstraite. Ils constituent une communauté au service de leur prochain. Leur action, celle des Eglises et des associations qu’elles inspirent, est animée depuis toujours par le souci de secourir les déshérités. Je veux rendre à ce titre un hommage sincère à l’action qu’ils mènent au service des sans-abri, à l’aide matérielle et spirituelle qu’ils apportent aux handicapés, aux malades, aux personnes âgées remisés aux périphéries de nos sociétés. S’il revient avant tout à l’Etat de lutter contre la misère, les chrétiens s’emploient au quotidien à prendre leur part de cette mission.
Je pense également, bien entendu, à l’engagement qu’ont manifesté catholiques et protestants dans l’accueil des migrants depuis plusieurs mois. Ils se sont situés dans la tradition du christianisme social, défenseur des plus pauvres et des plus faibles et ont répondu aux exhortations du pape FRANCOIS, appelant l’Eglise et les chrétiens à se rapprocher des « périphéries existentielles ».
Faire vivre les valeurs républicaines, qui sont aussi largement celles de l’évangile, constitue pour moi l’une des clés de ce renouveau que vous appelez de vos vœux. Même si elle est marquée par la sécularisation comme tous les pays occidentaux, même si elle a accueilli sur son sol les croyants de toutes confessions, qui contribuent eux aussi à sa richesse culturelle, la France est historiquement un pays de tradition chrétienne. Comment donc les Français pourraient-ils faire société en négligeant cet engagement des chrétiens ? Réciproquement, comment les chrétiens français pourraient-ils vivre leur engagement sans être conscients et fiers de défendre également les valeurs de la République ?
*
Je n’ignore pas qu’en tenant de tels propos, je m’expose aux critiques de ceux qui estiment que la laïcité consiste pour l’Etat et ses représentants à ignorer l’existence du fait religieux, à redouter ses effets ou même à restreindre son expression dans l’espace public.
Telle n’est pas ma conception. Telle n’était pas non plus la conception des inspirateurs de la loi de 1905, je pense à Aristide BRIAND ou à Jean JAURES, qui désiraient une loi d’apaisement. A leur suite, je suis convaincu que la laïcité est avant tout un principe juridique de neutralité religieuse, qui s’impose à l’Etat et à ses représentants. Ce principe a ainsi pour finalité de garantir à chacun le droit de croire ou de ne pas croire, ainsi que, pour le croyant, le droit d’exercer son culte dans des conditions dignes et paisibles. « La Laïcité, comme l’a très bien dit Emile POULAT, c’est une société qui donne place à tous. »
Je suis donc également convaincu que l’Etat n’a pas à ériger la laïcité en hostilité contre la religion. Pour ne citer que quelques exemples récents, je suis préoccupé par l’attitude de certains élus locaux qui s’efforcent d’empêcher l’ouverture des lieux de culte, lorsque la religion que l’on y professe n’est pas de leur goût, et qui multiplient les manœuvres dilatoires pour faire obstacle à l’exercice d’un droit protégé par la constitution : la liberté de culte. Je n’ai pas non plus de bienveillance pour les élus qui invoquent la laïcité pour pénaliser certains Français en raison de leur religion,  qui voudraient interdire à des femmes portant un simple foulard l’accès à des plages publiques, ou à des enfants de pouvoir bénéficier de menus de substitution dans les cantines scolaires. Enfin, je me suis bien entendu indigné lorsque le principe de laïcité a été invoqué, de façon inepte, pour interdire une campagne faisant la publicité d’un concert au profit des Chrétiens d’Orient en danger.
Je ne vous surprendrai donc pas en vous disant que la laïcité républicaine, telle qu’elle figure dans nos textes, telle qu’elle est déclinée concrètement par nos juridictions, n’est pas à mes yeux très éloignée de la définition qu’en donnait Jean-Paul II, en parlant de la France : « La laïcité laisse à chaque institution, dans la sphère qui est la sienne, la place qui lui revient, dans un dialogue loyal en vue d’une collaboration fructueuse pour le service de tous les hommes. Une séparation bien comprise entre l’Église et l’État conduit au respect de la vie religieuse et de ses symboles les plus profonds, et à une juste considération de la démarche et de la pensée religieuse ».
