04/11/2016

Déjà ressuscités avec le Christ (32ème dimanche)


C’est très dangereux d’imaginer ce que sera la résurrection. Cela conduit aux pires âneries, ainsi, cette histoire insensée de l’évangile (Lc 20, 27-38).
Si la résurrection est vie après la mort sur le modèle de cette vie, simple continuation, on pourrait de fait avoir sept conjoints. On pourrait continuer comme si la mort n’était pas. On pourrait s’embêter dans une éternité sans fin ou écouter du Mozart. La destinée humaine serait bien étroite si elle se résumait à écouter son musicien préféré !
J’entends souvent dire lors de funérailles, qu’on se retrouvera, qu’on va continuer. Mais qu’en sait-on ? J’espère bien que la résurrection ce n’est pas retrouver de la même manière ceux que l’on aime. Qu’en sera-t-il de ceux que l’on n’aime pas ? Et si c’est pour en reprendre pour une éternité de cette vie, qui n’est pas toujours super, quel intérêt, à part un peu de consolation, immédiate, à bon compte, à compte d’illusion gratuite !
Thomas d’Aquin, dit-on, pensait que les corps glorieux étaient sphériques, volumes parfaits. Au moins marquait-il un changement, une rupture. Son embonpoint légendaire le préparait déjà à vivre en boule ! « Vous vous égarez complètement ! » (comme dit la version de Marc). Nous faisons de la résurrection la vie après la mort. Or la résurrection, c’est la vie ici et maintenant, déjà commencée, c’est la vie avec Dieu.
« Alors que nous étions morts par suite de nos fautes, Dieu nous a fait revivre avec le Christ – c’est par grâce que vous êtes sauvés ! ‑ ; avec lui il nous a ressuscités et fait asseoir aux cieux, dans le Christ Jésus. » (Ep 2, 5-6)
« Ensevelis avec le Christ lors du baptême, vous en êtes aussi ressuscités avec lui, parce que vous avez cru en la force de Dieu qui l’a ressuscité des morts. » (Col 2, 12)
« Du moment donc que vous êtes ressuscités avec le Christ, recherchez les choses d’en haut, là où se trouve le Christ, assis à la droite de Dieu. » (Col 3,1)
« Dans cette existence de chaque jour que nous recevons de ta grâce, la vie éternelle est déjà commencée. » (6ème préface des dimanches ordinaires)
Dans tous ces textes, la vie éternelle, ce que l’on appelle résurrection, a sens ici et maintenant, et non après la mort, ou si elle a sens après la mort, c’est parce que déjà, nous sommes ressuscités avec le Christ.
La résurrection n’est non plus un truc à savoir, une théorie pour expliquer l’inexplicable. C’est une vie qui se laisse mener par l’Esprit, ce que l’on appelle la vie spirituelle, une vie déroutée à se comprendre envahie par Dieu. Projeter la résurrection après la mort est la meilleure manière de se dispenser de vivre pour de bon avec Dieu aujourd’hui, de vivre en paix avec les frères aujourd’hui, de participer aujourd’hui à faire de ce monde un paradis.
Que l’on commence donc à croire ici et maintenant à la puissance de la résurrection, et cela changera notre manière d’habiter le monde, de vivre, et cela changera notre manière de penser la vie après la mort. Vivre aujourd’hui de la vie de Dieu, c’est se recevoir de lui, c’est comprendre notre existence comme un appel qu’il nous lance, une vocation, c’est tâcher de vivre en frères avec tous puisqu’il est le père de tous, c’est vivre selon l’Esprit de sainteté.
Il est le Dieu des vivants, non seulement Abraham, Isaac et Jacob, mais de nous tous, même ceux qui sont sur le point de mourir, fauchés par une bombe ou un accident de la route, ou agonisant longuement. C’est d’ailleurs pour cela que nous tentons d’être vivants jusqu’au bout, de soutenir vivants jusqu’au bout ceux que la dépendance a rejoint. Parce que leur vie est déjà éternelle, est déjà celle de Dieu.
C’est parce que aujourd’hui nous avons reçu la grâce d’entendre Dieu nous appeler ses amis, que rien, pas même la mort, ne pourra nous séparer de lui. Il me semble que pour ceux qui ne se savent pas amis du Seigneur, pour ceux pour qui ces mots n’ont pas de sens, la résurrection ne peut être que folie, mythe ou superstition. La vie n’a pas de sens comme un demain, comme un demain seulement. Et parmi les chrétiens, s’il en est tant qui ne croient pas en la résurrection, c’est parce qu’elle leur apparaît folie, mythe ou superstition, parce que bien que se disant chrétiens, ils ignorent tout de l’amitié que Dieu nous offre.
Si ici et maintenant nous sommes amis de Dieu, la mort, aussi cruelle, insensée qu’elle soit, (elle est parfois aussi délivrance, paix et repos), ne peut pas être un terme. C’est encore Paul : « Que dire après cela ? Si Dieu est pour nous, qui sera contre nous ? […] Qui nous séparera de l’amour du Christ ? la tribulation, l'angoisse, la persécution, la faim, la nudité, les périls, le glaive ? […] Mais en tout cela nous sommes les grands vainqueurs par celui qui nous a aimés. Oui, j’en ai l’assurance, ni mort ni vie, ni anges ni principautés, ni présent ni avenir, ni puissances, ni hauteur ni profondeur, ni aucune autre créature ne pourra nous séparer de l’amour de Dieu manifesté dans le Christ Jésus notre Seigneur. » (Rm 8, 31-39)

