08/11/2018

Amour des frères et évangélisation (11 novembre - Saint Martin)

Is 61, 1-3a - Ps 88, 2-3, 6-9, 16-17 - Ph. 1, 20c-24 - Mt 25, 31-40

Nous voici rassemblés comme chaque dimanche pour célébrer la mort et la résur­rection du Seigneur jusqu’à ce qu’il revienne. Mais ce dimanche, c’est aussi la fête de saint Martin, patron de notre église. Nous avons écouté les textes de cette fête. Et ce dimanche, c’est encore, jour pour jour, le centième anniversaire de l’armistice de la guerre qui saigna la France, l’Allemagne et pour la première fois une bonne partie du monde. Alors que dans tous les villages et villes de France, les citoyens se rassemblent pour commémorer la cessation des hostilités ‑ et nous étions nombreux avec eux, il y a quelques instants ‑ c’est maintenant pour nous, disciples de Jésus, le service urgent, le ministère de prier pour la paix. Tout affaire cessante, nous sommes venus implorer, ensemble et liturgiquement, le Prince de la paix.
Nous le savons, l’armistice de 1918 n’a pas été ferment de paix. Il a au moins mis fin à l’une des guerres les plus meurtrières, de l’ordre de dix-huit millions de personnes. Il n’est que de passer dans le moindre des villages français pour y trouver un monument aux morts. Pour une petite ville de deux milles habitants en 1911, ce sont quatre-vingts hommes morts au front, sans compter les victimes civiles, sans compter les blessés, sans compter ceux qui moururent des conséquences immédiates de la guerre.
Quelles sont les familles qui n’eurent pas leur combattant, qui n’eurent pas leurs victimes ? La commémoration de l’armistice nous engage à agir pour la paix. Nous n’avons pas en main la destinée des peuples, mais un bulletin de vote. Il faudra voter dans quelques mois pour les européennes, dans un an pour les municipales. Nous le savons, tout nationalisme exclusif, qui prétend défendre notre identité, est un mensonge mortifère, porteur de violence ; accréditer ce mensonge est criminel. La destinée des nations est désormais, que l’on veuille ou non, qu’on le regrette ou non, une destinée commune. Nous ne pouvons vouloir la paix et agir pour le repli national. On peine à trouver une prière de la Grande guerre qui ne soit pourrie par le nationalisme. C’est, en une immense proportion, entre chrétiens que l’on s’est massacré… Les migrations, l’Europe, c’est notre destin, que cela nous plaise ou non. Comment en ferons-nous, avec la démocratie, des chances pour la paix ? Que notre foi nous garde des ferments de guerre et de haine.
Martin a été, semble-t-il, obligé d’être soldat. Si les militaires se comprennent sentinelles de la paix, la violence, dont ils sont aussi les victimes, est rendue possible, ou pour le moins, multipliée par les ventes d’armes. Que de temps et d’argent dépensés à préparer la guerre ! Je n’ai pas la naïveté pacifiste de penser que pour garantir la paix, il suffirait de refuser d’armer un pays. Mais enfin, nous consacrerions à la paix la moitié de ce que nous dépensons pour les armes, notre monde ne s’en porterait-il pas mieux ? Nous consacrerions à la lutte contre la corruption et l’exploitation de l’Afrique la moitié de ce que nous dépensons à la lutte contre la migration, notre monde ne se porterait-il pas mieux ?
Martin, lui, n’a pas été l’homme de la demi-mesure. S’il ne donne que la moitié de son manteau, sa doublure sans doute, c’est qu’il donne tout ce qui lui appartient. S’il se met au service du Seigneur, ce n’est pas à moitié, mais en s’engageant à l’école du cloître, de la pauvreté puis au service, au ministère du peuple chrétien, lorsque celui-ci le fait évêque. Il meurt il y a mille-six-cent-vint-et-un ans, presque jour pour jour, le 8 novembre 397. Celui qui évangélisa la Gaule était un migrant, venu de Hongrie. A accueillir les étrangers, Abraham avait reçu des anges, et les Gaulois un père dans la foi.
Pour vivre en disciples, il n’y a pas d’autre chemin que celui de la charité. L’amour des frères, de tous, est missionnaire, est évangélisation. Certes, la générosité attire, mais plus encore, c’est à visiter les frères malades ou en prison, à les vêtir ou les nourrir, que l’on veille sur le Christ et en est ainsi l’index. Chaque fois que nous l’avons fait ou pas à l’un de ces petits qui sont les siens, c’est à lui que nous l’avons fait… ou pas.
Oui, il est sensé de s’attacher au Christ en se donnant aux hommes et aux femmes, à commencer par les plus pauvres. Oui, c’est bien le Christ que nous servons à servir les pauvres. Pour ne pas mentir et trahir à fêter saint Martin, que chacun d’entre-nous s’interroge sur son service des pauvres, des autres, et prenne les décisions qui s’imposent.
La charité est union avec Jésus, la charité est union mystique. Qu’ils dénigrent l’action humanitaire les cathos qui refusent que l’Eglise soit une ONG ! La charité demeure lieu de la rencontre avec Jésus. Chaque fois que nous l’avons fait à l’un de ces petits qui sont les siens, c’est à lui que nous l’avons fait. Ainsi pourrons-nous dire comme Paul, « pour moi, vivre, c’est le Christ. » Etre uni à Jésus pour vivre de lui c’est notamment secourir les frères. Et secourir les frères, c’est faire reculer la guerre qui vient si souvent du mépris en lesquels nous tenons les autres. « Le développement est le nouveau nom de la paix » (Paul VI). Cela vaut tant pour les relations entre pays que pour le partage à l’intérieur même de notre pays.



