14/02/2019

Comment croire que les morts ressuscitent ? (6ème dimanche du temps)


Dimanche dernier, nous avons lu et commenté la première partie du chapitre 15 de la Première lettre de Paul aux Corinthiens. J’avais essayé de dire comment la séquence mort-résurrection-apparition désignait un seul acte, comment la résurrection de Jésus consistait dans le fait pour Jésus de se faire voir aux siens. Si aujourd’hui, nous ne voyons pas Jésus, la résurrection est lettre morte, une lettre du catéchisme sans doute, mais qui ne fait pas vivre, pire qui tue, comme toute lettre privée de l’Esprit.
La question était alors celle de savoir si nous voyons Jésus aujourd’hui. Non pas si nous avons des apparitions, mais si nous nous comprenons compagnons de Jésus. Comment Jésus habite-t-il nos vies, vit-il en nos vies ? « Pour moi, vivre c’est le Christ » (Ph 1, 21). La possibilité de la vie avec Jésus ne réside pas (d’abord) dans la prière, mais dans le service des frères, condition de possibilité plus que conséquence de la foi en la résurrection.
Si nous confessons que « Jésus a surgi le troisième jour conformément aux Ecritures », ce n’est pas seulement parce que Paul l’a dit, parce que le catéchisme le dit, mais parce que depuis le tombeau vide jusqu’à aujourd’hui, les disciples de Jésus, et nous aussi donc, vivent en sa présence et, en ce sens, l’ont vu.
Une deuxième partie de ce même chapitre, après la transmission de la foi pascale dans le surgissement de Jésus la mort, atteste ce même surgissement pour les morts. « Nous proclamons que le Christ est ressuscité d’entre les morts ; alors, comment certains d’entre vous peuvent-ils affirmer qu’il n’y a pas de résurrection des morts ? »
La séquence mort-résurrection-apparition de Jésus est complétée par la résurrection des morts. Le surgissement de Jésus est celui de tous les morts, ou n’est pas. « Car si les morts ne ressuscitent pas, le Christ non plus n’est pas ressuscité. » et réciproquement, « si le Christ n’est pas ressuscité […] ceux qui se sont endormis dans le Christ sont perdus. »
La Lettre a déjà donné les raisons de cette affirmation. Nous ne sommes pas des individus, séparés les uns des autres, indépendants les uns des autres. Nous sommes chacun pour notre part les membres du corps qu’est le Christ (12, 27). La résurrection des morts n’est pas la survie des individus, mais la manifestation de l’humanité comme corps.
A la différence de ce que diront plus tard des disciples de Paul, le Christ n’est pas ici la tête, et nous le corps. Mais chacun pour sa part est membre ; et s’il en manque, le Christ n’est pas entier, ce n’est pas le Christ. La résurrection des morts ne dit pas le salut personnel, mais qui est le Christ, l’union du Christ avec tous, un seul corps, le Christ.
Nous ne savons pas ce que signifie que les morts ressuscitent, si ce n’est l’obligation de prendre soin du corps du Christ animé par l’Esprit. Nous devrions nous méfier de l’imaginaire de la résurrection ‑ « nous nous retrouverons un jour » ‑ qui ressemble davantage à une manière de retenir nos défunts et de nous consoler comme nous pouvons en les voulant encore vivants, comme si nous étions animistes.
Nous ne pouvons vivre comme si nous étions des individus, ou des petits groupes d’individus, familles ou amis, villages ou sociétés, contre-distingués et indépendants les uns des autres. Nous sommes solidaires les uns des autres comme les membres du corps qu’habite un unique Esprit. L’humanité par le Christ prie et croit et l’Eglise en est autant le sacrement que les prémices. Le migrant qui se noie dans la mer est membre du corps comme moi. Puis-je le laisser crever ? Les générations qui vivront sur une terre ravagée par notre pollution sont membres du corps du Christ comme nous. Pouvons-nous massacrer la planète ?
Y a-t-il un corps du Christ sans eux ? Le Christ est-il ressuscité si nous abandonnons à la mort les frères qui manquent déjà à l’humanité, au corps du Christ. Les négliger, ne pas nous en soucier c’est rendre vaine et notre foi, et la résurrection du Seigneur.
La résurrection des morts n’est pas un article de foi qui permettrait d’imaginer la survie de ceux qui nous sont chers, histoire qu’on se retrouve entre nous. Elle est pour aujourd’hui, l’appel à former un seul corps. La confession de foi en la résurrection du Christ et en celle des morts est éthique et christologique en même temps.