01/11/2016

499 ans de la Réforme luthérienne



Le 31 octobre, François, lointain successeur de Léon X, le pape qui excommunia Luther en 1521, était en Suède pour participer à l’ouverture de l’année de commémoration de la Réforme, dont on date le premier acte au 31 octobre 1517. On ne sait si les fameuses 95 thèses contre les indulgences ont été placardées ce jour-là sur les portes de l’église de Wittenberg. Ce qui est certain, c’est qu’elles accompagnaient une lettre à l’archevêque de Mayence, dans laquelle Luther demandait une dispute universitaire pour laquelle ces thèses pouvaient servir de point de départ.
Que Luthériens et Catholiques commémorent ensemble l’événement n’a rien d’évident. Les Protestants sont plein de reconnaissance vis-à-vis de la pensée et l’œuvre de Martin Luther. Ils ne se réjouissent cependant pas plus que les Catholiques de voir l’Eglise durablement divisée. Ces derniers, par la bouche de Benoît XVI, reconnaissent l’authenticité de la vie chrétienne de Martin Luther :
« Ce qui l’a animé, c’était la question de Dieu, qui fut la passion profonde et le ressort de sa vie et de son itinéraire tout entier. "Comment puis-je avoir un Dieu miséricordieux ?" […] Qui se préoccupe aujourd’hui de cela, même parmi les chrétiens ? […] La plus grande partie des gens, même des chrétiens, tient aujourd’hui pour acquis que Dieu, en dernière analyse, ne s’occupe plus de nos péchés et de nos vertus. […] Mais nos fautes sont-elles vraiment si petites ? Le monde n’est-il pas dévasté à cause de la corruption des grands, mais aussi à cause de celle des petits, qui pensent seulement à leurs propres intérêts ? […] La faim et la pauvreté pourraient-elles dévaster autant de parties entières du monde si, en nous, l’amour de Dieu et, à partir de Lui, l’amour pour le prochain, pour les créatures de Dieu, les hommes, étaient plus vivants ? Les questions en ce sens pourraient continuer. Non, le mal n’est pas une bagatelle. […] Dieu, le Dieu unique, le Créateur du ciel et de la terre, est quelque chose d’autre qu’une hypothèse philosophique sur les origines du cosmos. Ce Dieu a un visage et il nous a parlé. Dans l’homme Jésus Christ, il est devenu l’un de nous ‑  à la fois vrai Dieu et vrai homme. La pensée de Luther, sa spiritualité tout entière était complètement christocentrique. (Discours à Erfurt, sept 2011)
« Ce qui nous unit est beaucoup plus que ce qui nous sépare » (François, Malmö) : notre attachement au Christ, un même baptême, une même mission reçue du Seigneur de porter l’évangile par l’écoute de la parole et le service des hommes, à commencer par les plus pauvres. Les anathèmes du XVIème siècle ne sont plus d’actualité comme le dit la déclaration commune sur la justification, signée un 31 octobre, en 1999, aussi acceptée par les Méthodistes.
Pour préparer le cinquième centenaire des débuts de la Réforme, Catholiques et Protestants ont voulu écrire ensemble l’histoire de la séparation et de ce que les uns et les autres en avaient fait, Du conflit à la communion.
L’enjeu est de taille. 500 ans après la séparation, il n’est que temps de vivre en frères pour témoigner de notre foi au même Seigneur Jésus. Mais en sommes-nous seulement convaincus ? Il est temps de vivre comme un scandale et une blessure douloureuse notre impossibilité de partager le pain de la communion eucharistique. Ce qui bloque aujourd’hui, ce sont les questions d’organisation de l’Eglise, des questions de pouvoir (sacramentel, ecclésial, politique) ; quelle misère, quelle honte !
Une même foi s’exprime selon des traditions différentes et légitimes pour peu qu’elles soient hospitalières les unes pour les autres. Au terme de l’année de la miséricorde, c’est à un nouveau geste de réconciliation, une nouvelle conversion, que nous sommes invités.

