Au tout début de l’évangile de Matthieu, juste après les
récits de l’enfance, nous lisons l’entrée en scène de Jésus adulte (Mt 3, 1-12).
Le contexte est de fin des temps, d’apocalypse. Le jour du jugement est annoncé
comme terrible, la cognée est déjà à la racine de l’arbre, selon le Baptiste,
qui traite ceux qui viennent se purifier d’engeance de vipères. Quand Jésus
entre dans le monde, c’est la lutte à mort contre le mal, qu’il s’agisse de
guérisons qui font reculer ce qui dégrade l’homme ou de violences, du massacre
des innocents au Golgotha.
Apocalypse, jugement, dénonciation des forfaits, est-ce
compatible avec la miséricorde que nous avons placée au centre de la prédication
et de la vie de l’Eglise durant toute une année ? Faudra-t-il penser que l’évangile
lui-même contredit la miséricorde ? Pourrions-nous mettre notre foi en un
Dieu, fût-ce le Dieu de Jésus, qui ne serait miséricorde ? Je me moque,
quant à moi, d’une vie à venir si elle est placée sous le signe de la terreur. Pour
le dire moins carrément, la vie que déjà nous vivons avec Dieu n’a rien d’un « jour
de colère » que la liturgie des défunts a d’ailleurs jugé bon de
supprimer.
Mais comment entendre les propos de ce jour ? Faudra-t-il
aussi les supprimer ?
Le Baptiste, comme Jésus parfois, se laisse emporter par le
scandale de l’injustice et crie. Il crie avec les victimes du mal, qu’il s’agisse
du mal dont des hommes sont responsables, ou de celui qui traverse la nature,
maladie, mort, catastrophes naturelles, tout ce qui détruit la vie de ceux que
le Seigneur aime. Il crie avec ceux qui souffrent et n’ont parfois plus même la
possibilité de se faire entendre, de crier.
Le cri apocalyptique de Jésus et de Jean est d’abord celui
de la souffrance. Il est aussi le cri qui dit la haine du mal. L’engeance de
vipères désigne les amis du mal, nous aussi, surtout quand nous prétendons le
contraire, pharisiens et sadducéens. Ne convient-il pas de s’adresser à ceux qui font le mal pour dire la
haine que l’on a de ce qu’ils font ? Le cri de Jésus et du Baptiste, enfin,
est le cri qui avertit, cri d’alarme, comme on interpelle quelqu’un qui court
un danger sans le voir. Attention ! Attention, tu vas tomber, attention,
tu vas te brûler.
Si nous prenions soin de nous comme Jésus prend soin de
nous, nous n’irions pas fréquenter le mal et la mort. Si nous prenions soin de nous,
je ne dis pas même des autres, comme Jésus prend soin de nous, nous ne pourrions
rester indifférents à l’injustice qui frappe nos frères, nous ne pourrions nous
accommoder de petits arrangements, non seulement avec la morale, mais aussi
avec la vérité.
Parfois, j’ai l’impression que les chrétiens forgent une
image de Dieu pour ne pas y croire vraiment ; ainsi ils auraient de bonnes
raisons de ne pas s’abandonner à ce Père. Les cris du Baptiste et de Jésus
contre le mal pourraient bien être adressés à nous qui disons chercher à
changer nos vies, et non à tous. Non que nous chrétiens serions les seuls à
fréquenter le mal. Loin s’en faut ! Mais nous fréquentons le mal et
souvent tenons le discours de la vérité et de la morale comme si de rien n’était.
Peut-être avec nous, Jésus peut-il se permettre le langage
apocalyptique. Car les disciples, chargés de dire la bonté du Père, font parfois
de Dieu une horrible caricature et la cause d’injustices. Que n’a-t-on justifié
au nom de l’amour de Dieu ? Arrêtez ! Ou bien parce que, disciples, nous
nous imaginons mieux connaître Dieu que les autres. Est-ce si sûr ? Arrêtez !
Nous défendons une institution plutôt que l’amour de Dieu. Arrêtez ! Nous
jugeons des autres sans être meilleurs qu’eux. La paille et la poutre sont dans
nos évangiles mais nous continuons, borgnes, à vouloir guérir les autres. Arrêtez !
N’est-ce pas à hurler ?
Dans le fracas du mal et des armes, ne faut-il pas crier, et
crier fort. Arrêtez ! Devant le mensonge qui trompe les frères, devant les
gesticulations de conversion, le Baptiste et Jésus ne crient-ils pas :
Arrêtez, engeance de vipères !
Peut-être certains seront tristes d’avoir entendu ces cris ;
ils attendent de la parole de Dieu un baume, un réconfort. La poésie d’Isaïe nous
offre dans sa beauté un peu de douceur et d’espérance, au moment même où elle n’ignore
pas le sort des méchants :
Un rameau sortira de la souche de
Jessé,
un rejeton jaillira de ses racines.
[…]
Il ne jugera pas sur
l’apparence ;
il ne se prononcera pas sur des
rumeurs.
Il jugera les petits avec
justice ;
avec droiture, il se prononcera en
faveur des humbles du pays.
Du bâton de sa parole, il frappera
le pays ;
du souffle de ses lèvres, il fera
mourir le méchant.
La justice est la ceinture de ses
hanches ;
la fidélité est la ceinture de ses
reins.
Le loup habitera avec l’agneau,
le léopard se couchera près du
chevreau,
le veau et le lionceau seront nourris ensemble,
un petit garçon les conduira. […]
le veau et le lionceau seront nourris ensemble,
un petit garçon les conduira. […]
Le nourrisson s’amusera sur le nid
du cobra ;
sur le trou de la vipère, l’enfant
étendra la main.
Il n’y aura plus de mal ni de
corruption
sur toute ma montagne sainte ;
car la connaissance du Seigneur
remplira le pays
comme les eaux recouvrent le fond
de la mer.