09/02/2017
03/02/2017
Messie crucifié et divisions ecclésiales (5ème dimanche du temps)
La première lettre au Corinthiens est l’un des plus anciens
textes chrétiens, écrit vers 55, une vingtaine d’années après la mort de Jésus.
Sans doute composé de plusieurs missives, tous les spécialistes en reconnaissent
à Paul la paternité.
La communauté de Corinthe est divisée. Que notre Eglise est
compliquée ! A peine quelques dizaines de personnes ‑ allez, disons,
deux ou trois cents ‑ et déjà des divisions : ceux qui se
revendiquent de tel fondateur contre tel autre, de telle spiritualité contre
telle autre. Paul, sans doute depuis Ephèse, écrit donc pour inviter à l’unité.
Cela donne lieu à un développement sur l’amour et sur l’Eglise ; nous
connaissons tous, par exemple, le fameux hymne à la charité, j’aurais beau parler toutes les langues du
ciel et de la terre, s’il me manque l’amour, je ne suis rien. L’amour ne
passera jamais. Nous connaissons la comparaison avec le corps, composé de
plusieurs membres, tous utiles, de sorte qu’aucun ne peut penser devoir se
séparer de l’un quelconque des autres membres.
Nos divisions, hier comme aujourd’hui, sont grotesques.
Certes, on a le droit de n’être pas toujours d’accord, certes, certaines
différences sont difficilement conciliables. Est-ce une raison pour que se mettre
sur la figure, se traiter de tous les noms, excommunier comme hérétiques ?
N’avons-nous pas l’amour du Christ en partage et comme mission ?
Cette semaine, la conférence des évêques allemands publie
son interprétation de l’exhortation apostolique post-synodale sur La joie de l’amour et reconnaît la
légitimité d’une démarche d’accueil à la table eucharistique des divorcés
remariés. Déjà les évêques brésiliens s’étaient engagés en ce sens et le Pape
leur avait écrit pour dire que leur interprétation de son texte était
nécessaire. Le même jour, selon un autre allemand, préfet de la congrégation
pour la doctrine de la foi, on ne peut dire que la dite exhortation apostolique
rend possible la communion pour les divorcés remariés puisque c’est
formellement contraire à la foi, telle qu’exprimée par exemple par Jean-Paul
II.
Cette semaine encore, on apprend que Rome et les intégristes
de Mgr Lefebvre sont sur le point de signer un accord d’unité. Il va de soi que
la Fraternité Saint Pie X est en réel opposition avec des points décisifs de l’enseignement
de Vatican II et des papes successifs. Plusieurs fois, elle a mis en doute l’orthodoxie
de François ; l’accusation est grave.
Mais le Christ n’est-il pas notre paix, notre unité, notre
communion ? Oui, c’est compliqué de manger à la même table que celui qui
représente tout ce que nous ne voulons pas être. Mais non seulement, c’est un
frère, plus encore, il prie le même Seigneur que nous…
Plutôt que de se mettre autour d’une table et de discuter à
perte de vue pour tenter de se mettre d’accord sur le fond, plutôt que de
tailler dans le vif et d’exclure certains, plutôt que de chercher à convaincre
l’autre à ses propres thèses, une seule solution selon Paul (1 Co 2, 1-5) dénoncer la vanité
de ces querelles, aussi importantes qu’elles nous paraissent, et sans doute à
juste titre. « Mon langage, ma proclamation de l’Évangile, n’avaient rien
d’un langage de sagesse qui veut convaincre. »
Dans les conflits, comment Jésus a-t-il fait ? « Parmi
vous, je n’ai rien voulu connaître d’autre que Jésus Christ, ce Messie
crucifié. » Il n’y a pas d’autres solutions pour l’unité dans la charité
que le chemin du serviteur, du renoncement, non que l’on renonce à ce que l’on
pense juste, mais que c’est en le considérant moins important que l’unité que l’on
témoigne de la vérité de ce que l’on pense. Il est des manières d’avoir raison
qui donnent tord, il est des manières de ravaler ce qui nous est le plus cher
qui donnent raison. Nous le savons en famille, dans le couple, ou entre amis.
Non, on ne peut être d’accord avec les intégristes ;
leur conception de la foi et de la société est inacceptable, contraire à l’évangile
sur certains points, c’est sûr. Mais n’avons-nous pas le même Seigneur qui fait
de l’amour du prochain un commandement semblable à celui de l’amour de Dieu ?