31/10/2016

Luther et la sainteté (Toussaint)



L’année de la miséricorde touche à sa fin. Dans quelques jours se refermeront les portes saintes. Au même moment s’ouvre une année de commémoration des cinq cents ans de la Réforme luthérienne.
Martin Luther était moine augustin. C’est un homme qui prend au sérieux sa foi. Il entre contre le souhait de son père au monastère et cherche à vivre en homme parfait. C’est une impasse. Le péché est tapi à la porte, c’est au-dessus de nos forces d’être saints. Le Dieu vengeur, justicier menace. Les œuvres de Jérôme Bosch, exposées récemment à Madrid, illustrent le sentiment des contemporains. Une lutte entre le bien et le mal, entre l’ascèse et les délices, entre la vie et la mort. Depuis un siècle, les calamités se multiplient, peste, famines, guerres. Ce que nous appelons aujourd’hui le Moyen-Age se termine mal. Aux beaux Christ romans, paisibles, qui font de la croix un trône, succèdent les crucifiés torturés, comme celui d’Issenheim.
Dans ce contexte Luther appelle à l’aide celui qui lui montrera un Dieu de miséricorde. L’homme ne peut être saint ni échapper au mal par lui-même. La morale, et heureusement, condamne le mal que l’on commet, mais qui nous sortira de ce mal ? Si l’Eglise se contente de condamner le mal, ce qui est déjà une manière de luter contre lui, elle n’a pas encore ouvert à l’homme une espérance. Qui me montrera un Dieu de miséricorde ?
Cinq cents ans plus tard, on a autant de mal à annoncer la miséricorde, davantage porté que l’on est à condamner. Cinq cents ans plus tard, l’appel à la sainteté est toujours aussi nécessaire. Comment y parvenir ? Comment y aspirer pour que cela ne soit pas en vain.
La grande découverte de Luther, en lisant les Ecritures, Paul en particulier, c’est que l’homme n’est pas saint. Il reste pécheur. La sainteté n’est pas notre fait. Même saint on demeure pécheur. Ce sont les pécheurs qui sont habités par la sainteté de Dieu. Simul pecator et justus.
La sainteté ne peut être confondue avec la perfection morale. Elle est un don de Dieu. Seule la grâce apporte la vie, pas nos œuvres, ce que nous faisons de bien. Le 31 octobre 1999, la déclaration luthéro-catholique sur la justification (ce qui rend juste, c’est-à-dire, ce qui rend saint) permet de venir à un accord. Les raisons de la séparation de 1521 (l’excommunication de Luther), ne sont plus aujourd’hui l’objet d’une dissension. Aujourd’hui, catholiques et luthériens, rejoint par les méthodistes, reconnaissent que la sainteté se reçoit de Dieu et se reçoit seulement.
Luther avait raison. Oui, Dieu seul rend saint parce que Dieu seul est saint. La sainteté n’est pas ce que je fais de bien. Je demeure un pécheur, même sanctifié par la foi. La sainteté est ce que Dieu fait en moi par sa grâce, la sainteté est la vie que je tâche d’accueillir, en me laissant convertir à la bonté, au service de la vie des frères. Ce n’est plus moi qui vis, écrit Paul, c’est le Christ qui vit en moi. Ou encore, pour moi, vivre, c’est le Christ. Tout ce que vous avez faits à l’un de ces petits qui sont les miens, que vous le sachiez ou non, c’est à moi que vous l’avez fait.
C’est justement parce que Dieu seul est saint et que la sainteté est ce qu’il offre lorsqu’il s’offre ; que Dieu seul est la vie pleine, en abondance, qui n’existe qu’à s’offrir ; parce que Dieu, quand il donne, se donne lui ; parce que c’est son dessein d’ainsi se partager, que nous pouvons fêter tous les saints, tous les élus, ceux qui se sont laissés transformer à l’image de Dieu pour la vie qu’ils ont accueillie, sachant ou non qui la leur donnait.
La sainteté n’est pas la perfection. C’est même plutôt le contraire. Les parfaits n’attendent pas grand-chose des autres. En ce sens, le contraire de la sainteté, ce n’est pas le vice, mais la vertu. Et vous comprenez les invectives de Jésus contre les pharisiens, et pourquoi Jésus déclare que les prostitués et les pécheurs sont les premiers dans le Royaume. Non que leur péché soit un laissez-passer, mais que pécheurs à ce point, c’est sûr qu’ils ne peuvent que compter sur Dieu et les autres pour aller à la vie, la vie en abondance.
La sainteté, ce n’est rien autre en effet que la vie, la vie en abondance. Non l’étroitesse de certains vertueux, qui vivent petits pour moins risquer de se laisser aller à la tentation. La sainteté, c’est Dieu lui-même et sa hauteur qui est sans hauteur, sa largeur et sa profondeur. La sainteté, c’est la vie même de Dieu. La sainteté, c’est Dieu lui-même. Et l’on ne dit pas que Dieu est vertueux ou qu’il a des valeurs. On dit de Dieu qu’il emplit l’univers, qu’il est la vie, source de la vie, profusion de vie, créateur.
Fêter la Toussaint, c’est assurément confesser le Dieu de miséricorde capable de transformer nos petitesses, étroitesses et nos fautes en largeur, largeur de sa vie à lui, sans largeur. Fêter la Toussaint, c’est confesser la miséricorde de Dieu qui fait de chacun de nous un être capable de la vie, la vie en abondance, celle de Dieu même.

