07/10/2016

Neuf personnes sur dix ignorent qu'elles sont vivantes (28ème dimanche)



Que fait Luc à rapporter l’épisode de la guérison des dix lépreux ? Il ne le dit pas. Il se contente de laisser de nombreux détails intrigants, comme le nombre de lépreux ou l’origine samaritaine de l’étranger. Deux détails de vocabulaire aussi. L’homme guéri – il est bien difficile de le nommer sans recourir à ce qui l’exclut, samaritain ou lépreux ‑ l’homme guéri ou l’homme qui rend gloire à Dieu est dit remercier Jésus ou rendre grâce, avec le verbe de l’eucharistie, eucharistôn. Cela pourrait nous concerner. Lorsque Jésus l’invite à se relever, il lui dit anastas, un des deux verbes de la résurrection. « Ressuscite, ta foi t’a sauvé. »
Est-ce bien le fait d’être samaritain qui distingue cet homme des autres qui, comme lui, sont guéris ? Pas sûr. Il est le seul à avoir vu, ainsi que le dit le texte, qu’il était guéri. Se pourrait-il que les autres ne l’aient pas vu ? Serait-il possible d’être vivant sans le savoir, d’être en pleine forme sans le savoir ? Le texte de Luc porte-t-il sur le manque de reconnaissance des neuf juifs, ou sur leur cécité. Le prophète, repris les quatre évangélistes, parle d’une drôle de maladie, de ceux qui écoutent sans écouter, regardent et ne voient pas.
Etre croyant (« ta foi ta sauvée ») ne serait pas d’après l’évangile une affaire de religion puisque même ceux qui appartiennent à la vraie religion, le judaïsme de Jésus et non l’étrangeté samaritaine, ne sont manifestement croyants. Ils sont peut-être très religieux, mais pas croyants. Leur foi n’est pas mentionnée, à plus forte raison ne peut-elle sauver. Etre croyant, avoir la foi, c’est ici revenir sur ses pas pour remercier et rendre gloire à Dieu.
Voilà qui pourrait nous permettre d’examiner notre vie. Sommes-nous des hommes et des femmes de religion, de la vraie religion ? Cela ne fait pas forcément de nous des croyants, des hommes et des femmes que la foi sauve et ressuscite pour qu’ils fassent eucharistie. L’opposition foi-religion n’est pas très bien vue aujourd’hui. On défend les rites et la religion populaire. La théologie dialectique, de Barth et Bultmann, consonne pourtant étonnamment avec notre texte. Il n’est plus temps de s’en méfier sous prétexte qu’ils seraient protestants, alors que nous allons ouvrir dans trois semaines le cinquième centenaire de la Réforme, le 31 octobre 1517. François sera en Suède à cette occasion.
Nous pouvons être très religieux et pas du tout croyants. C’est même une affaire assez commune : un peu de rite, un peu de morale et de valeurs communes, comme cohésion sociale. Inversement, nous pourrions être très croyants et pas très religieux. Je pense même que Jésus était de ce genre. Dans notre texte, la foi apparaît d’abord comme un regard. Le croyant et un regardeur, un homme au regard ajusté. Il voit qu’il est guéri. Beaucoup l’ignorent. On peut voir ce monde de bien des manières. Le croyant voit, d’où la nécessité pour lui de revenir en arrière et de faire eucharistie.
De quoi faudrait-il rendre grâce à Dieu ? De quoi faudrait-il le remercier ? Que nous a-t-il donné ? Question à laquelle nous ne savons répondre que fort mal parce que l’autonomie des réalités terrestres semble avoir chassé Dieu de la vie de ce monde. Dieu ne nous guérit plus comme ces lépreux. Il ne donne rien, pas même le pain comme dit le benedicite, car alors, il serait aussi celui qui ne donnerait pas à ceux, nombreux, qui meurent de faim.
Parce que la providence fait problème, on ne la prêche plus, ou alors on triche avec des mots tout faits, estampillés catho ou catéchisme. Dieu donne sa grâce. Comme on ne sait pas ce qu’est la grâce et qu’en plus c’est invérifiable, voilà une affirmation qui ne coûte pas cher ! Mais que donne Dieu alors pour que croyants, nous voyions et rendions grâce ?
Lui-même. Dieu se donne comme l’ami, comme l’amant, comme l’homme ou la femme du réconfort ; il s’offre et fait vivre. Etre croyant c’est voir ce monde comme le lieu où Dieu se donne, c’est regarder ce monde comme lieu où Dieu fait vivre. Cela s’appelle résurrection, Dieu qui fait vivre : « relève-toi ! ». Les croyants sont ceux qui vivent leur vie et ce monde comme le don que Dieu leur fait de lui-même. C’est même exactement ce que signifie notre confession du Dieu créateur ; il n’est pas l’explication de l’origine ou artisan Big-bang, mais celui qui fait vivre à se donner et, ressuscités, nous rendons grâce.
Quand on ouvre les yeux sur ceux qui nous font vivre, cela s’appelle l’amour. Quand on ouvre les yeux sur Dieu qui fait vivre, cela s’appelle la foi, une des nombreuses formes de l’amour. Il y a plein de gens qui savent que Dieu existe, qui sont très religieux, mais qui ne l’aiment pas. Ils sont neuf sur dix d’après notre texte, en général des gens qui ne passent pas pour étrangers. Celui qui croit passe souvent pour un étranger y compris au milieu des gens très religieux.
Il y a des tas de vivants en ce monde qui ne savent pas qu’ils sont vivants, que la vie est résurrection, vie de la vie de Dieu. La vie pour magnifique qu’elle soit ne désigne pas Dieu à leurs yeux. Ils peuvent être religieux ou sans religion, cela ne change rien. Aucun d’eux ne croit en Dieu parce qu’aucun ne l’aime. « Il ne s’est trouvé, pour revenir rendre gloire à Dieu, que cet étranger ! » Comme c’est étrange…