L’unité ne se fait pas dans l’uniformité (pas une oreille qui dépasse) mais
dans la communion, c’est-à-dire dans l’amour jusqu’à celui des ennemis. Alors si
ce sont des frères… Mais si la communion est possible avec les intégristes,
alors, elle le sera aussi avec les Protestants et les Orthodoxes qui, avec nous,
y consentirons.
Non, on ne peut être d’accord avec la théologie de la sexualité
et du mariage non seulement du Cardinal Müller mais de Jean-Paul II lorsqu’elle
est contraire au commandement du Seigneur de prendre soin des membres les plus faibles
et de leur conférer plus d’honneur qu’à ceux qui n’en ont pas besoin, à
supposer que justement, on pense les divorcés remariés, les transsexuels et
homosexuels comme des membres qui manqueraient à la dignité de la vie sexuée et
familiale.
Notre foi ne repose pas sur notre sagesse, mais sur la
puissance de Dieu. Elle ne peut qu’être signe
de contradiction, ainsi que Siméon le dit de Jésus. Le signe de contradiction
n’est pas pour ceux qui sont hors de la maison, hors de la communion, mais pour
nous, dans la communion ecclésiale même.
01/02/2017
Aimer Jésus
Peut-on
aimer Jésus ? Aimer comme on aime ses amis, ses enfants, ses parents ;
aimer comme on aime son conjoint ou un amant. On aura vite fait de dénoncer
l’illuminé(e) et l’illusion, y compris nous autres chrétiens. « Il a vu la
Vierge ! » Comment aimer celui que l’on ne le voit pas ?
Serait-il comme l’ami imaginaire de certains enfants qui disparaît à
l’adolescence ?
Ceux qui
disent aimer Jésus ne savent guère expliquer ce qu’ils vivent. Que signifie
précisément que Jésus leur parle (au cœur) ? Les mots des sentiments et
les comparaisons avec la vie ordinaire leur permettent de dire quelque chose. Est-ce
à dire que cet amour échappe à la vie ordinaire ? Non, répondront ces
amants d’un drôle de genre.
« Un
tel amour existe effectivement : il existe des hommes et des femmes qui
font de fait de Jésus le centre de leur pensée et de leur vouloir, de leur vie
d’amour, de leur existence. » (Karl Rahner, 1981) Mais s’il s’agit
d’expliciter ce constat, de le passer au crible de la critique, notamment psychologique,
plus rien ! Saint Augustin avait déjà fait le coup avec ses Confessions (397-400) : « Qu’est-ce
que j’aime quand j’aime mon Dieu ? » Après des pages où il dit ce que
n’est pas ce Dieu qu’il aime, il oublie de répondre ou ne le peut…
C’est Jésus
qui dit nous aimer, qui nous appelle ses amis. Plus que de l’illusion de ceux
qui aimeraient Jésus, faudrait-il parler de la mythologie évangélique ?
Accueillir
radicalement la voie de Jésus ne nécessite pas que l’on aime Jésus ni ne réclame
qu’on le prie. (Je ne parle pas de pratiquer des rites ou de réciter des
prières, attitudes qu’une anthropologie religieuse suffit à expliquer.) Prier
c’est demeurer en lui, demeurer en son amour (Jn 15, 4. 7. 9).
Choisir le service comme le chemin pour
la fraternité humaine, pour le salut de l’humanité, personne ne l’a fait comme
Jésus. Une nombreuse minorité, par toujours chrétienne, est convaincue que
c’est la seule solution, quand bien
même des baptisés n’y accordent nul crédit. Dans nos sociétés, cet enseignement
conserve une force intempestive et nécessaire dont témoignent le discours d’un
François et les résistances qu’il suscite.
Je repense à
cette femme qui répondait à qui l’interrogeait sur le fait qu’elle demeurait
avec un mari impossible : oui ce que vous dites de lui est vrai, mais je
l’aime. Est-ce que cela se démontre ? Est-ce folie ou masochisme, syndrome
de Stockholm ? Peut-être pour partie. Reste ce que l’on vit dans la chair,
dans les tripes : je l’aime. Mon Dieu, je t’aime. Je ne sais pas ce que
cela veut dire, mais voila, « tu sais tout, tu sais bien que je t’aime ».