31 octobre 1517

Les 95 thèses de Luther.
31 octobre 2016, François, le Pape, est à Lund (Suède) pour ouvrir avec les Luthériens l'année commémorative des 500 ans de la Réforme. Du conflit à la communion.



Plus ancien portrait de Martin Luther
Par son ami Lucas Cranach l'Ancien (1519)
Martin Luther porte l'habit des moines Augustins.

28/10/2016

L'homme des rencontres (31ème dimanche)


Au caté, nous parlons des rencontres de Jésus. Et c’est fou le nombre de rencontres de Jésus ; les évangiles ne racontent presque que cela. Parmi celles-ci, la rencontre avec Zachée (Lc 19, 1-10). Dans toutes ces rencontres, Jésus manifeste que Dieu se donne ; Jésus lui-même se donne jusqu’au bout. Mais en quoi le récit de ces rencontres et les affirmations dogmatiques qui en découlent changent-t-elles notre vie ? La rencontre avec Zachée, par exemple, se contente-t-elle de nous informer sur Jésus et Zachée, ou permet-elle aujourd’hui de rencontrer Jésus ?
Christoph Théobald, un des actuels théologiens francophones, parle de l’hospitalité de Jésus, une hospitalité qui le caractérise au point que cela suffit à le distinguer de bien d’autres personnes, si ce n’est de tout le monde. L’hospitalité, dans la rencontre avec Zachée, c’est la disponibilité de Jésus qui remarque l’homme de petite taille, sans doute plus au sens figuré qu’au sens propre, condamné à grimper aux arbres comme un animal, singerie d’humanité. Jésus s’adresse à lui avec attention et respect ; du moins, ignore-t-il tout ce qu’on reproche à Zachée. L’a priori est seulement de bonté, non de morale ou de pureté rituelle.
Cette bonté hospitalière sonne juste. Ce que dit Jésus est ce qu’il vit ‑ il ne triche pas, est authentique ‑, et Jésus vit pour les autres. Rien de faux, rien de possessif, rien d’intéressé. « Venez voir un homme qui m’a dit tout ce que j’ai fait », s’écrie la Samaritaine, et Zachée peut relire toute son existence, inversant le vol par une générosité aussi extravagante que celle de Dieu lui-même. Quant à Jésus, il n’a qu’un seul intérêt : « le fils de l'homme est venu chercher et sauver ce qui était perdu ». Il vit comme serviteur de nos vies. Il vit comme le saint.
La sainteté hospitalière de Jésus est d’effacement. Jésus répugne habituellement à être reconnu, nommé. Il fait taire les esprits bavards et mauvais ; il laisse l’aveugle-né dans l’ignorance de son identité ; il ne se désigne jamais directement, mais comme semeur, fils de l'homme, etc. Il ne demande pas à être reconnu, identifié, nommé. Les histoires d’identité finissent toujours dans la violence et l’exclusion. L’effacement de Jésus, avec Zachée, conduit à inverser les rôles : celui qui bénéficie de l’hospitalité de Jésus devient l’invitant qui accueille en sa maison.
