03/02/2017

Messie crucifié et divisions ecclésiales (5ème dimanche du temps)



La première lettre au Corinthiens est l’un des plus anciens textes chrétiens, écrit vers 55, une vingtaine d’années après la mort de Jésus. Sans doute composé de plusieurs missives, tous les spécialistes en reconnaissent à Paul la paternité.
La communauté de Corinthe est divisée. Que notre Eglise est compliquée ! A peine quelques dizaines de personnes ‑ allez, disons, deux ou trois cents ‑ et déjà des divisions : ceux qui se revendiquent de tel fondateur contre tel autre, de telle spiritualité contre telle autre. Paul, sans doute depuis Ephèse, écrit donc pour inviter à l’unité. Cela donne lieu à un développement sur l’amour et sur l’Eglise ; nous connaissons tous, par exemple, le fameux hymne à la charité, j’aurais beau parler toutes les langues du ciel et de la terre, s’il me manque l’amour, je ne suis rien. L’amour ne passera jamais. Nous connaissons la comparaison avec le corps, composé de plusieurs membres, tous utiles, de sorte qu’aucun ne peut penser devoir se séparer de l’un quelconque des autres membres.
Nos divisions, hier comme aujourd’hui, sont grotesques. Certes, on a le droit de n’être pas toujours d’accord, certes, certaines différences sont difficilement conciliables. Est-ce une raison pour que se mettre sur la figure, se traiter de tous les noms, excommunier comme hérétiques ? N’avons-nous pas l’amour du Christ en partage et comme mission ?
Cette semaine, la conférence des évêques allemands publie son interprétation de l’exhortation apostolique post-synodale sur La joie de l’amour et reconnaît la légitimité d’une démarche d’accueil à la table eucharistique des divorcés remariés. Déjà les évêques brésiliens s’étaient engagés en ce sens et le Pape leur avait écrit pour dire que leur interprétation de son texte était nécessaire. Le même jour, selon un autre allemand, préfet de la congrégation pour la doctrine de la foi, on ne peut dire que la dite exhortation apostolique rend possible la communion pour les divorcés remariés puisque c’est formellement contraire à la foi, telle qu’exprimée par exemple par Jean-Paul II.
Cette semaine encore, on apprend que Rome et les intégristes de Mgr Lefebvre sont sur le point de signer un accord d’unité. Il va de soi que la Fraternité Saint Pie X est en réel opposition avec des points décisifs de l’enseignement de Vatican II et des papes successifs. Plusieurs fois, elle a mis en doute l’orthodoxie de François ; l’accusation est grave.
Mais le Christ n’est-il pas notre paix, notre unité, notre communion ? Oui, c’est compliqué de manger à la même table que celui qui représente tout ce que nous ne voulons pas être. Mais non seulement, c’est un frère, plus encore, il prie le même Seigneur que nous…
Plutôt que de se mettre autour d’une table et de discuter à perte de vue pour tenter de se mettre d’accord sur le fond, plutôt que de tailler dans le vif et d’exclure certains, plutôt que de chercher à convaincre l’autre à ses propres thèses, une seule solution selon Paul (1 Co 2, 1-5) dénoncer la vanité de ces querelles, aussi importantes qu’elles nous paraissent, et sans doute à juste titre. « Mon langage, ma proclamation de l’Évangile, n’avaient rien d’un langage de sagesse qui veut convaincre. »
Dans les conflits, comment Jésus a-t-il fait ? « Parmi vous, je n’ai rien voulu connaître d’autre que Jésus Christ, ce Messie crucifié. » Il n’y a pas d’autres solutions pour l’unité dans la charité que le chemin du serviteur, du renoncement, non que l’on renonce à ce que l’on pense juste, mais que c’est en le considérant moins important que l’unité que l’on témoigne de la vérité de ce que l’on pense. Il est des manières d’avoir raison qui donnent tord, il est des manières de ravaler ce qui nous est le plus cher qui donnent raison. Nous le savons en famille, dans le couple, ou entre amis.
Non, on ne peut être d’accord avec les intégristes ; leur conception de la foi et de la société est inacceptable, contraire à l’évangile sur certains points, c’est sûr. Mais n’avons-nous pas le même Seigneur qui fait de l’amour du prochain un commandement semblable à celui de l’amour de Dieu ? L’unité ne se fait pas dans l’uniformité (pas une oreille qui dépasse) mais dans la communion, c’est-à-dire dans l’amour jusqu’à celui des ennemis. Alors si ce sont des frères… Mais si la communion est possible avec les intégristes, alors, elle le sera aussi avec les Protestants et les Orthodoxes qui, avec nous, y consentirons.
Non, on ne peut être d’accord avec la théologie de la sexualité et du mariage non seulement du Cardinal Müller mais de Jean-Paul II lorsqu’elle est contraire au commandement du Seigneur de prendre soin des membres les plus faibles et de leur conférer plus d’honneur qu’à ceux qui n’en ont pas besoin, à supposer que justement, on pense les divorcés remariés, les transsexuels et homosexuels comme des membres qui manqueraient à la dignité de la vie sexuée et familiale.
Notre foi ne repose pas sur notre sagesse, mais sur la puissance de Dieu. Elle ne peut qu’être signe de contradiction, ainsi que Siméon le dit de Jésus. Le signe de contradiction n’est pas pour ceux qui sont hors de la maison, hors de la communion, mais pour nous, dans la communion ecclésiale même.