Cela ne
prouve rien. L’amour n’est pas fait pour prouver, ni pour quoi que ce soit ;
il est gratuit, à condition bien sûr de n’être pas pervers, de laisser l’autre
exister pour lui-même, et c’est bien ainsi que Jésus s’offre. Il disparaît même
dans cet amour. Pas étonnant qu’on ne sache pas ce qu’aimer Jésus signifie bien
qu’on l’aime. Il est même possible d’aimer Jésus sans le connaître – voilà
qui est encore plus déroutant – s’il est vrai, que chaque fois que c’est à
l’un de ces petits qui sont les siens que l’on porte assistance (Mt 25), c’est de
lui Jésus que l’on s’occupe, c’est lui Jésus, que l’on aime. Les frontières se
brouillent : croyants, non croyants, chrétiens, non baptisés. Aucune des catégories
n’est pertinente.
Aimer Jésus
s’impose comme une nécessité non choisie, si peu consolante, source souvent de souffrance.
Un amour sur le mode de l’absence, « comme un grand vide, une
blessure », qui transperce le cœur dirait Thérèse de Jésus. « Si
Dieu ne m’avait pas divisé l’âme je me serais peut-être établie tranquillement
dans le doute serein de mon père et de bien d’autres. Mais je souffre. Et c’est
beaucoup ma façon de croire. » (Marie Noël, 1959) Aimer Jésus s’impose
autant que cela renverse les certitudes, celles de la foi même. Peut-il
en aller autrement si l’on veut échapper à l’illusion et à l’idolâtrie ?
Peut-il en aller autrement, si comme tout amour, il échappe à la saisie et se
déploie en sa grâce, en sa gracieuse gratuité ?
27/01/2017
Consentir à n'être pas (4ème dimanche du temps)
« Vous qui avez été appelés par Dieu, regardez
bien : parmi vous, il n’y a pas beaucoup de sages aux yeux des hommes, ni
de gens puissants ou de haute naissance. » Le constat de Paul quant à
l’origine des disciples de Corinthe peu après l’an 50, doit-il encore aujourd’hui
dessiner le portrait de toute communauté ecclésiale ?
La question se pose parce que cette description introduit et
justifie le raisonnement qui fait suite, et qui lui, évidemment continue à valoir :
Dieu a choisi ce qui est fou, faible, roturier, méprisé et même rien, pour
qu’il soit bien clair que la vie nous échoie, par pur don. Ainsi donc, si nos
communautés sont composées de gens sages, puissants, qui en imposent et ne sont
pas rien, mais notables, chefs de très grandes entreprises, cardinal ou que
sais-je, comment nos communautés manifesteront-elles au monde l’extravagance
d’une vie reçue ?
C’est une question de survie pour l’évangile. La puissance
sociale des chrétiens ne peut que conduire à l’extinction de l’évangile, et
n’est-ce pas exactement ce que nous repérons en Europe ? Avant de crier
avec les loups de l’Action Française et de ses rejetons plus ou moins légitimes
à la fin d’une civilisation, parce que l’Eglise disparaît en nos pays, parce
que les mœurs changent, parce que les racines chrétiennes sont niées, il
faudrait peut-être faire un examen de conscience. Et si nous craignons pour
notre identité, il faudrait s’assurer que celle que nous revendiquons de
protéger soit bien celle qui nous convient, fous, faibles, quelconques parce que
d’une famille sans importance, méprisés, rien.
« Dieu a choisi ce qui est rien pour que ce qui est
soit réduit à rien. » Dieu prend le contre-pied de la société. Il choisit
précisément ce qui dans la société n’est pas considéré, est considéré comme
rien (pour le dire moins poliment mais plus efficacement, comme de la merde),
non parce que ces gens qui ne comptent pas devraient être aussi mis en avant,
mais pour mener à leur néant ceux qui comptent dans le monde.
Comment voulez-vous qu’en prêchant à la suite de Paul on se
fasse des amis parmi ceux qui comptent ou croient compter dans notre monde,
dans notre société ? Je préfère ne pas faire une liste, tant je sais
que nous serons nombreux à nous reconnaître parmi ceux qui s’y croient, ceux
qui justement croient avoir de l’importance, ne serait-ce qu’un peu, ceux qui
comptent dans ce monde. C’est inaudible. Il se pourrait qu’une partie de
l’opposition déterminée que rencontre le Pape ne puisse précisément pas
accepter ce choix de l’anéantissement de ceux qui sont quelque chose par ceux
qui ne sont rien.
Ce qui est rien, ce qui est. Les termes pauliniens
permettront aux métaphysiciens de méditer sur les non-étants qui néantisent les
étants. Un participe présent au neutre pluriel, impossible à rendre
littéralement en français, ne peut être rendu par l’abstraction du singulier,
ce qui est rien, le rien. Car il s’agit de tout ce qui n’est pas, y compris
ceux qui ne sont pas. Mais comment des êtres humains ne seraient-ils pas ?