08/02/2019

Avons-nous vu Jésus ? 1 Co 15, 1-11 (5ème dimanche du temps)


La première lettre aux Corinthiens est chronologiquement le deuxième écrit chrétien, vers l’an 53. Le texte que nous venons d’écouter (1 Co 15, 1-11) se présente, comme celui à propos de l’eucharistie quelques chapitres plus haut, comme un évangile reçu. Ces courtes lignes sont encore plus anciennes et nous font presque toucher Jésus. C’est impressionnant.
Que faut-il entendre par « il est ressuscité le troisième jour » ? Nous savons que c’est le cœur de la foi. Mais qu’entendons-nous en ces mots ? La question paraîtra curieuse tant nous sommes censés savoir ce qu’est la résurrection. Et pourtant…
D’abord, le mot de résurrection pose problème. En grec, il n’existe pas. Il est dit, « le troisième jour, il s’est levé » ou, il parut ou, il surgit. Le terme technique de résurrection, de retour à la vie d’un mort, voire plus précisément de vie éternelle de Jésus, n’existe pas encore. Il est important d’en prendre conscience pour ne pas recourir trop vite à notre imaginaire de résurrection et nous laisser évangéliser par le texte, pour ne pas trop vite régler la question par des réponses toutes faites, et ainsi se dispenser de l’entendre.
Jésus « a surgi, selon les Ecritures ». Mais que disent les Ecritures ? Pas grand-chose. Au temps de Jésus, si l’on en croit l’évangile lui-même, la résurrection des morts ne s’impose pas aux lecteurs des Ecritures. Les sadducéens s’opposent sur ce point aux pharisiens.
Ce qui advient dans le surgissement de Jésus de la mort est unique. Personne n’a surgi de la mort avant lui et comme lui. Et personne après lui, si du moins, le surgissement est aussi le fait de paraître. Or Jésus se fit voir. Continue-t-il d’apparaître, comme il s’était fait voir aux Douze et aux autres ? Si non, sa résurrection peut-elle encore faire sens ?
La résurrection de Jésus et le fait d’être vu, c’est la même chose. C’est la même chose aussi que sa mort. Autrement dit, pour connaître ce qu’est la résurrection de Jésus, il faut le voir. Le voyons-nous ? On dit que même parmi les chrétiens qui fréquentent l’eucharistie régulièrement, la moitié ne croirait pas en la résurrection. Mais quelle idée ont-ils de la résurrection ? N’ont-ils pas vu Jésus, Jésus ne se serait-il pas fait voir à eux ? Mais alors, que signifie que Jésus se fait voir ?
On ne voit pas le ressuscité comme on voit un objet posé sur une table. On ne le voit pas non plus comme on rencontre une personne, même si sans doute, la rencontre interpersonnelle a plus à dire sur ce qu’est voir Jésus. Dans une rencontre, nous ne voyons pas seulement l’autre, nous voyons des choses qui ne se voient pas, caractère, peurs, désir, amour.
Que Jésus soit un homme admirable, qui mérite même qu’on vienne à la messe, sans doute. Mais que Jésus soit un compagnon de route, un compagnon de vie, qu’en disons-nous ? Voir Jésus, ce n’est pas avoir une apparition, être un illuminé, verser dans le sensationnel, l’irrationnel et le miraculeux. Voir Jésus, ce ne peut être cela.
Jésus se fait voir dans la relation avec lui. Et la relation avec lui, ce n’est pas (d’abord) la prière, source de toutes les illusions que l’on doit toujours chercher à dépasser pour ne pas prier l’idole plutôt que Jésus. « Montre-moi ta foi sans les œuvres ; moi, c'est par les œuvres que je te montrerai ma foi. » (Jc 2, 18) Si la prière est relation avec Jésus, c’est parce qu’elle est vie dans l’Esprit, toute la vie dans l’Esprit, et non quelques moments, prières ou rites.
Jésus se fait voir dans la charité ‑ les œuvres comme dit Jacques ‑ et d’abord envers les plus pauvres. Notre solidarité n’est pas conséquence de notre foi, mais condition de possibilité de la foi. Et, à faire comme Jésus parce que c’est Jésus, surtout si l’on prie, on finit par lui être attaché, par se sentir saisi (Ph 3, 12), par l’aimer même. Il n’y a ici rien d’extraordinaire, réservé à ceux que l’on appellerait mystiques. Ou alors, tout baptisé ne peut être que mystique, qui se découvre viscéralement attaché à Jésus. On peut rencontrer Jésus, être relevé par lui, et ne pas le suivre, ni même lui être attaché. On voit cela dans l’évangile avec les dix lépreux (Lc 17, 12). Jésus ne conditionne pas son salut à l’être disciple.
Mais il en est, et nous en sommes, qui croyons à la résurrection, auxquels Jésus s’est laissé voir dans l’attachement que nous constatons avoir pour lui, pour qui Jésus devient compagnon. Que veut dire que nous aimons Jésus ? Cela ne se démontre pas. C’est un constat, comme pour tout amour. On constate, après coup, que l’on aime et est aimé. Il n’y a pas de raison à l’amour, non qu’il soit irrationnel, mais qu’il n’est pas épuisé par la raison.
Mais alors, si nous vivons avec lui, mort depuis deux mille ans bientôt, c’est qu’il est vivant, qu’« il s’est levé le troisième jour selon les Ecritures et qu’il s’est fait voir ». Nous en sommes les témoins (Ac 1, 8). Et nous aussi transmettons ce que nous avons-nous-mêmes reçu.