01/02/2017

Aimer Jésus



Peut-on aimer Jésus ? Aimer comme on aime ses amis, ses enfants, ses parents ; aimer comme on aime son conjoint ou un amant. On aura vite fait de dénoncer l’illuminé(e) et l’illusion, y compris nous autres chrétiens. « Il a vu la Vierge ! » Comment aimer celui que l’on ne le voit pas ? Serait-il comme l’ami imaginaire de certains enfants qui disparaît à l’adolescence ?
Ceux qui disent aimer Jésus ne savent guère expliquer ce qu’ils vivent. Que signifie précisément que Jésus leur parle (au cœur) ? Les mots des sentiments et les comparaisons avec la vie ordinaire leur permettent de dire quelque chose. Est-ce à dire que cet amour échappe à la vie ordinaire ? Non, répondront ces amants d’un drôle de genre.
« Un tel amour existe effectivement : il existe des hommes et des femmes qui font de fait de Jésus le centre de leur pensée et de leur vouloir, de leur vie d’amour, de leur existence. » (Karl Rahner, 1981) Mais s’il s’agit d’expliciter ce constat, de le passer au crible de la critique, notamment psychologique, plus rien ! Saint Augustin avait déjà fait le coup avec ses Confessions (397-400) : « Qu’est-ce que j’aime quand j’aime mon Dieu ? » Après des pages où il dit ce que n’est pas ce Dieu qu’il aime, il oublie de répondre ou ne le peut…
C’est Jésus qui dit nous aimer, qui nous appelle ses amis. Plus que de l’illusion de ceux qui aimeraient Jésus, faudrait-il parler de la mythologie évangélique ?
Accueillir radicalement la voie de Jésus ne nécessite pas que l’on aime Jésus ni ne réclame qu’on le prie. (Je ne parle pas de pratiquer des rites ou de réciter des prières, attitudes qu’une anthropologie religieuse suffit à expliquer.) Prier c’est demeurer en lui, demeurer en son amour (Jn 15, 4. 7. 9). Choisir le service comme le chemin pour la fraternité humaine, pour le salut de l’humanité, personne ne l’a fait comme Jésus. Une nombreuse minorité, par toujours chrétienne, est convaincue que c’est la seule solution, quand bien même des baptisés n’y accordent nul crédit. Dans nos sociétés, cet enseignement conserve une force intempestive et nécessaire dont témoignent le discours d’un François et les résistances qu’il suscite.
Je repense à cette femme qui répondait à qui l’interrogeait sur le fait qu’elle demeurait avec un mari impossible : oui ce que vous dites de lui est vrai, mais je l’aime. Est-ce que cela se démontre ? Est-ce folie ou masochisme, syndrome de Stockholm ? Peut-être pour partie. Reste ce que l’on vit dans la chair, dans les tripes : je l’aime. Mon Dieu, je t’aime. Je ne sais pas ce que cela veut dire, mais voila, « tu sais tout, tu sais bien que je t’aime ».
Cela ne prouve rien. L’amour n’est pas fait pour prouver, ni pour quoi que ce soit ; il est gratuit, à condition bien sûr de n’être pas pervers, de laisser l’autre exister pour lui-même, et c’est bien ainsi que Jésus s’offre. Il disparaît même dans cet amour. Pas étonnant qu’on ne sache pas ce qu’aimer Jésus signifie bien qu’on l’aime. Il est même possible d’aimer Jésus sans le connaître – voilà qui est encore plus déroutant – s’il est vrai, que chaque fois que c’est à l’un de ces petits qui sont les siens que l’on porte assistance (Mt 25), c’est de lui Jésus que l’on s’occupe, c’est lui Jésus, que l’on aime. Les frontières se brouillent : croyants, non croyants, chrétiens, non baptisés. Aucune des catégories n’est pertinente.
Aimer Jésus s’impose comme une nécessité non choisie, si peu consolante, source souvent de souffrance. Un amour sur le mode de l’absence, « comme un grand vide, une blessure », qui transperce le cœur dirait Thérèse de Jésus. « Si Dieu ne m’avait pas divisé l’âme je me serais peut-être établie tranquillement dans le doute serein de mon père et de bien d’autres. Mais je souffre. Et c’est beaucoup ma façon de croire. » (Marie Noël, 1959) Aimer Jésus s’impose autant que cela renverse les certitudes, celles de la foi même. Peut-il en aller autrement si l’on veut échapper à l’illusion et à l’idolâtrie ? Peut-il en aller autrement, si comme tout amour, il échappe à la saisie et se déploie en sa grâce, en sa gracieuse gratuité ?