- Seigneur, nous te prions pour la paix. Nous te prions pour que nous mesurions ce que c’est de voir son pays sans conflit armé pendant plusieurs générations de suite. Donne-nous d’aimer la paix. Donne-nous de choisir ce qui construit la paix, dussions-nous, à court terme, ne pas tout gagner.
- Seigneur, nous te prions pour l’Eglise. Elle se déchire en orthodoxie, elle a tant de mal à se convertir en catholicisme. Donne-nous de chercher ensemble comment demeurer à ton service, toi, le Prince de la paix.
- Seigneur, nous te prions pour la paix dans nos familles. Que chacun de nous sache apporter ce qu’il faut de renoncement pour permettre à chacun de vivre en paix.
- Seigneur, nous te prions pour tous ceux qui sont tombés il y a cent ans au champ de bataille, pour les victimes des guerres aujourd’hui.

02/11/2018

C'est même chose, servir les frères et aimer Jésus (31ème dimanche du temps)


Qu’est-ce qu’être chrétien ? La réponse n’est peut-être pas aussi simple qu’on pourrait le penser. Nous qui sommes ici ce matin, nous pourrions répondre qu’être chrétien c’est aller à la messe le dimanche. On pourrait repérer les chrétiens comme les pratiquants. Nous savons que ce n’est pas juste. Même les sondages et les sociologues qui inventèrent ce repère sont obligés de le modifier tant il est étroit et obsolète.
Serait chrétien celui qui aurait été baptisé. Ici, au contraire, le critère est trop vaste. Ils sont nombreux ceux qui ont été baptisés à ne pas se reconnaître disciples de Jésus, à ne pas revendiquer ce que souvent leurs parents ont décidé pour eux.
Pensera-ton que l’on aura une réponse dans la confession de foi ? Mais combien sont-ils ceux qui ne savent pas grand-chose de Jésus et sont pourtant de ses disciples ? Combien sont-ils qui connaissent parfaitement le dogme et sont si peu disciples ?
Faudra-t-il chercher pour désigner les chrétiens du côté des actions posées ? La pratique dans l’évangile, en effet, ce n’est jamais le fait d’aller à la messe, mais écouter la parole et la mettre en pratique. Alors on comprend l’importance de la question posée par le scribe à Jésus (Mc 12, 28-34) : quel est le premier de tous les commandements ?
Mais la pratique des commandements est encore trop courte pour définir le chrétien. Ils sont nombreux ‑ et heureusement ! ‑ les non-chrétiens qui observent les commandements aussi bien que nous, voire mieux. Et certains d’entre eux aiment le Seigneur leur Dieu de tout leur cœur, de toute leur âme, de tout leur esprit, de toute leur force. Quant à nous, nous sommes nombreux à ne pas observer les commandements comme il conviendrait…
Ainsi, rien de la prière (et des sacrements), des commandements et de la charité, de la profession de foi ne suffit à dire qui nous sommes. Augustin écrivait vers 410 : « Beaucoup de ceux qui paraissent au dehors [de l’Eglise] sont au-dedans, et beaucoup de ceux qui paraissent au-dedans sont au dehors ».
Il est aujourd’hui de bon ton de dire que la foi chrétienne ne doit pas être confondue avec la solidarité et l’action humanitaire, lutte pour la reconnaissance de la dignité de chacun; l’Eglise n’est pas une ONG ! On aimerait que cette attention à dire une spécificité chrétienne ne dispense aucun d'entre nous de la pratique du second commandement, égal au premier : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même ».
Si l’on ne peut dire qui est chrétien, c’est que ce n’est pas à nous d’en décider. Nous autres qui désirons l’être, nous savons tout ce qui manque en nous pour que nous le soyons. Disciples de Jésus, nous le sommes… si peu. Etre chrétien n’est pas une identité, un acquis, un fait accompli, mais une tâche et une espérance, ce vers quoi nous tendons. Il s’agit d’ailleurs moins d’y tendre par nous-mêmes que de nous laisser mener.
La réponse de Jésus au scribe est notre boussole. D’abord, un constat dont nous ne pouvons rendre compte, mais qui s’impose à nous en premier. Nous aimons Dieu tel que Jésus nous le fait connaitre, nous aimons Dieu qui est amour. Nous voulons nous rassasier de cet amour. Nous ne savons pas bien ce que veut dire aimer Jésus. Et pourtant, cet homme est pour nous compagnon de route. Il ne fait pas que montrer le chemin ni nous accompagner sur ce chemin ; il est lui-même le chemin. Vivre pour nous, c’est reconnaître que notre chemin d'hommes et de femmes, c’est Jésus. « Vivre, pour moi, c’est le Christ ». Certes, nous ne l’avons jamais rencontré, et pourtant, nous le connaissons bien davantage que nombre de ceux avec qui nous vivons.
Ne l’ayant jamais rencontré – il en est ainsi pour tous les chrétiens depuis la mort du dernier apôtre, et c’est pourquoi l’Eglise est apostolique, témoignage continu depuis les apôtres – n’ayant jamais vu Dieu ‑ car « Dieu, nul ne l’a jamais vu » ‑, pour n’être pas dans l’illusion à dire l'aimer, nous savons que c’est à servir les frères que nous le rencontrons.
Mieux, c’est même chose servir les frères et aimer Jésus ; les deux commandements n’en sont qu’un. Pas d’humanitaire dans cette affaire, à supposer que ce ne soit pas en soi suffisant d’être engagé dans la solidarité pour la dignité de tous. Pas d’humanitaire, parce qu’avec Jésus, tout ce qui est humain concerne le divin, est appelé à la divinité, et tout ce qui est divin ne cesse de se donner à l’humanité. « Puissions-nous être unis à la divinité de celui qui a pris notre humanité. »