03/02/2019

Pour des funérailles, Ep 2 et Jn 13

Alors que la mort nous ébranle une fois encore, nous avons besoin de nous arrêter, de nous poser, comme nous le faisons en ce moment, que nous soyons chrétiens ou non, croyants ou non, que nous fréquentions les églises régulièrement ou que nous suffise d’y marquer les moments importants de la vie, les quatre saisons, naissance, enfance, mariage et mort.
Quand la mort frappe, même une personne très âgée, nous sommes ébranlés, et il y a urgence à nous retrouver, à prononcer quelques paroles, à pratiquer quelques rites comme pour endiguer la mort, limiter son emprise. Le silence de la mort n’ira pas au-delà de celle qui vient de nous quitter : nous prenons la parole. La rigidité de la mort ne nous atteindra pas : nous, nous sommes vivants, avons préparé une célébration, nous sommes rassemblés et déplacés jusqu’ici.
Avec la naissance et la mort, l’enfance et les épousailles, la question du sacré pointe le bout de son nez. Certains lui tournent le dos et ne passeront pas par l’église, comme on dit ; d’autres, sans savoir vraiment pourquoi, préfèrent se plier aux coutumes ancestrales. On ne sait jamais… Les coutumes ne sont d’ailleurs pas celles de nos pères. Elles sont celles de l’humanité bien avant le christianisme et toutes les religions qui existent aujourd’hui. Les plus vieilles traces que nous ayons retrouvé de l’hommage aux défunts ont au moins 140 000 ans.
L’Eglise prend-elle le relai de ces coutumes et l’évangile est-il une religion à la suite des autres, sans doute lui aussi sur le point de disparaître ? Ce que nous faisons cette après-midi n’est pas un rite religieux, et c’est pourquoi les non-croyants peuvent s’y associer. Jésus est l’un des premiers à s’être posé contre la religion et les règles du sacré, les règles de pureté et donc de séparation, véritable mur de la haine. Dieu ne fait pas de différences entre les personnes. Hommes et femmes, esclaves ou libres, Juifs ou païens sont un seul homme nouveau. Quant aux morts, vous connaissez son avis, laissez les morts enterrer les morts !
Comment dans ces conditions célébrer des funérailles à l’église ? C’est tellement incroyable Jésus, que les chrétiens ont renoué avec la religion et tout le saint-frusquin. C’est un comble ! On comprend que beaucoup s’en soient détournés ; ils étaient plus fidèles à Jésus.
Nous ne célébrons pas des funérailles, nous célébrons Jésus qui n’abonne personne, pas même les morts. Alors, nous avons écouté sa parole. C’est à l’amour que nous aurons les uns pour les autres que nous serons reconnus comme ses disciples. Cela ne peut se pratiquer quatre cinq fois dans la vie, c’est un appel de chaque minute. Les funérailles chrétiennes manifestent, plus fort que la mort et les haines mortelles qui pourrissent le monde et nos vies, que seul l’amour est vie. Voilà pourquoi c’est incroyable Jésus : il demande de croire en l’amour seulement, et non à des trucs de religion ou de surnaturel. C’est bien plus facile de croire au surnaturel que de vivre en aimant les autres ! C’est sans doute pour cela que nous demeurons religieux, trop, et avons encore si peu écouté l’évangile.
Même décédée, par son souhait de funérailles chrétiennes, votre Maman nous convoque ici pour que nous entendions : aimez-vous ! Et Jésus rajoute, si je puis dire, aimez-vous, aimez même vos ennemis. Arrêtez tout, arrêtez la haine et la violence, arrêtez le mépris et l’indifférence. Peut-être qu’on l’écouterait, ça irait mieux. Vous ne croyez pas ?
Il faudrait que je parle de résurrection. Mais comment le pourrais-je sans risquer d’entonner le refrain folklorique que tous attendent mais auquel personne ne croit plus depuis longtemps, et c’est d’ailleurs bien pour cela qu’il suffit pour beaucoup de venir à la naissance et à la mort, à la communion et au mariage.
Nous avons déjà parlé de résurrection, de vie transformée. Et comment ? En s’aimant selon l’exemple de Jésus. Que notre rassemblement donne à chacun l’occasion d’entendre l’appel à s’aimer, à changer le monde, enfin, et la résurrection ne sera pas loin.