01/10/2016

François, l'Islam, les migrants et l'Europe

"Nous chrétiens, nous devrions accueillir avec affection et respect les immigrés de l’Islam qui arrivent dans nos pays, de la même manière que nous espérons et nous demandons être accueillis et respectés dans les pays de tradition islamique. Je prie et implore humblement ces pays pour qu’ils donnent la liberté aux chrétiens de célébrer leur culte et de vivre leur foi, prenant en compte la liberté dont les croyants de l’Islam jouissent dans les pays occidentaux ! Face aux épisodes de fondamentalisme violent qui nous inquiètent, l’affection envers les vrais croyants de l’Islam doit nous porter à éviter d’odieuses généralisations, parce que le véritable Islam et une adéquate interprétation du Coran s’opposent à toute violence." FRANCOIS, Evangelii gaudium 253, nov. 2013
(Il faut lire les §§ 250-258.)

"« Où est ton frère ? », la voix de son sang crie vers moi, dit Dieu. Ce n’est pas une question adressée aux autres, c’est une question adressée à moi, à toi, à chacun de nous. Ceux-ci parmi nos frères et sœurs cherchaient à sortir de situations difficiles pour trouver un peu de sérénité et de paix ; ils cherchaient un rang meilleur pour eux et pour leurs familles, mais ils ont trouvé la mort. Combien de fois ceux qui cherchent cela ne trouvent pas compréhension, ne trouvent pas accueil, ne trouvent pas solidarité ! Et leurs voix montent jusqu’à Dieu !" FRANCOIS, Homélie à Lampedusa, juil. 2013