La laïcité n’interdit ni le dialogue, ni le respect mutuel entre l’Etat et les responsables des cultes. Je suis personnellement très attaché à ce dialogue, dont la forme la plus simple réside dans les visites qu’un ministre de la République peut rendre aux fidèles des diverses confessions dans des moments de fête ou de recueillement. C’est ainsi que je me suis rendu la semaine passée à la synagogue, à l’occasion de Yom Kippour, et le lendemain à la Moquée de Cherbourg pour la fête de l’Aïd-El-Kebir. Tout comme j’ai pu assister à l’office protestant qui est célébré chaque été sous les châtaigniers lors de l’Assemblée du désert à Mialet, dans le Gard ; et à la messe de Noël de la paroisse syro-chaldéenne de Saint-Thomas l’Apôtre, à Sarcelles, au moment où notre pays exprimait sa solidarité à l’égard des chrétiens d’Irak victimes de terribles persécutions. L’évocation des camisards, qui fait aujourd’hui écho à d’autres persécutions, nous rappelle que le combat pour la liberté de conscience et la liberté religieuse doit être mené de manière inlassable.
Naturellement, ce dialogue peut aussi prendre des formes plus institutionnelles. Une instance de dialogue très utile existe ainsi entre l’Etat et l’Eglise de France, depuis 2000, et j’ai souhaité plus récemment créer, sous une forme un peu différente, un forum d’échange régulier avec l’Islam de France. Ces rencontres sont l’occasion d’examiner les problèmes très concrets que peut poser aujourd’hui l’exercice du culte dans le cadre de la laïcité, mais aussi d’échanger sur des sujets philosophiques ou sociaux. Chacun, je crois, en retire un réel bénéfice.

02/10/2015

S'agit-il bien de l'interdit du divorce ? (Mc 10, 2-16) 27ème dimanche


Peut-être que pour entendre correctement les propos de Jésus sur le couple (Mc 10, 2-16), il faut chercher ce qu’ils pourraient avoir d’étonnant. On a tellement cité ces versets, ils servent à justifier tant d’idéologies, que leur pertinence en est empêchée.
Dire l’union de l’homme et de la femme, c’est dire l’égalité de l’un et l’autre, dans un monde qui n’accordait à la femme guère plus de droits qu’à une esclave. C’est encore le cas de nombre de pays. En France, il a fallu notamment la révolution sexuelle des Trente Glorieuses, depuis le scandale du Deuxième sexe de Simone de Beauvoir jusqu’à 68, pour que la situation change. Et encore, à compétences égales, on continue à moins payer les femmes. C’est en 2015, tout le monde le sait, mais rien ne change !
L’union de l’homme et de la femme, c’est pour Jésus, comme la suite de cette page d’évangile le confirme, le choix de Jésus pour le plus faible, toujours, en l’occurrence la plus faible, l’option préférentielle pour les petits, dans l’Antiquité, femmes et enfants d’abord.
Choisir de lire l’évangile, cet évangile, ces versets comme le choix de ceux, de celles qui ne comptent pas, change grandement le sens du texte par rapport à sa réception commune. Il ne s’agit pas ici de faire l’apologie du mariage indissoluble, mais comme toujours dans l’évangile, de voir Jésus se ranger du côté de ceux, de celles, qui n’ont pas de droits. Si l’on pense que la gent masculine confisque les ministères dans l’Eglise, on comprend que cette lecture, en parfaite cohérence avec l’enseignement constant de Jésus, ne soit jamais pratiquée.
Vous l’aurez noté, Jésus imagine qu’une femme répudie son mari. Cas d’école à l’époque. Alors, évidemment, Jésus se portera du côté de celui qui a été méprisé, répudié. Et dans les histoires de couples où les tords ne sont pas partagés, où l’un abandonne l’autre qui l’aime pour aller voir ailleurs, on sait la blessure de celui qui est abandonné. On ne s’étonne pas voir Jésus à ses côtés.