Justement, on les considère comme rien, il n’existe pas, pire, on les annule,
on les annihile. Ce sont les pauvres qui font le trou de la Sécu et profitent
du système au point de rendre nécessaire de mettre fin à toutes ces fraudes. Refrain
ressassé, par exemple, qui pratique l’anéantissement des plus petits. La Méditerranée
dans laquelle nombre d’entre nous se baignent est l’un des plus grands
cimetières aujourd’hui ! Il faut que ceux qui par milliers s’y noient ne
soient rien.
S’agit-il de chasser les riches et puissants, bien nés et
sages, de nos assemblées ? Ne s’agit-il pas plutôt que ceux-là, nous, nous
convertissions, nous changions en fous, faibles, sans prestige familial ou
professionnel, méprisés, dans nos activités et responsabilités mêmes, si nous
voulons que la puissance de l’évangile et sa sagesse anéantissent ceux qui s’y
croient, et tuent, avec l’évangile, leurs propres frères ?
Le scandale évangélique demeure, doit demeurer. Si l’évangile
ne fait pas trébucher les sages, les biens-nés, ceux qui sont importants dans
le monde, est-il encore l’évangile ? On ne peut tout de même pas continuer
à taire cela, comme on le fait si souvent, depuis des siècles dans l’Eglise,
même si de temps à autres paraissent un Pierre Valdo, un Benoît Labre ou un François d’Assise,
époux de Dame pauvreté. Je pense à ce moine qui, malgré les vexations de son Père abbé jaloux de sa puissance, n'a jamais rien réclamé, réduisant à néant ce qui est, pour manifester la fécondité de l'évangile.
Vous me direz, si Paul est insupportable en ses excès j’aurais peut être mieux fait de commenter l’évangile. Pas de chance ! C’est le même renversement : Heureux ceux qui pleurent, ils seront consolés. Heureux ceux qui sont persécutés pour la justice, le royaume des cieux est à eux.
Vous me direz, si Paul est insupportable en ses excès j’aurais peut être mieux fait de commenter l’évangile. Pas de chance ! C’est le même renversement : Heureux ceux qui pleurent, ils seront consolés. Heureux ceux qui sont persécutés pour la justice, le royaume des cieux est à eux.
20/01/2017
"L'amour du Christ nous presse" (Unité des chrétiens)
La semaine de prière pour l’unité des chrétiens, cette
année, revêt un caractère spécial. Il y a 500 ans, le 31 octobre 2017, Luther
publiait ces 95 thèses contre les indulgences. Si vous avez quelques souvenirs
de vos cours d’histoire, c’est en général le minimum qui s’enseigne à propos de
la Réforme.
Nous ne savons pas si Luther a placardé ces thèses sur les
portes de l’église de Wittenberg. Rédigées en latin, et dans un vocabulaire
technique, scolastique, pas sûr qu’elles aient été très accessibles ! Ce
qui est attesté, c’est que ces thèses ont été envoyées à l’université en vue d’une
dispute académique entre docteurs en théologie, dont Luther.
Certain aussi, Luther ne pensait nullement occasionner une
séparation dans l’Eglise. Il voulait seulement dénoncer le système des
indulgences qui lui paraissait, comme à d’autres, particulièrement scandaleux.
Dater la naissance de la Réforme du 31 octobre 1517, veille de la Toussaint,
est un acte rétrospectif. Une fois la rupture consommée, cette date a été
retenue comme l’acte premier de la Réforme. L’excommunication, fulminée par
Léon X, date du 3 janvier 1521. « L’intention de Martin Luther, il y a
cinq cents ans, était de renouveler l’Église, et non de la diviser », a
souligné François ce 19 janvier.
Dans nos paroisses, dans nos vies, nous ne percevons pas
forcément l’actualité de la séparation, nous n’en éprouvons pas le drame ;
cela demeure fort extérieur, à moins d’avoir dans sa propre famille, des
chrétiens de diverses confessions. Pendant des siècles, nos Eglises ont cherché
à avoir raison l’une contre l’autre et ont développé une théologie et une
catéchèse de polémique. Il fallait bien que tous sachent, quitte à caricaturer
les positions, ce qui les distinguait des autres, forcément les méchants,
forcément hérétiques. Aujourd’hui encore, il n’est pas rare de rencontrer des
relents anti-protestants ou anti-catholiques.