27/01/2017

Consentir à n'être pas (4ème dimanche du temps)


« Vous qui avez été appelés par Dieu, regardez bien : parmi vous, il n’y a pas beaucoup de sages aux yeux des hommes, ni de gens puissants ou de haute naissance. » Le constat de Paul quant à l’origine des disciples de Corinthe peu après l’an 50, doit-il encore aujourd’hui dessiner le portrait de toute communauté ecclésiale ?
La question se pose parce que cette description introduit et justifie le raisonnement qui fait suite, et qui lui, évidemment continue à valoir : Dieu a choisi ce qui est fou, faible, roturier, méprisé et même rien, pour qu’il soit bien clair que la vie nous échoie, par pur don. Ainsi donc, si nos communautés sont composées de gens sages, puissants, qui en imposent et ne sont pas rien, mais notables, chefs de très grandes entreprises, cardinal ou que sais-je, comment nos communautés manifesteront-elles au monde l’extravagance d’une vie reçue ?
C’est une question de survie pour l’évangile. La puissance sociale des chrétiens ne peut que conduire à l’extinction de l’évangile, et n’est-ce pas exactement ce que nous repérons en Europe ? Avant de crier avec les loups de l’Action Française et de ses rejetons plus ou moins légitimes à la fin d’une civilisation, parce que l’Eglise disparaît en nos pays, parce que les mœurs changent, parce que les racines chrétiennes sont niées, il faudrait peut-être faire un examen de conscience. Et si nous craignons pour notre identité, il faudrait s’assurer que celle que nous revendiquons de protéger soit bien celle qui nous convient, fous, faibles, quelconques parce que d’une famille sans importance, méprisés, rien.
« Dieu a choisi ce qui est rien pour que ce qui est soit réduit à rien. » Dieu prend le contre-pied de la société. Il choisit précisément ce qui dans la société n’est pas considéré, est considéré comme rien (pour le dire moins poliment mais plus efficacement, comme de la merde), non parce que ces gens qui ne comptent pas devraient être aussi mis en avant, mais pour mener à leur néant ceux qui comptent dans le monde.
Comment voulez-vous qu’en prêchant à la suite de Paul on se fasse des amis parmi ceux qui comptent ou croient compter dans notre monde, dans notre société ? Je préfère ne pas faire une liste, tant je sais que nous serons nombreux à nous reconnaître parmi ceux qui s’y croient, ceux qui justement croient avoir de l’importance, ne serait-ce qu’un peu, ceux qui comptent dans ce monde. C’est inaudible. Il se pourrait qu’une partie de l’opposition déterminée que rencontre le Pape ne puisse précisément pas accepter ce choix de l’anéantissement de ceux qui sont quelque chose par ceux qui ne sont rien.
Ce qui est rien, ce qui est. Les termes pauliniens permettront aux métaphysiciens de méditer sur les non-étants qui néantisent les étants. Un participe présent au neutre pluriel, impossible à rendre littéralement en français, ne peut être rendu par l’abstraction du singulier, ce qui est rien, le rien. Car il s’agit de tout ce qui n’est pas, y compris ceux qui ne sont pas. Mais comment des êtres humains ne seraient-ils pas ? Justement, on les considère comme rien, il n’existe pas, pire, on les annule, on les annihile. Ce sont les pauvres qui font le trou de la Sécu et profitent du système au point de rendre nécessaire de mettre fin à toutes ces fraudes. Refrain ressassé, par exemple, qui pratique l’anéantissement des plus petits. La Méditerranée dans laquelle nombre d’entre nous se baignent est l’un des plus grands cimetières aujourd’hui ! Il faut que ceux qui par milliers s’y noient ne soient rien.
S’agit-il de chasser les riches et puissants, bien nés et sages, de nos assemblées ? Ne s’agit-il pas plutôt que ceux-là, nous, nous convertissions, nous changions en fous, faibles, sans prestige familial ou professionnel, méprisés, dans nos activités et responsabilités mêmes, si nous voulons que la puissance de l’évangile et sa sagesse anéantissent ceux qui s’y croient, et tuent, avec l’évangile, leurs propres frères ?
Le scandale évangélique demeure, doit demeurer. Si l’évangile ne fait pas trébucher les sages, les biens-nés, ceux qui sont importants dans le monde, est-il encore l’évangile ? On ne peut tout de même pas continuer à taire cela, comme on le fait si souvent, depuis des siècles dans l’Eglise, même si de temps à autres paraissent un Pierre Valdo, un Benoît Labre ou un François d’Assise, époux de Dame pauvreté. Je pense à ce moine qui, malgré les vexations de son Père abbé jaloux de sa puissance, n'a jamais rien réclamé, réduisant à néant ce qui est, pour manifester la fécondité de l'évangile.
Vous me direz, si Paul est insupportable en ses excès j’aurais peut être mieux fait de commenter l’évangile. Pas de chance ! C’est le même renversement : Heureux ceux qui pleurent, ils seront consolés. Heureux ceux qui sont persécutés pour la justice, le royaume des cieux est à eux.