Le dialogue interreligieux et la paix



Mardi 22 septembre, le Pape était à Assise pour célébrer la 30ème rencontre interreligieuse pour la paix organisée par la communauté San Egidio et les franciscains d’Assise. Il y a trente ans en effet, Jean-Paul II avait invité des représentants de nombreuses religions ; il y a cinq ans, Benoît XVI avait marqué les vingt ans de la première rencontre.
La presse a peu relayé l’événement, comme si les efforts pour la paix ne méritaient pas d’être relayés. A moins que plus personne n’y croie et que le geste du Pape paraisse un enfantillage dont on a honte ou que l’on méprise.
Depuis trente ans, les intégristes de tout poil, dénoncent ces rencontres. Dialoguer d’égal à égal avec les autres, c’est renoncer à la vérité que nous possédons et à laquelle les autres doivent se rallier s’ils veulent être sauvés, c’est en rajouter au relativisme moderne pour qui toutes les religions se valent, et ne valent sans doute pas grand-chose.
Le Concile Vatican ne l’entend pas ainsi. « L’Eglise catholique ne rejette rien de ce qui est vrai et saint dans [l]es religions. Elle considère avec un respect sincère ces manières d’agir et de vivre, ces règles et ces doctrines qui, quoiqu’elles diffèrent sous bien des rapports de ce qu’elle-même tient et propose, reflètent cependant souvent un rayon de la vérité qui illumine tous les hommes. […] Elle exhorte donc ses fils pour que, avec prudence et charité, par le dialogue et par la collaboration avec les membres d’autres religions, et tout en témoignant de la foi et de la vie chrétiennes, ils reconnaissent, préservent et fassent progresser les valeurs spirituelles, morales et socioculturelles qui se trouvent en eux. » (Nostra Aetate 2)
On ne dialogue pas sans se rencontrer, se contentant de discuter ce que l’on croit savoir de l’autre. Le dialogue demande d’autant plus de patience et de respect que l’on se connaît peu. Plus le partenaire sera réticent au dialogue, plus il faudra faire preuve de délicatesse. Quand on met un visage, voire une amitié, sur une religion, on ne peut plus en parler comme avant. Si le partenaire refusait le dialogue, il serait de notre responsabilité d’aménager les voies qui le rendent possible. L’histoire fait parfois de nous les héritiers de ce qui l’empêche.
Parce que la différence fait souvent peur, parce que les guerres ne sont pas des histoires anciennes mais détruisent aujourd’hui des peuples et des cultures, les religions, immergées dans ces peuples et cultures, ont le devoir de travailler à la paix. Avec les religions, c’est souvent l’intime que l’on approche. C’est pourquoi le dialogue interreligieux, outre la quête d’une vérité sur Dieu, est un des chemins privilégiés de la paix à l’intérieur des sociétés et entre elles. Même à admettre que nous n’aurions rien à voir avec la foi des autres, le dialogue interreligieux est devenu indispensable.
Cela vaut évidemment de notre relation à l’Islam, encore plus décidément autre, étranger, dangereux, effrayant depuis septembre 2001. M. Juppé tire la sonnette d’alarme alors que les discours d’exclusion se multiplient en France : « si nous continuons comme ça, nous allons vers la guerre civile ». Que faisons-nous ? La paix est d’autant plus fragile que certains jouent avec le feu pour se faire élire. On ne peut exiger des musulmans, en Occident, qu’ils prennent la parole pour condamner le terroriste, comme s’ils en étaient davantage responsables que les autres européens, et refuser dans le même temps qu’ils existent publiquement dans la société en tant que musulmans, sous prétexte de laïcité.
L’amour n’est pas aimé aurait répondu saint François au Sultan qui lui demandait pourquoi les chrétiens, disciple d’un Dieu amour, faisaient la guerre aux musulmans (les croisades). Le dialogue interreligieux a pour but d’aider chaque homme appartenant à une tradition religieuse à aimer l’amour et ainsi à construire la paix.

23/09/2016

La résurrection et les pauvres, quel rapport ? (26ème dimanche)