Lecture de la lettre aux Ephésiens (chap. 2)
Mais maintenant, dans le Christ Jésus,
          vous qui autrefois étiez loin,
          vous êtes devenus proches par le sang du Christ.
C’est lui, le Christ,
qui est notre paix :
des deux, le Juif et le païen,
il a fait une seule réalité ;
par sa chair crucifiée, il a détruit ce qui les séparait,
le mur de la haine ;
il a supprimé les prescriptions juridiques de la loi de Moïse.
Ainsi, à partir des deux, le Juif et le païen,
il a voulu créer en lui un seul Homme nouveau en faisant la paix,
et réconcilier avec Dieu les uns et les autres en un seul corps
par le moyen de la croix ;
en sa personne, il a tué la haine.
Il est venu annoncer la bonne nouvelle de la paix,
la paix pour vous qui étiez loin,
la paix pour ceux qui étaient proches.
Par lui, en effet, les uns et les autres,
nous avons, dans un seul Esprit, accès auprès du Père.
Ainsi donc, vous n’êtes plus des étrangers ni des gens de passage,
vous êtes concitoyens des saints,
vous êtes membres de la famille de Dieu.

Evangile de Jésus Christ selon Saint Jean (chap. 13)
Quand Jésus eut lavé les pieds des disciples, qu'il eut repris ses vêtements et se fut remis à table, il leur dit : " Comprenez-vous ce que je vous ai fait ?
Vous m'appelez Maître et Seigneur, et vous dites bien, car je le suis.
Si donc je vous ai lavé les pieds, moi le Seigneur et le Maître, vous aussi vous devez vous laver les pieds les uns aux autres.
Car c'est un exemple que je vous ai donné, pour que vous fassiez, vous aussi comme moi j'ai fait pour vous.
En vérité, en vérité, je vous le dis, le serviteur n'est pas plus grand que son maître, ni l'envoyé plus grand que celui qui l'a envoyé.
Sachant cela, heureux êtes-vous, si vous le faites. […]
Je vous donne un commandement nouveau : vous aimer les uns les autres ; comme je vous ai aimés, aimez-vous les uns les autres.
À ceci tous reconnaîtront que vous êtes mes disciples : si vous avez de l'amour les uns pour les autres.
Milly, 04 02 19