La prière de Jésus pour l’unité ne semble guère nous préoccuper,
qui pourtant dénonce nos fautes : « Pour eux je me sanctifie
moi-même, afin qu’ils soient, eux aussi, sanctifiés dans la vérité. Je ne prie
pas pour eux seulement, mais aussi pour ceux qui, grâce à leur parole, croiront
en moi, afin que tous soient un. Comme toi, Père, tu es en moi et moi en toi,
qu’eux aussi soient en nous, afin que le monde croie que tu m’as envoyé. »
(Jn 17, 19-21) On pourrait multiplier les citations : « À ceci tous reconnaîtront que
vous êtes mes disciples : si vous avez de l’amour les uns pour les autres. »
(Jn 13,35)
L’épitre aux Corinthiens retenue cette année comme thème de
la semaine de prière dit l’urgence de l’unité : « L’amour du Christ
nous presse. » (2 Co 5, 14) Cinq cents ans plus tard, pouvons-nous
continuer à nous ignorer voire à nous opposer alors que le monde est écarté du
Christ par nos divisions ? Combien de temps serons-nous ainsi effrontément
coupables de la non-foi des autres sous prétexte de défendre la vérité ? N’y
a-t-il pas de vérité, d’authenticité dans la foi des Luthériens et Réformés ?
N’y aurait-il que vérité dans notre manière de témoigner de l’évangile ?
Combien de temps nous priverons nous de boire à la même coupe sous prétexte que
nous ne disons pas exactement la même chose ?
L’unité ne se fera pas par un retour au bercail des brebis
égarées. Il est désormais évident que si les Protestants sont des brebis
égarées, ce n’est pas d’être séparés de l’Eglise romaine, mais, tout comme nous
catholiques, d’errer loin de l’amour du Christ qui nous presse. L’unité se fera
par la reconnaissance pleine et entière de la légitimité et de la valeur de la
compréhension de l’évangile et de la vie chrétienne des uns et des autres. Il
y aura encore demain plusieurs églises, non comme une cacophonie, mais comme
une symphonie où la richesse de la grâce divine trouve à s’exprimer dans des
différences qui s’accordent. Que serait la musique avec une seule note, la
peinture avec une seule couleur, la pensée avec une seule idée ? S’il y a
quatre évangiles, est-ce pour que tous les chrétiens aient la même théologie ?
Nous pouvons parler d’une seule voix bien que ce soit en de nombreuses langues !
Que Luther ait été un chrétien avec son péché et ses
limites, il ne le savait que trop lui-même. La hantise du péché l’a habité
jusqu’à ce qu’il redécouvre, pour qu’il redécouvre, la puissance de la justice
de Dieu, ce Dieu qui nous rend justes par amour. Que Luther ait été et soit
encore un authentique guide spirituel, à l’instar des plus grands saints de nos
Eglises catholiques et orthodoxes, c’est une évidence, certes tard reconnue,
mais reconnue officiellement par Benoît XVI.
Luther redécouvre que la foi est une affaire d’alliance et d’amour.
C’est pour nous, pour toi, que le Christ a vécu. C’est pour vivre que nous
croyons, que nous prions, non pour remplir je ne sais quelle obligation, non
parce qu’il importerait de connaître des choses sur Dieu ou Jésus. Jésus se
donne à nous. Qu’attendons-nous pour l’accueillir ? « Tout est à nous ;
tout ce qu’a le Christ nous est donné gratuitement, à nous qui sommes indignes,
par pure miséricorde […]. Tout ce qu’a fait le Christ, il l’a fait pour nous,
il a voulu que ce fût nôtre. Il a dit : "je suis au milieu de vous
comme celui qui sert". Et encore : « "Ceci est mon corps
qui est livré pour vous". » (Sermon
sur la double justice, Gallimard, p. 210)
13/01/2017
"Je ne le connaissais pas" (2ème dimanche du temps)
« Moi, je ne le connaissais pas. » Par deux fois
dans ce court extrait de l’évangile (Jn 1,29-34), le Baptiste déclare ne pas
connaître Jésus. Au cinquième siècle déjà, Augustin s’étonnait de cette
dénégation. Elle contredit la version lucanienne du cousinage entre Jésus et
Jean et de leurs relations manifestement proches pour que Marie visite
Elisabeth. La tradition picturale représente si souvent les deux enfants
ensemble que l’évangile de Jean en est à peine audible.