Ainsi la morale conjugale et sexuelle trouve peu d’appui en ces versets au profit du choix de Jésus pour les pauvres, perspective théologique (qui est Jésus ?) et morale (aux côtés de qui les disciples doivent-ils se tenir ?) C’est au moins cohérent avec les Ecritures qui comparent Israël à la femme infidèle que Dieu continue d’aimer. Le prophète Osée avait dû épouser une prostituée pour être parabole vivante de l’amour de Dieu pour son peuple. Leçon théologique, plus que morale : Dieu aime toujours son peuple, toujours infidèle. Faire de ces propos de Jésus une leçon sur la fidélité conjugale me paraît ici bien anachronique.
Pareillement, la question de la soi-disant complémentarité de l’homme et de la femme qui ne font plus qu’un paraît anachronique. Il n’est pas bon que l’homme soit seul dit la Genèse juste au début du passage cité par Jésus. Or Jésus lui, reste seul, sans épouse. Là encore, source d’étonnement et d’incompréhension hier comme aujourd’hui, dans à peu près toutes les sociétés, où le célibat continent demeure incompris voire méprisable. Mais si l’on pense que, comme toujours Jésus fait corps avec les humiliés, ceux dont personne ne s’occupera dans la vieillesse et après leur mort (et même pendant leur vie, la solitude des prêtres n’est pas une découverte !) puisqu’ils n’ont pas de descendance, la question du couple homme femme comme paradigme exclusif est hors sujet.
Si vous voulez voir ici un enseignement sur le mariage, alors, assumons le saut argumentatif. Résistons au fondamentalisme. Pourquoi le mariage serait-il si important aux yeux de Jésus ? Parce que Jésus défendrait la famille comme on veut le faire croire ? Ce serait manquer terriblement de sens historique et théologique.
Jésus s’oppose à la famille comme liens du sang. Le Père qu’il nous révèle ne nous a pas engendrés mais adoptés. Les frères que nous recevons de sa paternité ne le sont pas en raison du sang. Le plus différent est autant mon frère que celui qu’ont façonné les mêmes entrailles. Débrouille-toi à faire en sorte que tout homme puisse trouver en toi un prochain, enseigne la parabole du bon samaritain. Et les frères et les sœurs de Jésus, sa mère même sont ceux qui écoutent sa parole et la mettent en pratique. C’est la fin de la famille, du clan, du sang, de la race. Le sang et le clan dont des familles toujours trop petites, et l’on est « petit homme », comme dirait Nietzsche, à s’y cramponner. La famille de Jésus c’est l’humanité.
Si l’on veut parler du mariage, il faut en dire ce qu’en dit l’enseignement constant de l’Eglise puisé aux Ecritures. L’alliance de l’homme et de la femme est un moyen privilégié pour dire Dieu, pour approcher de Dieu. C’est une parabole. Le couple est théophanie. Rien à voir avec une loi, morale ou sociale. L’homme et la femme dans l’union de jubilation et de fécondité qui est leur vocation, dans la réciprocité et le souci de l’autre jusque dans la maladie, dans la radicalité d’un choix exclusif, disent l’union de Dieu avec l’homme.
Dieu s’est toujours uni avec le plus vulnérable, le méprisé, pour le relever. Et alors, ce sont des noces. Etonnement hier comme pour aujourd’hui : la foi, c’est une histoire d’amour, de conjugalité.
Je vous l’accorde, de façon intempestive, inactuelle, je me suis évertué à lire notre texte en dehors du sens que lui imposent les carcans idéologiques. Option préférentielle pour la femme en tant qu’elle est dans l’histoire la méprisée du couple. (On pourra se demander si aujourd’hui comme hier, les méprisés en matière sexuelle ne sont pas les homos et ceux dont l’identité génitale n’est pas claire.) Relégation de la famille nucléaire, du clan, des liens du sang, trop étroits pour le frère universel qui révèle que le Père a adopté tous les hommes. (On pourra se demander si les parias de la félicité conjugale et de la fierté du lignage ne sont pas ceux que Jésus choisit, au moment précis où il semble parler du couple.) Affirmation parabolique et théologique, aux antipodes de l’univocité d’une loi morale et sociale sur la vie de couple. (On pourra se demander si le célibat de Jésus, intempestif, sa liberté dans les relations avec les femmes en outre, ne relègue pas la morale familiale et sexuelle à un codicille du testament de l’alliance nouvelle, l’amour des plus pauvres, réfugiés, femmes et enfants battus ou violentés, etc.)