20/01/2017

"L'amour du Christ nous presse" (Unité des chrétiens)


La semaine de prière pour l’unité des chrétiens, cette année, revêt un caractère spécial. Il y a 500 ans, le 31 octobre 2017, Luther publiait ces 95 thèses contre les indulgences. Si vous avez quelques souvenirs de vos cours d’histoire, c’est en général le minimum qui s’enseigne à propos de la Réforme.
Nous ne savons pas si Luther a placardé ces thèses sur les portes de l’église de Wittenberg. Rédigées en latin, et dans un vocabulaire technique, scolastique, pas sûr qu’elles aient été très accessibles ! Ce qui est attesté, c’est que ces thèses ont été envoyées à l’université en vue d’une dispute académique entre docteurs en théologie, dont Luther.
Certain aussi, Luther ne pensait nullement occasionner une séparation dans l’Eglise. Il voulait seulement dénoncer le système des indulgences qui lui paraissait, comme à d’autres, particulièrement scandaleux. Dater la naissance de la Réforme du 31 octobre 1517, veille de la Toussaint, est un acte rétrospectif. Une fois la rupture consommée, cette date a été retenue comme l’acte premier de la Réforme. L’excommunication, fulminée par Léon X, date du 3 janvier 1521. « L’intention de Martin Luther, il y a cinq cents ans, était de renouveler l’Église, et non de la diviser », a souligné François ce 19 janvier.
Dans nos paroisses, dans nos vies, nous ne percevons pas forcément l’actualité de la séparation, nous n’en éprouvons pas le drame ; cela demeure fort extérieur, à moins d’avoir dans sa propre famille, des chrétiens de diverses confessions. Pendant des siècles, nos Eglises ont cherché à avoir raison l’une contre l’autre et ont développé une théologie et une catéchèse de polémique. Il fallait bien que tous sachent, quitte à caricaturer les positions, ce qui les distinguait des autres, forcément les méchants, forcément hérétiques. Aujourd’hui encore, il n’est pas rare de rencontrer des relents anti-protestants ou anti-catholiques.
La prière de Jésus pour l’unité ne semble guère nous préoccuper, qui pourtant dénonce nos fautes : « Pour eux je me sanctifie moi-même, afin qu’ils soient, eux aussi, sanctifiés dans la vérité. Je ne prie pas pour eux seulement, mais aussi pour ceux qui, grâce à leur parole, croiront en moi, afin que tous soient un. Comme toi, Père, tu es en moi et moi en toi, qu’eux aussi soient en nous, afin que le monde croie que tu m’as envoyé. » (Jn 17, 19-21) On pourrait multiplier les citations : « À ceci tous reconnaîtront que vous êtes mes disciples : si vous avez de l’amour les uns pour les autres. » (Jn 13,35)
