Enfin les textes tournent notre regard vers Noël. Enfin, ils
nous préparent à célébrer la naissance de Jésus. La prophétie de Michée
pourrait être un texte de la nativité, pas si loin de celle d’Isaïe que nous
lirons lors de la messe de la nuit.
Il est vrai, il est moins évident que l’épitre aux Hébreux
vise Noël. C’est sans doute anachronique. Noël est une fête attestée à Rome en
336, peut-être un peu avant. Certes, la citation du psaume 39 mise sur les lèvres du Christ,
après être passée par la traduction grecque, pourrait convenir : « Tu n’as voulu ni sacrifice ni offrande, mais tu
m’as formé un corps. ». Mais avec le verset suivant qui reprend le mot
corps, l’entrée du Christ dans le monde a peu de chance de désigner
précisément la naissance de Jésus : « nous sommes sanctifiés, par l’offrande que Jésus Christ a faite de son
corps, une fois pour toutes ». Ne s’agit-il pas plutôt de toute la vie de
Jésus, depuis sa naissance certes mais jusqu’à sa mort et sa résurrection ?
Le salut des hommes, ce n’est pas plus sa naissance, que sa mort et sa
résurrection, et toute sa vie, ‑ ses paroles, ses paraboles, sa conception
de Dieu, ses actes, les guérisons, les marches, les repas, etc.
Il est vrai, le
récit de la visitation n’est sans doute pas un texte de Noël non plus.
Historiquement, il s’agit d’établir le rapport étroit de la prédication de Jean
Baptiste avec celle de Jésus. Jésus, d’abord disciple de Jean fonde son propre
mouvement. Certains disciples de Jean suivent Jésus, mais d’autres continuent avec
Jean y compris après la mort et de Jean et de Jésus. Pour aider les disciples
de Jean à entrer dans le mouvement de Jésus, les premiers chrétiens assurent qu’il
y un rapport étroit entre les deux enseignements, comme un cousinage, mais que,
celui qui autrefois était disciple, à la suite du Baptiste, ils sont invités à
le reconnaître comme le maître. La visitation et l’exultation de Jean, dès le
sein maternel, à l’approche de la mère du Seigneur, vaut comme reconnaissance hors
histoire de la grandeur de Jésus. Il est, avant même de naître, celui devant
qui l’on danse de joie parce qu’il est le salut des nations.
« Heureuse
celle qui a cru à l’accomplissement des paroles qui lui furent dites de la part
du Seigneur. » Béatitude qui s’adresse à « la mère de mon Seigneur »,
non pas Marie, mais la nouvelle Eve, l’humanité nouvelle qui reconnaît son Seigneur,
qui écoute sa parole à la différence de la première Eve. Béatitude qui vise
tout homme, les disciples de Jean aussi, qui reconnaîtront en cet homme Jésus,
leur Seigneur et maître.
Théologiquement, la
visitation est plus encore. Elle établit le lien de la première alliance avec
la seconde, celle dont parle notre deuxième lecture. Tout ce que le peuple de
la première alliance a espéré ‑ la présence de son Dieu en son sein,
Emmanuel ‑ voilà qu’il se réjouit par la figure du Baptiste, de sa venue.
C’est maintenant le temps où Dieu visite son peuple. Ce n’est pas Marie qui va
voir Elisabeth, c’est Dieu lui-même qui rend visite à son peuple et par lui à
toute l’humanité.
Mais cette
visitation connaît une sorte de saut, de rupture de continuité. Jésus est
seulement cousin du Baptiste, ni frère de la même mère, encore moins fils. Que
Jésus soit descendant du peuple de l’alliance est certain, mais on dirait, pas par
la branche principale, plutôt comme un cousin. La promesse faite à Abraham
semble se dédoubler. Comme si désormais, les disciples de Jésus, par encore
coupés de ceux de Moïse, comprenaient que, demeurant certes cousins, si proches,
avec le même et unique Dieu, les mêmes Ecritures, ils se séparaient.
L’apparition d’un cousin bouscule l’attente des prophètes.
Désormais, c’est à toute l’humanité, aux païens donc, aux grecs et à toutes les
nations, que Dieu élargit sa promesse. Et le peuple de la première alliance est
invité, comme le Baptiste à sauter de joie de ce que Dieu soit l’Emmanuel non
seulement pour lui, mais pour tous.
Le peuple qui a offert à l’humanité une telle conception de
Dieu, un tel modèle de vie avec Dieu, et veille à la maintenir vive, demeure
porteur de l’alliance. Mais cette bénédiction qu’il est pour tous les peuples devient
par Jésus une alliance ouverte à tous sans condition. Alliance noachique plus
que mosaïque ; le nouvel Adam est l’avenir du premier et la nouvelle Eve entre
en souffrance d’enfantement. De fait, même ignorée par beaucoup, l’alliance est
vécue par beaucoup : J’avais faim et soif, j’étais nu, en prison ou
malade, vous m’avez nourri, désaltéré, vêtu et visité.
D’une façon inouïe Dieu visite les nations. Il ne se
reconnaît pas dans la toute-puissance des divinités d’hier ou des fantasmes d’aujourd’hui.
Il est enfant, qui ne parle pas, sans aucune autonomie. Il oblige que l’on
prenne soin de lui comme l’on prendrait soin d’un petit d’homme, que l’on
prenne soin des frères comme s’il s’agissait de Dieu même.