25/09/2015

Les privilèges des disciples (Mc 9, 38-48) 26ème dimanche



Le texte que nous venons d’entendre (Mc 9,38-48) suit immédiatement celui de la semaine passé (32-37). Il est peu probable qu’après s’être fait donner une leçon sur qui est le plus grand, sur les questions de pouvoir ou de préséance, Jean ait osé rapporter un fait d’armes peu glorieux, avoir voulu empêcher quelqu’un d’expulser des démons au nom de Jésus sous prétexte que ce quelqu’un n’était pas de ceux qui suivent Jésus.
Jean n’est ni bête ni naïf, il a écouté ce que vient de dire Jésus et a bien compris. C’est Marc qui rassemble des enseignements de Jésus sur l’attitude des disciples, ceux qui se disent les responsables de la communauté.
On peut penser que le texte fait davantage allusion au contexte de la rédaction, les années 70, qu’à ce qui s’est effectivement passé vers l’an 30. Ce n’est que lorsque Jésus est mort depuis une quarantaine d’années que ceux qui ont l’autorité dans les Eglises sont ceux qui ont suivi Jésus et s’imaginent que désormais d’autres les suivent. Comme toujours pointe l’atavisme des chefs. Premièrement, ils pensent en excluant pour définir leur groupe, dans une logique identitaire, voire boutiquière. Il y a ceux qui nous suivent et les autres, du dehors. Deuxièmement, ils s’approprient le fait d’être suivis, alors qu’ils sont comme tous, disciples de Jésus, qui le suivent ; ils se mettent à la place de Jésus, prennent sa place, se prennent pour lui. Les disciples ne suivent pas les Douze ou les évêques ou le Pape, mais Jésus. Ils ne sont pas leurs fidèles, mais ceux de Jésus.
La mesquinerie des petits chefs, même quand ce sont des personnages éminents, quand ils sont des Douze ou cardinaux, est rarement dissimulable. Les chefs, gardiens de l’identité ou de l’orthodoxie excluent pour mieux gouverner, confisquent l’être disciples, hier comme aujourd’hui, depuis le début si l’on en croit Marc.
La réponse de Jésus est sans ambiguïté. On ne peut faire le bien et s’opposer en même temps à Jésus. On ne peut libérer les gens de la mort et s’opposer au Ressuscité. Toute libération entre dans le mouvement résurrectionnel, dans le dessein divin. Un simple verre d’eau offert aux disciples est un accueilli par Jésus comme un hommage au Christ, dont peut-être, le nom demeure inconnu au donateur.
Mais Jésus, ou la reconstitution par Marc, n’en reste pas là. Vous autres, disciples, vous demandez un privilège, que vous soit réservé le droit de telle ou telle action en vue du salut ? Très bien. Qu’il n’y rien en vous qui suscite le scandale même du plus insignifiant des hommes sur l’échelle de la préséance, même de la préséance ecclésiastique !
A la récompense du simple verre d’eau pour ceux de l’extérieur, s’oppose le châtiment pour le disciple et particulièrement les responsables parmi les disciples, qui causent scandale. Récompense contre géhenne et feu éternel. Voilà donc l’unique privilège des disciples quand ils confisquent l’autorité de Jésus ou s’excluent, en raison de leur appartenance à Jésus, de la masse des autres, entendez des pécheurs.
Les propos de Jésus, que Marc ne dissimule pas transférer à son époque, ont aujourd’hui encore une terrible actualité. Le tout dernier discours de François aux évêques états-uniens en témoigne. Le ton était humble et fraternel. François avait déposé le bazooka de son discours à la Curie, il y a bientôt deux ans. Ce n’était pas « le pouvoir de la force » mais « la force de l’impuissance ».
