Que fait Luc à rapporter l’épisode de la guérison des dix
lépreux ? Il ne le dit pas. Il se contente de laisser de nombreux détails intrigants,
comme le nombre de lépreux ou l’origine samaritaine de l’étranger. Deux détails
de vocabulaire aussi. L’homme guéri – il est bien difficile de le nommer
sans recourir à ce qui l’exclut, samaritain ou lépreux ‑ l’homme guéri ou
l’homme qui rend gloire à Dieu est dit remercier Jésus ou rendre grâce, avec le
verbe de l’eucharistie, eucharistôn. Cela
pourrait nous concerner. Lorsque Jésus l’invite à se relever, il lui dit anastas, un des deux verbes de la
résurrection. « Ressuscite, ta foi t’a sauvé. »
Est-ce bien le fait d’être samaritain qui distingue cet homme
des autres qui, comme lui, sont guéris ? Pas sûr. Il est le seul à avoir
vu, ainsi que le dit le texte, qu’il était guéri. Se pourrait-il que les autres
ne l’aient pas vu ? Serait-il possible d’être vivant sans le savoir,
d’être en pleine forme sans le savoir ? Le texte de Luc porte-t-il sur le
manque de reconnaissance des neuf juifs, ou sur leur cécité. Le prophète,
repris les quatre évangélistes, parle d’une drôle de maladie, de ceux qui écoutent
sans écouter, regardent et ne voient pas.
Etre croyant (« ta foi ta sauvée ») ne serait pas
d’après l’évangile une affaire de religion puisque même ceux qui appartiennent
à la vraie religion, le judaïsme de Jésus et non l’étrangeté samaritaine, ne
sont manifestement croyants. Ils sont peut-être très religieux, mais pas
croyants. Leur foi n’est pas mentionnée, à plus forte raison ne peut-elle
sauver. Etre croyant, avoir la foi, c’est ici revenir sur ses pas pour
remercier et rendre gloire à Dieu.
Voilà qui pourrait nous permettre d’examiner notre vie.
Sommes-nous des hommes et des femmes de religion, de la vraie religion ?
Cela ne fait pas forcément de nous des croyants, des hommes et des femmes que
la foi sauve et ressuscite pour qu’ils fassent eucharistie. L’opposition foi-religion
n’est pas très bien vue aujourd’hui. On défend les rites et la religion populaire.
La théologie dialectique, de Barth et Bultmann, consonne pourtant étonnamment avec
notre texte. Il n’est plus temps de s’en méfier sous prétexte qu’ils seraient
protestants, alors que nous allons ouvrir dans trois semaines le cinquième
centenaire de la Réforme, le 31 octobre 1517. François sera en Suède à cette
occasion.
Nous pouvons être très religieux et pas du tout croyants.
C’est même une affaire assez commune : un peu de rite, un peu de morale et
de valeurs communes, comme cohésion sociale. Inversement, nous pourrions être
très croyants et pas très religieux. Je pense même que Jésus était de ce genre.
Dans notre texte, la foi apparaît d’abord comme un regard. Le croyant et un
regardeur, un homme au regard ajusté. Il voit qu’il est guéri. Beaucoup l’ignorent.
On peut voir ce monde de bien des manières. Le croyant voit, d’où la nécessité pour
lui de revenir en arrière et de faire eucharistie.
De quoi faudrait-il rendre grâce à Dieu ? De quoi
faudrait-il le remercier ? Que nous a-t-il donné ? Question à
laquelle nous ne savons répondre que fort mal parce que l’autonomie des
réalités terrestres semble avoir chassé Dieu de la vie de ce monde. Dieu ne
nous guérit plus comme ces lépreux. Il ne donne rien, pas même le pain comme dit
le benedicite, car alors, il serait
aussi celui qui ne donnerait pas à ceux, nombreux, qui meurent de faim.
Parce que la providence fait problème, on ne la prêche plus,
ou alors on triche avec des mots tout faits, estampillés catho ou catéchisme.
Dieu donne sa grâce. Comme on ne sait pas ce qu’est la grâce et qu’en plus
c’est invérifiable, voilà une affirmation qui ne coûte pas cher ! Mais que
donne Dieu alors pour que croyants, nous voyions et rendions grâce ?
Lui-même. Dieu se donne comme l’ami, comme l’amant, comme
l’homme ou la femme du réconfort ; il s’offre et fait vivre. Etre croyant
c’est voir ce monde comme le lieu où Dieu se donne, c’est regarder ce monde
comme lieu où Dieu fait vivre. Cela s’appelle résurrection, Dieu qui fait vivre :
« relève-toi ! ». Les croyants sont ceux qui vivent leur vie et
ce monde comme le don que Dieu leur fait de lui-même. C’est même exactement ce
que signifie notre confession du Dieu créateur ; il n’est pas l’explication
de l’origine ou artisan Big-bang, mais celui qui fait vivre à se donner et,
ressuscités, nous rendons grâce.
Quand on ouvre les yeux sur ceux qui nous font vivre, cela s’appelle
l’amour. Quand on ouvre les yeux sur Dieu qui fait vivre, cela s’appelle la foi,
une des nombreuses formes de l’amour. Il y a plein de gens qui savent que Dieu
existe, qui sont très religieux, mais qui ne l’aiment pas. Ils sont neuf sur
dix d’après notre texte, en général des gens qui ne passent pas pour étrangers.
Celui qui croit passe souvent pour un étranger y compris au milieu des gens
très religieux.
Il y a des tas de vivants en ce monde qui ne savent pas qu’ils
sont vivants, que la vie est résurrection, vie de la vie de Dieu. La vie pour
magnifique qu’elle soit ne désigne pas Dieu à leurs yeux. Ils peuvent être
religieux ou sans religion, cela ne change rien. Aucun d’eux ne croit en Dieu
parce qu’aucun ne l’aime. « Il ne s’est trouvé, pour revenir rendre gloire à Dieu, que cet étranger ! »
Comme c’est étrange…