La parabole de ce jour (Lc 16, 19-31) semble reposer sur une théologie de la rétribution. Tu as été injuste durant ta vie, tu seras puni et connaîtras le sort que tu as réservé à ton prochain. Tu as été méprisé durant ta vie, tu seras rétabli dans ta dignité et prendras place comme un roi au festin messianique, au banquet des noces de l’agneau.
Ne convient-il pas qu’il y ait une sanction à l’arrogance, à l’oppression des frères, au mépris de l’humanité ? Ne faut-il pas que ceux qui ont participé à l’injustice pour davantage de pouvoir et d’argent, qui attisent les haines racistes pour mieux capter les voix, comme certains de ceux qui nous gouvernent ou y prétendent, que ce soit en France, en Italie, en Espagne, avec la corruption, la violation des règles électorales, la mainmise sur les media, les tentatives de corruption de magistrats, plusieurs mises en examen, reçoivent le salaire de leurs basses œuvres ? S’il n’y a pas de justice, ce monde a-t-il un sens ?
La théologie de la rétribution permet de nommer le bien et le mal. Si l’on peut impunément écraser le frère, ce monde ne peut être celui que Dieu a voulu. Ou plutôt, ce monde est la preuve qu’il n’y a pas de Dieu ; c’est un enfer pour la grande majorité. Nous savons que 70% de la population mondiale vivent avec 3% des richesses mondiales !
Mais la théologie de la rétribution a de sérieuses limites. J’en vois trois. Premièrement, ne tourne-t-elle pas à la revanche, au ressentiment ? Si c’est par haine des riches que l’on se retrouve à la table du festin messianique, que devient la sainteté des élus ? Si la revanche est le moteur de la foi et de la vie, comment la mort du Christ aura-t-elle vaincu la haine ? Et que dire de ceux qui, sans être riches et puissants, la majorité d’entre nous, ne sont pas pauvres au point que les chiens viennent lécher leurs plaies ? De quel côté sommes-nous ? Il se pourrait que par notre silence et notre inaction, nous soyons complices de l’oppression de tant d’hommes, de femmes, d’enfants en ce monde. Nous payerons très cher d’avoir soutenu l’idée d’une justice sur laquelle, de fait, nous nous asseyons. Qui d’entre nous est engagé au service des pauvres, pour réduire les inégalités, pour que les peuples opprimés aient la liberté de manger à leur faim et de vivre dignement et en paix dans leurs pays sans être obligés de fuir ? Qui d’entre nous refusera de voter pour les discours populistes et racistes, quand bien même, l’idéologie des autres candidats nous répugnerait ?
Deuxièmement, peut-on se contenter d’un « ils ne l’emporteront pas au paradis » et ne pas vouloir ici et maintenant un changement ? La théologie de la rétribution est souvent démobilisatrice, surtout si l’on n’en est pas à ce que les chiens viennent lécher nos plaies. Elle peut même inciter à ne rien changer, puisque la justice se fera plus tard, et ainsi à profiter de la situation. D’autant que rien ne garantit qu’il y a effectivement quelque chose de l’autre côté. Mais Jésus n’a pas prêché la justice pour après la mort, mais pour que cette vie-là, la nôtre, soit divine. Que nous importe un paradis, si nous ne faisons pas, avec le Christ, reculer l’enfer sur cette terre ? Dieu ne s’est jamais remis de ce que notre terre ne soit pas le jardin des délices de la Genèse. Le paradis n’est pas ailleurs, il est l’exigence autant que le sens ou la vocation de la vie des hommes. Le reléguer post-mortem, c’est ne pas y croire, c’est se moquer de Dieu, puisque l’on opprime les frères.
Troisièmement, si la parabole trouve son sens dans une théologie de la rétribution, quel sens a la remarque d’Abraham à la fin du texte : « S’ils n’écoutent pas Moïse ni les prophètes, quelqu’un pourra bien ressusciter d’entre les morts, ils ne seront pas convaincus. » Car Jésus a ressuscité d’entre les morts, et mêmes ceux qui y croient, nous, ne sommes que timidement engagés pour un peu plus de justice…
Voilà le drame, les disciples du Ressuscité sont aussi du côté de l’injustice, nous sommes aussi du côté de l’injustice. Des hommes, des femmes, des enfants meurent, et nous parlons d’identité française, de racines chrétiennes de l’Europe, de baisse d’impôts et de hausse de notre pouvoir d’achat.
Le Christ est ressuscité d’entre les morts. Qu’est-ce que cela change à notre regard sur les pauvres, qui paraît-ils tirent partie du système, savent récupérer les aides et allocations, et même trichent pour voler l’Etat ? Le Christ est ressuscité et les injustices, le mensonge et le mépris demeurent.
Je ne vois que deux solutions. Soit la résurrection du Christ est un mensonge (c’est d’ailleurs pour cela qu’on la rejette post-mortem, parce que rien n’est alors vérifiable) et que nous réunissons-nous encore dans les églises ? Soit c’est nous qui mentons, à nous dire chrétiens et à continuer à mépriser les pauvres. Terrible alternative. Une nouvelle fois, l’évangile ne nous laisse pas vivre tranquilles.