Ces propos sont adressés aux évêques, mais ils valent pour chacun d’entre nous, disciples de Jésus, témoins de l’amour du Père, auprès de ceux que nous aimons, de ceux que nous côtoyons ou seulement croisons. Ils valent pour nous comme commentaire des paroles évangéliques qui nous sont adressées à tous. Sans quoi, pourquoi les aurions-nous proclamées dans cette assemblée ? J’en relève quelques uns.
 « Non pas se paître soi-même mais savoir se mettre en retrait, s’abaisser, se décentrer pour nourrir du Christ la famille de Dieu. Veiller sans relâche, se hisser haut pour rejoindre, par le regard de Dieu, le troupeau qui appartient seulement à Lui. »
« Nous sommes des partisans de la culture de la rencontre. Nous sommes des sacrements vivants de l’étreinte entre la richesse divine et notre pauvreté. Nous sommes des témoins de l’abaissement et de la condescendance de Dieu qui, dans l’amour, précède aussi notre première réponse. Le dialogue est notre méthode, non par stratégie habile, mais par fidélité à celui qui ne se fatigue jamais de passer et de repasser sur les places des hommes jusqu’à la onzième heure pour proposer son invitation d’amour. »
« Plus riche est le patrimoine, que vous avez à partager dans la vérité, que plus éloquente soit l’humilité avec laquelle vous l’offrez. N’ayez pas peur d’accomplir l’exode nécessaire à tout dialogue authentique. Autrement, il n’est pas possible de comprendre les raisons de l’autre, ni de comprendre en profondeur que le frère à rejoindre et à racheter - par la force et la proximité de l’amour - compte davantage que toutes les positions que nous jugeons éloignées des nôtres, même si celles-ci sont d’authentiques certitudes. Le langage aigre et belliqueux de la division ne convient pas aux lèvres d’un pasteur, il n’a pas droit de cité dans son cœur et, même s’il semble pour un moment assurer une apparente hégémonie, seul l’attrait durable de la bonté et de l’amour reste vraiment convainquant. »
« Je vous encourage à affronter les questions de notre temps, qui constituent des défis. Au fond de chacune d’elles, il y a toujours la vie comme don et responsabilité. L’avenir de la liberté et de la dignité de nos sociétés dépend de la manière dont nous saurons répondre à de tels défis. »
« La victime innocente de l’avortement, les enfants qui meurent de faim ou sous les bombes, les immigrés qui se noient à la recherche d’un lendemain, les personnes âgées ou les malades dont on voudrait se débarrasser, les victimes du terrorisme, des guerres, de la violence et du narcotrafic, l’environnement dévasté par une relation déprédatrice de l’homme avec la nature, en tout cela, est toujours en jeu le don de Dieu dont nous sommes les nobles administrateurs, mais non les maîtres. Il n’est donc pas permis de s’évader ni de se taire. »   

18/09/2015

Entre pouvoir et évangile, il faut choisir (25ème dimanche)



Pourquoi si peu d’entre nous croient-ils en Jésus ? Vous vous doutez que répondre à pareille question suppose une analyse complexe, déjà souvent menée, et qu’il n’y a pas une réponse. Le simplisme en matière sociologique et idéologique est le propre du simplet. Ceux qui connaissent la cause du peu d’engouement pour la foi sont des charlatans ou des naïfs dangereux.
Je relève seulement une des raisons pour laquelle beaucoup ne croient pas. Et c’est d’ailleurs très mal s’exprimer que de parler ainsi, s’il est vrai qu’on ne croit pas parce que, qu’il n’y a pas de justification au fait de croire, qu’il s’agit d’un engagement gratuit, réponse à un amour deviné, qui s’offre le premier, lui aussi gratuit, pure grâce. Y a-t-il beaucoup plus de raison de ne pas croire ?
Mais, c’est une fait, notre Eglise est un obstacle pour la foi. Ce n’est pas vraiment nouveau. Mais si c’est l’Eglise, en outre, qui empêche de croire, nous avons sans doute les moyens de réduire l’obstacle.
Parmi les obstacles à la foi, il y a le pouvoir dans l’Eglise, le pouvoir de l’Eglise (et l’on voit l’espoir que suscite, à tord ou à raison, le changement du pouvoir incarné par François). Non seulement l’Eglise hier, mais encore celle d’aujourd’hui est souvent du côté des puissants. Elle s’est changée en puissance mondaine.