Bien sûr, la rencontre se passe autour d’un repas. Jésus mange presque aussi souvent qu’il rencontre les gens. Cela fait même jaser. Les pharisiens et les scribes murmurent : « Cet homme, disaient-ils, fait bon accueil aux pécheurs et mange avec eux ! » Jésus rapporte ce que disent ses contempteurs : « Le Fils de l’homme est venu, mangeant et buvant, et vous dites : "Voilà un glouton et un ivrogne, un ami des publicains et des pécheurs ! » La convivialité du repas convient à l’homme qui partage ce qui fait vivre – il rompit le pain ‑ depuis les invitations huppées avec personnel de maison ou amicales comme chez Marthe et Marie, en passant par les quelques épis froissés à travers champ, jusqu’à la profusion de la multiplication des pains.
Jésus s’efface, et c’est Zachée qui est montré offrant généreusement. Jésus s’efface et libère la générosité de Zachée. Jésus installe au centre ceux qu’il rencontre. Ce n’est pas une affaire de modestie, de bienséance. C’est le sens de sa vie, être serviteur de l’humanité, ouvrir l’homme à sa divinité. C’est fou. Il est fou. D’ailleurs certains le disent possédé.
Jésus n’exige pas que l’on devienne disciple. Certains seulement le suivent. Rien n’indique que Zachée soit devenu disciple. « Aujourd’hui le salut est entré dans cette maison ». C’est tout. C’est tout, un point c’est tout. C’est tout, c’est la totalité de sa mission et de la vie. La sainteté hospitalière de Jésus ne cherche à s’agréger personne, elle est gratuite, sans calcul, pour nous les hommes et pour notre salut. Certains deviennent disciples et annoncent cette gratuité : à notre tour, nous sommes de ceux qui relèvent leurs frères, ou révèlent, à la suite des évangiles, ce que font ceux, disciples ou non, qui relèvent les frères.
En un instant, la vie de Zachée et de tous ceux que Jésus rencontre est ressaisie et prend un sens nouveau. Les guérisons l’attestent à l’envi, les hommes et les femmes redressés, relevés. Rencontres décisives où tout se joue, où la vie se joue. C’est une histoire de vie et de mort, ce que l’on appelle résurrection. Une bonne nouvelle jaillit qui change tout, un évangile.
Jésus n’a rien écrit. Les rencontres ont pris tout son temps, le nourrissant, expression de la volonté du Père. L’évangile n’est pas un texte mais la bonne nouvelle qu’est Jésus en ses rencontres. Jésus s’épuise en des rencontres qui donnent la vie. Certains que Jésus avait rencontrés, ou qui avaient rencontré de ceux que Jésus avait rencontrés, ont rapporté ces rencontres (plus qu’ils ne transmettent des informations sur Jésus). A recevoir ces récits de rencontre comme Zachée recevait Jésus en sa maison, nous bénéficions nous aussi de la proximité bienfaisante de Jésus. C’est aujourd’hui que nous sommes interpelés par la sainteté hospitalière de Jésus, c’est aujourd’hui que le salut entre dans notre maison.