16/09/2016

Voulons-nous vraiment la paix ? (25ème dimanche)

En ces temps de violence, mais en fût-il jamais autrement, la parabole de l’intendant malhonnête(LC 16, 1-13) est un encouragement. Si l’on s’est allié pour le pire, si l’on sait s’organiser pour tuer, recruter des enfants pour en faire des soldats, faire travailler des enfants pour payer des tee-shirts deux euros, on devrait pouvoir s’organiser pour la justice et la paix.
Les organisations internationales sont elles-mêmes trop souvent au service de ceux qui oppriment. On dénonce régulièrement le lobbying des intérêts industriels et financiers à Bruxelles, au mépris des citoyens, de la santé, de la sauvegarde de la planète. L’ONU est bloquée pour agir par exemple en Syrie. De fait, elle devient l’allié des terroristes. A refuser de trouver une solution, on laisse prospérer la violence. On peut même se demander si l’on n’est pas trop content de ne pas trouver de solutions. Pendant ce temps, on continue à vendre des armes, à affirmer son leadership sur telle ou telle partie du monde, etc.
Nous sommes très forts pour nous organiser à détruire, qui plus est avec la bonne conscience que donne le soutien aux organisations internationales. Un discours à l’ONU permet de se faire le héraut des droits de l’homme. Pendant ce temps, on ne modifie rien de sa stratégie. Que l’on ne vienne pas dire qu’il est impossible de s’entendre, puisque nous nous entendons, avec nos ennemis, pour nous battre et, avec nos amis, pour que chacun poursuivre la défense de ses intérêts.
La géopolitique n’est malheureusement pas le seul domaine où nous nous organisons pour le pire, où nous organisons le pire. C’est ainsi dans l’Eglise massacrée par les divisions d’hier et d’aujourd’hui, c’est ainsi dans nos familles. Les artisans de paix sont l’exception ; nous sommes exceptionnellement artisans de paix. Le reste du temps, comme l’intendant malhonnête, nous organisons notre intérêt.
Certains ne comprennent pas cette parabole, choquante, qui loue le gérant malhonnête. Nous sommes scandalisés de l’éloge de la malhonnêteté ; mais la parabole ne fait que nous mettre en scène. Hypocrites ! Il n’y a rien d’autre à comprendre dans cette parabole que nos vies diaboliques. La parabole ne fait que les raconter. Ce qui est choquant, ce sont nos vies, pas la parabole.
Ce faisant, la parabole nous encourage à nous organiser pour le bien. Puisque vous savez trouver votre intérêt, puisque vous savez vous organiser pour votre intérêt, ne changez rien, si ce n’est l’intérêt lui-même. Qu’il ne soit plus de toujours plus d’argent et de puissance, par la violence et l’injustice, mais toujours plus de fraternité et d’amour, par la paix et le dialogue.
Kant disait qu’on arrêterait de faire la guerre quand elle coûterait trop cher. Son réaliste était encore bien idéaliste. La guerre rapporte plus qu’elle ne coûte ! Palmyre certes nous préoccupe, mais c’est comme touristes potentiels : que faisons-nous pour les centaines de milliers de syriens tués ou que nous refusons d’accueillir ! J’ai bien peur que dans les familles, au travail, comme à l’échelle internationale, la haine ne nous coûte pas encore assez cher. Elle nous rapporte, ne serait-ce que de croire ne pas perdre la face !
Quel plaisir prennent certains à relayer sur internet les discours islamophobes ou racistes ? Pourquoi entretenir ainsi que titrent certains journaux « les assistés, comment ils ruinent la France ? ». Pourquoi acheter encore ces journaux ? On sait que c’est faux. Pourquoi les hommes politiques mentent-ils sur ces sujets, si ce n’est parce que nous les élirons pour ces mensonges, ou pour le moins, ne sanctionnerons pas ces mensonges qui sèment la division dans la nation ?
C’est notre mission, à nous disciples de Jésus, de nous démener sans limite pour la paix. François montre l’exemple. Il sera dans deux jours à Assise pour la paix. Qu’attendons-nous ? Nous n’avons aucune excuse. Ourdir la paix n’est pas plus compliqué que de privilégier ses intérêts. Reste de faire de la paix notre intérêt. Le voulons-nous vraiment ?