L’épitre aux Corinthiens retenue cette année comme thème de la semaine de prière dit l’urgence de l’unité : « L’amour du Christ nous presse. » (2 Co 5, 14) Cinq cents ans plus tard, pouvons-nous continuer à nous ignorer voire à nous opposer alors que le monde est écarté du Christ par nos divisions ? Combien de temps serons-nous ainsi effrontément coupables de la non-foi des autres sous prétexte de défendre la vérité ? N’y a-t-il pas de vérité, d’authenticité dans la foi des Luthériens et Réformés ? N’y aurait-il que vérité dans notre manière de témoigner de l’évangile ? Combien de temps nous priverons nous de boire à la même coupe sous prétexte que nous ne disons pas exactement la même chose ?
L’unité ne se fera pas par un retour au bercail des brebis égarées. Il est désormais évident que si les Protestants sont des brebis égarées, ce n’est pas d’être séparés de l’Eglise romaine, mais, tout comme nous catholiques, d’errer loin de l’amour du Christ qui nous presse. L’unité se fera par la reconnaissance pleine et entière de la légitimité et de la valeur de la compréhension de l’évangile et de la vie chrétienne des uns et des autres. Il y aura encore demain plusieurs églises, non comme une cacophonie, mais comme une symphonie où la richesse de la grâce divine trouve à s’exprimer dans des différences qui s’accordent. Que serait la musique avec une seule note, la peinture avec une seule couleur, la pensée avec une seule idée ? S’il y a quatre évangiles, est-ce pour que tous les chrétiens aient la même théologie ? Nous pouvons parler d’une seule voix bien que ce soit en de nombreuses langues !
Que Luther ait été un chrétien avec son péché et ses limites, il ne le savait que trop lui-même. La hantise du péché l’a habité jusqu’à ce qu’il redécouvre, pour qu’il redécouvre, la puissance de la justice de Dieu, ce Dieu qui nous rend justes par amour. Que Luther ait été et soit encore un authentique guide spirituel, à l’instar des plus grands saints de nos Eglises catholiques et orthodoxes, c’est une évidence, certes tard reconnue, mais reconnue officiellement par Benoît XVI.
Luther redécouvre que la foi est une affaire d’alliance et d’amour. C’est pour nous, pour toi, que le Christ a vécu. C’est pour vivre que nous croyons, que nous prions, non pour remplir je ne sais quelle obligation, non parce qu’il importerait de connaître des choses sur Dieu ou Jésus. Jésus se donne à nous. Qu’attendons-nous pour l’accueillir ? « Tout est à nous ; tout ce qu’a le Christ nous est donné gratuitement, à nous qui sommes indignes, par pure miséricorde […]. Tout ce qu’a fait le Christ, il l’a fait pour nous, il a voulu que ce fût nôtre. Il a dit : "je suis au milieu de vous comme celui qui sert". Et encore : « "Ceci est mon corps qui est livré pour vous". » (Sermon sur la double justice, Gallimard, p. 210)

13/01/2017

"Je ne le connaissais pas" (2ème dimanche du temps)