« Si quelqu’un veut être le premier, qu’il soit le dernier de tous et le serviteur de tous. » Entre Evangile et pouvoir, il faut choisir.
Ne sera-t-il pas possible de chercher à convertir à l’évangile ceux qui ont le pouvoir ? Ne sera-t-il pas possible d’exercer le pouvoir et d’être chrétien ? Ne peut-on vivre son pouvoir comme un service ? Les hommes de pouvoir dans l’Eglise ne peuvent-ils pas être des serviteurs authentiques ? Sous prétexte de ne pas se salir les mains avec le pouvoir, va-t-on laisser gouverner ceux qui, sans vergogne, en profiteront en despotes corrompus ?
Autant de bonnes questions, évidemment. Le problème, c’est la simplicité de la radicalité évangélique : « Si quelqu’un veut être le premier, qu’il soit le dernier de tous et le serviteur de tous. » Là encore, il n’y a pas la solution. Je propose trois pistes.
- La vérité de ce que nous professons, de ce dont nous voulons être les témoins, pour que nous n’en détournions point les autres et nous-mêmes, exige de nous d’être avec les petits. L’enfant de l’évangile, non l’enfant roi et tout puissant, mais l’enfant de l’antiquité, sans droit, quasi esclave, l’enfant qui travaille en Inde ou ailleurs, l’enfant qui meurt de faim ou de la guerre, réfugié que même la mer rejette ! Etre inconditionnellement du côté des pauvres, des petits. Ici se joue notre foi, notre témoignage ou notre hypocrisie, quand nous sommes témoins du serviteur ou obstacles à la foi. Qui d’entre nous est avec les pauvres ?
- Nous avons des responsabilités, nous avons du pouvoir. Et nous nous faisons serviteurs de la cause, de la doctrine, de l’entreprise, des intérêts des actionnaires, des puissants. Restons donc serviteurs, mais changeons de maîtres, passons au service des petits. Il ne s’agit pas que le grand patron aille laver les chiottes, même si cela peut une fois ou l’autre est nécessaire. Il s’agit que le patron ne soit ni à son propre service et de son compte en banque, ni à celui des intérêts des riches et des puissants, mais des pauvres. Il ne s’agit pas de tout vendre pour donner ses bien aux pauvres en Afrique, encore que. Il s’agit de boycotter les injustices, de cesser de piller l’Afrique, par exemple.
- C’est à l’homme de pouvoir, y compris dans l’Eglise, et puisqu’il en va ainsi aux ministres, de mettre en place des contre-pouvoirs contraignants. Ministres veut dire serviteur, minis, minus, petit. Et l’on parle du magistère, magis, grand, du Pape et des évêques… On se moque du monde ! Dans l’Eglise, les contre-pouvoirs, ce sont par exemple les conseils. Ce n’est pas pour faire démocratique, c’est pour convoquer au service, la seule façon d’approcher la vérité ensemble, dans une quasi unanimité. Impossible de les supprimer sous prétexte qu’ils fonctionneraient mal ; au contraire, il faut se démener pour qu’ils soient opérants, sous peine de confisquer le pouvoir, d’interdire la parole et la vie, de refuser le chemin du service.
Les contre-pouvoirs, c’est risqué, car les puissants en useront pour renverser les ministres qui ne prêcheraient pas l’évangile qu’ils veulent entendre, celui qui leur donne bonne conscience ; ainsi ils aliènent la parole de Jésus pour justifier leur société et instaurent une Eglise qui dénonce si peu l’injustice, qui a pour mission principale de conserver l’ordre, ce qu’ils appellent les valeurs.
Le serviteur a couru ce risque, celui d’être trahi par son Eglise, Eglise riche et puissante, pour les riches er les puissants. Il a couru le risque, parce qu’il est impossible d’imposer par la force le non pouvoir, d’imposer par le pouvoir le service. Malgré le risque, le serviteur compte sur ce qu’il y a d’humanité en nous pour protéger l’enfant, le petit.