14/10/2016

Qui fait disparaître la foi sur la terre ? (29ème dimanche du temps)



Prier sans se décourager. Dieu est tout de même plus miséricordieux que ce juge inique qui finit pourtant par exaucer les veuves pour qu’elles ne lui cassent plus les pieds !
Voilà Dieu en bien mauvaise compagnie (Lc 18, 1-8). Que l’on compare Dieu aux meilleurs d’entre nous et peut-être pourra-t-on approcher sa grandeur, sa bonté. Si pour parler de lui il n’y a que cette canaille, cela n’augure rien de bon.
Or cela ne nous gène pas de penser Dieu à partir de ce juge inique. Pourtant, en Jésus, est au contraire manifeste que Dieu ne cesse d’être à nos côtés, qu’il exauce toujours, indépendamment de la foi, comme on peut le lire peu avant notre texte dans récit des dix lépreux (Lc 17, 12-19).
Souvent, les paraboles se laissent lire par notre ressentiment, le menant à sa folie pour mieux le dénoncer. Elles nous caressent dans le sens du poil que le surmoi fait taire en société. Au fond de nous, nous pensons mal de Dieu : ne l’avons-nous pas comparé à un voyou, même si c’était pour l’en distinguer ? Mais qui compare ceux qu’il aime aux sales types ? Avec une telle idée de Dieu, et de la prière, étonnez-vous que ça ne marche pas. Le ver est dans le fruit. Le sacrilège s’immisce au cœur de la confession de foi. Dieu est miséricordieux, mais en fait… Dieu a vu la misère de son peuple, mais en fait…
Si la foi des chrétiens et la prédication instillent le doute quant à la bonté infinie de Dieu, on comprend que Jésus puisse s’interroger. « Le Fils de l’homme, quand il viendra, trouvera-t-il la foi sur la terre ? » Quand on voit l’Eglise et ses ministres parmi les plus éminents se déchirer à propos de la miséricorde, de la communion des divorcés remariés, de l’acceptation des homosexuels, de l’accueil des immigrés, on comprend que Jésus puisse s’interroger.
Et nous-mêmes, quelles lectures labélisées des textes répétons-nous à l’envi, stupides et infantiles, moralisantes et fades, qui ôtent à la parole de Jésus son caractère intempestif, ce qui fait, deux mille ans plus tard, qu’elle est encore et toujours nouvelle et bonne ? Essayez donc de prêcher autre chose que le déjà connu qui vient conforter les manières de penser ! On préfère le prêchi-prêcha (des homélies ou de la catéchèse) qui justifie l’idéologie du temps ou du milieu social. Par exemple, il faut dire que Jésus défend la famille, c’est une évidence, alors qu’il n’en dit pas un mot, pire, conteste les liens du sang, parce que pour lui, la famille, ce n’est pas qui l’a nourri ou élevé, mais qui écoute la parole et la met en pratique ; parce que la famille, ce n’est pas « un enfant, un papa, une maman », mais la vocation de l’humanité. Alors que le racisme prend la parole, contre le droit, et s’affiche comme communication municipale, que ne sommes-nous pas dans la rue à défendre la famille, nos frères qui meurent en Méditerranée ? Oui, là c’est le moment de défendre la famille comme Jésus l’entend.
On prêche les valeurs, comme les pharisiens, pour ne pas prêcher la critique des valeurs, ressort de la théologie prophétique si souvent reprise par Jésus, pour ne pas entendre le scandale du renversement évangélique : Dieu est serviteur de l’humanité ; Dieu s’offre pour que nous vivions de sa vie. Nous ne rêvons que d’être servis, mais si c’est par Dieu, nous n’en voulons pas ! Cela dénoncerait de trop nos turpitudes. Et pourtant, Dieu n’est pas le tout puissant, comme se croit le juge de la parabole, mais l’impuissant qui compte jusqu’à ce que ce juge inique peut produire de bonté, à son propre corps défendant.
Le Dieu de Jésus n’est pas Dieu, je veux dire, n’est pas ce que tous appellent Dieu. Il n’est pas un maître tyrannique et autocrate dont les volontés s’imposeraient arbitrairement. Il ne réclame nul tribut, impôt payé en monnaie sacrificielle. Jésus est athée de ce dieu que nous continuons à prêcher pour être assurés d’avoir bien raison de ne pas y croire pour de vrai. Le Dieu de Jésus est amour, serviteur qui engage à servir, Père qui veut réconcilier les frères.
Si la lettre évangélique est châtrée par ceux-là mêmes qui sont chargés de la porter, de la vivre, comment y aura-t-il la foi sur la terre ? Ce sont, au moins parfois, les chrétiens eux-mêmes qui euthanasient l’évangile (l’assassiner serait trop visible !), qui rendent vaine et inepte la bonne nouvelle.