« Moi, je ne le connaissais pas. » Par deux fois dans ce court extrait de l’évangile (Jn 1,29-34), le Baptiste déclare ne pas connaître Jésus. Au cinquième siècle déjà, Augustin s’étonnait de cette dénégation. Elle contredit la version lucanienne du cousinage entre Jésus et Jean et de leurs relations manifestement proches pour que Marie visite Elisabeth. La tradition picturale représente si souvent les deux enfants ensemble que l’évangile de Jean en est à peine audible.
Plus important, comment le Baptiste peut-il baptiser et reconnaître celui qu’il ne connaît pas ? Cette question mérite que l’on s’y arrête, parce qu’en ouvrant l’évangile, elle expose notre propre situation. Nous ne connaissons pas Jésus, nous ne l’avons jamais vu et pourtant, nous le reconnaissons comme celui qui baptise dans l’Esprit saint.
Connaître Jésus n’est manifestement pas une question de repérage, par ADN, carte d’identité voire pour le Baptiste d’appartenance familiale ou d’identité religieuse ou ethnique. Connaître Jésus c’est reconnaître sa mission. L’identité de Jésus n’est pas ce qui le caractériserait en lui-même, mais sa relation aux autres.
Qu’est-ce que connaître Jésus, pour nous ? N’est-ce pas précisément la reconnaissance de la présence de l’Esprit en lui, sur lui ? « J’ai vu l’Esprit descendre du ciel comme une colombe et il demeura sur lui. » Ce qui fait reconnaître Jésus, c’est la présence de l’Esprit, je veux dire, ce qui donne la vie, ce qui fait vivre. L’Esprit est le principe de vie, ainsi que le dit notre profession de foi : « il est seigneur et donne la vie, Dominum et vivificantem ».
Ce qui fait reconnaître Jésus, c’est sa puissance de vie pour les autres. Il reçoit l’Esprit pour baptiser dans l’Esprit, ainsi que le dit notre texte. La reconnaissance de Jésus, pour nous autres disciples, est la reconnaissance de l’agneau de Dieu qui enlève le péché du monde, justement parce que la puissance de vie qui repose sur lui est plus forte que la mort et le mal.
La puissance de libération de Jésus, sa puissance de vie qui redresse maladies, infirmités, possessions et morts, sa mission comme libérateur à l’instar du Dieu de la libération d’Egypte et du retour d’exil, sa mission de salut, voilà qui donne de le reconnaître.
Homme comme tous les autres, il n’est pas connu, nous ne le connaissons pas, nous ne l’avons jamais vu. Homme du premier siècle, enfoui sans l’anonymat des siècles, nous ne le connaissons pas. Mais nous le reconnaissons aujourd’hui, dans la vie de ce monde, comme celui sur qui repose la puissance de vie de l’Esprit.
Nous sommes disciples de Jésus comme Jean, parce que nous sommes les témoins, nous rendons témoignage, de la puissance de vie, ici et maintenant, de l’homme sur qui repose l’Esprit qui donne la vie. Notre mission, en ce monde, consiste précisément en cela, désigner celui sur qui repose l’Esprit qui donne la vie, désigner en ce monde, la puissance de vie, qui ne peut être que celle de l’Esprit. Et où est-il cet homme, si ce n’est où il y a libération ? Où le reconnaîtrons-nous, lui que nous ne connaissons pas, si ce n’est là où il y a vie ?
Notre profession de foi ne consiste pas en la promotion de valeurs ou l’adhésion à un credo, aussi pertinent soit-il. Elle est toute entière un repérage de la vie, de la vie libérée, sauvée, une désignation de la libération, du salut. Où la vie prend-elle ? Où l’Esprit trouve-t-il à donner vie ? Où la vie est-elle empêchée pour que nous dépêchions à y porter l’agneau de Dieu qui enlève le péché du monde, pour que nous dépêchions par notre prière, nos cris pour dénoncer, et nos bras pour soigner, l’agneau de Dieu qui enlève le péché du monde ?
Reconnaître Jésus, comme le Baptiste, paraîtra peut-être alors à certains comme une œuvre seulement humanitaire, bien loin d’une explicite confession de foi. Ne nous laissons pas abuser. Reconnaître la puissance de vie du Sauveur, c’est considérer chacun en ce monde comme frère. Mais si tous sont frères, c’est qu’il n’y a qu’un seul Père, et si tous sont fils de cet unique Père, c’est parce que celui sur qui repose l’Esprit-qui-donne-la-vie est le fils. Non pas le fils en soi, mais le fils pour nous, celui que nous confessons comme l’agneau de Dieu qui enlève le péché du monde.
Reconnaître celui sur qui repose l’Esprit, la puissance de vie, c’est bien reconnaître le Fils de Dieu, comme le dit le Baptiste, mais cela n’est pas un savoir, une connaissance (je ne le connaissais pas), mais l’engagement, comme le Baptiste, à être témoin de sa puissance de vie, de libération, de salut.