Plus important, comment le Baptiste peut-il baptiser et
reconnaître celui qu’il ne connaît pas ? Cette question mérite que l’on
s’y arrête, parce qu’en ouvrant l’évangile, elle expose notre propre situation.
Nous ne connaissons pas Jésus, nous ne l’avons jamais vu et pourtant, nous le
reconnaissons comme celui qui baptise dans l’Esprit saint.
Connaître Jésus n’est manifestement pas une question de
repérage, par ADN, carte d’identité voire pour le Baptiste d’appartenance
familiale ou d’identité religieuse ou ethnique. Connaître Jésus c’est
reconnaître sa mission. L’identité de Jésus n’est pas ce qui le caractériserait
en lui-même, mais sa relation aux autres.
Qu’est-ce que connaître Jésus, pour nous ? N’est-ce pas
précisément la reconnaissance de la présence de l’Esprit en lui, sur lui ?
« J’ai vu l’Esprit descendre du ciel comme une colombe et il demeura sur
lui. » Ce qui fait reconnaître Jésus, c’est la présence de l’Esprit, je
veux dire, ce qui donne la vie, ce qui fait vivre. L’Esprit est le principe de
vie, ainsi que le dit notre profession de foi : « il est seigneur et donne
la vie, Dominum et vivificantem ».
Ce qui fait reconnaître Jésus, c’est sa puissance de vie
pour les autres. Il reçoit l’Esprit pour baptiser dans l’Esprit, ainsi que le
dit notre texte. La reconnaissance de Jésus, pour nous autres disciples, est la
reconnaissance de l’agneau de Dieu qui enlève le péché du monde, justement
parce que la puissance de vie qui repose sur lui est plus forte que la mort et le
mal.
La puissance de libération de Jésus, sa puissance de vie qui
redresse maladies, infirmités, possessions et morts, sa mission comme
libérateur à l’instar du Dieu de la libération d’Egypte et du retour d’exil, sa
mission de salut, voilà qui donne de le reconnaître.
Homme comme tous les autres, il n’est pas connu, nous ne le
connaissons pas, nous ne l’avons jamais vu. Homme du premier siècle, enfoui
sans l’anonymat des siècles, nous ne le connaissons pas. Mais nous le
reconnaissons aujourd’hui, dans la vie de ce monde, comme celui sur qui repose
la puissance de vie de l’Esprit.
Nous sommes disciples de Jésus comme Jean, parce que nous
sommes les témoins, nous rendons témoignage, de la puissance de vie, ici et
maintenant, de l’homme sur qui repose l’Esprit qui donne la vie. Notre mission,
en ce monde, consiste précisément en cela, désigner celui sur qui repose
l’Esprit qui donne la vie, désigner en ce monde, la puissance de vie, qui ne
peut être que celle de l’Esprit. Et où est-il cet homme, si ce n’est où il y a
libération ? Où le reconnaîtrons-nous, lui que nous ne connaissons pas, si
ce n’est là où il y a vie ?
Notre profession de foi ne consiste pas en la promotion de
valeurs ou l’adhésion à un credo, aussi pertinent soit-il. Elle est toute
entière un repérage de la vie, de la vie libérée, sauvée, une désignation de la
libération, du salut. Où la vie prend-elle ? Où l’Esprit trouve-t-il à
donner vie ? Où la vie est-elle empêchée pour que nous dépêchions à y
porter l’agneau de Dieu qui enlève le péché du monde, pour que nous dépêchions par
notre prière, nos cris pour dénoncer, et nos bras pour soigner, l’agneau de Dieu
qui enlève le péché du monde ?
Reconnaître Jésus, comme le Baptiste, paraîtra peut-être alors
à certains comme une œuvre seulement humanitaire, bien loin d’une explicite confession
de foi. Ne nous laissons pas abuser. Reconnaître la puissance de vie du Sauveur,
c’est considérer chacun en ce monde comme frère. Mais si tous sont frères, c’est
qu’il n’y a qu’un seul Père, et si tous sont fils de cet unique Père, c’est
parce que celui sur qui repose l’Esprit-qui-donne-la-vie est le fils. Non pas
le fils en soi, mais le fils pour nous, celui que nous confessons comme l’agneau
de Dieu qui enlève le péché du monde.
Reconnaître celui sur qui repose l’Esprit, la puissance de
vie, c’est bien reconnaître le Fils de Dieu, comme le dit le Baptiste, mais
cela n’est pas un savoir, une connaissance (je ne le connaissais pas), mais l’engagement,
comme le Baptiste, à être témoin de sa puissance de vie, de libération, de
salut.
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