09/09/2016

Car éternelle est sa miséricorde (24ème dimanche)


Cette semaine, nous nous retrouvons avec quelques prêtres. A la messe, partage d’évangile. Un des confrères, pour rendre compte de la sévérité de Paul dans une histoire de mœurs à Corinthe, avance que la miséricorde n’est évidemment pas sans conditions. La miséricorde ne peut tolérer, pire, encourager, n’importe quoi !
C’est juste le contraire des paraboles que nous venons de réentendre (Lc 15). Aucune contrition n’est exigée, aucune condition posée. On ne saurait rendre une brebis responsable de son égarement. Une pièce ne se perd pas toute seule ! Le berger comme la femme remue ciel et terre pour retrouver ce qui était perdu, oublie tout pour chercher, inconditionnellement.
Le fils revient. Le père ne lui demande rien. Il interrompt le boniment préparé. Il est hors de question d’entendre le fils se proposer comme journalier. Il est fils et ne peut être que fils. Il faut faire vite à l’habiller correctement pour lui rendre sa dignité et faire la fête. A courir se jeter au cou de son fils, le père rend impossible une discussion sur les conditions d’accès à la maison.
La miséricorde de Dieu est inconditionnelle. Il ne reste à ce prêtre plus que deux mois de l’année de la miséricorde pour l’entendre. Il ne reste à notre Eglise que deux mois pour profiter de l’année de la miséricorde et se convertir, changer sa conception de Dieu, changer de Dieu. Dieu est riche en miséricorde. Sa miséricorde s’étend d’âge en âge sur ceux qui le craigne, elle est sans limite.
Nous voulons que le coupable soit puni, ce n’est que justice. Sans aucun doute, la justice est nécessaire. Sans justice, tout ne serait que laxisme. Le mot est lâché, l’horreur qui nous tente visiblement beaucoup. Mais pour Dieu, la justice passe par la miséricorde.
De fait, il faut dire un non sans concession au mal. Le jugement, c’est cela, le non radical au mal, la condamnation du mal. Puissions-nous être pris par le non radical de Dieu au mal, refusant de pactiser avec le mal quitte à payer plus cher pour ne pas faire travailler des enfants ou sous-payer les travailleurs, y compris les agriculteurs par exemple. Refuser de pactiser avec le mal, quitte à ne plus vendre d’armes et à déséquilibrer la balance commerciale. Refuser de pactiser avec le mal, quitte à partager nos revenus. Refuser de pactiser avec le mal et obliger nos pays à sauver de la mer et de la mort les réfugiés politiques et économiques, à les accueillir, etc., etc.
Le mal, en Jésus, Dieu s’y est livré et y a perdu quelques plumes ! Le jugement consiste dans la radicalité du non qui nous engage comme Dieu en une lutte où nous risquons de perdre des plumes, un non qui aime et peut nous faire prendre les coups, plutôt que d’en donner. Le jugement de Dieu, le non au mal, c’est aussi à nous de le manifester par notre propre non au mal en son nom.
Nous voulons que le coupable soit puni. Mais nous sommes aussi coupables. Exigeons-nous la même rigueur du jugement ? Nous préférons évidemment la miséricorde, que nous réduisons de ce fait au pardon des péchés. Mais la miséricorde n’est pas le pardon. Elle est Dieu qui voit la misère de son peuple. J’ai vu la misère de mon peuple.
Reprenons nos paraboles. La pièce et la brebis ne sont pas coupables. Les paraboles montrent un Dieu qui ne cesse de chercher. Le fils pourrait bien représenter Jésus lui-même, parti vers un pays lointain, le nôtre, où il se dépense sans compter, où il aime sans compter, au point qu’on lui reproche d’être toujours avec les prostituées et les pécheurs, de gaspiller son bien avec des filles. Au point qu’on le traite de glouton. Au point qu’on le tue comme un malfaiteur, maudit qui pend au gibet. Il ne lui reste qu’à retourner chez le père, vidé (ekenôsen). Il a aimé jusqu’à l’extrême pour que nous, les hommes, soyons atteints par l’amour inconditionnel du père. Sa miséricorde s’étend d’âge en âge. Car éternel est sa miséricorde.
Dieu est miséricorde, saisi de pitié, pris aux entrailles. Le croyons-nous ou préférons-nous le dieu surveillant général qui met de l’ordre ? Dieu ne met pas d’ordre, il organise des fêtes quand il retrouve ceux qu’il avait perdus, quand il nous retrouve. Le puissant fit pour nous des merveilles, saint est son nom.