14/06/2019

Ainsi est notre Dieu (Trinité)


Notre Dieu est communion. Il est communion parce qu’il est vie. Comment être vivant sans les autres ? Comment être source de vie sans personne en qui se répande cette source ? Et l’eau de la source n’est déjà plus la source, tout en étant une avec elle.
Ainsi notre Dieu.
Il ne s’agit pas de se creuser la tête pour savoir comment un seul Dieu peut être trois. Il s’agit d’écouter ce que Jésus dit du Père et de l’Esprit. Si Dieu est amour, plus encore que vie, comment pourrait-il être lui-même sans personne à aimer, sans cet amour qui est lui et déjà autre que lui ? Rien n’est plus évident que la Trinité dès lors que Dieu est amour.
Il pourrait suffire qu’il y ait le Père et le Fils, le Père qui donne et le Fils qui a tout reçu. Mais non, parce que le don ne serait pas total. Pour que Dieu soit total, si l’on peut dire, il faut qu’il unisse à lui-même ce qu’il n’est pas, nous les hommes et les créatures. Et l’Esprit est précisément ce Dieu d’amour dans le monde, qui plane sur les eaux au commencement du monde, prêt à faire vivre, vivifiant comme dit le Credo, qui est à nouveau répandu sur les disciples comme il avait déjà été insufflé en Adam, l’homme et la femme.
Par l’Esprit, Dieu accueille dans sa ronde d’amour, dans cet échange ou don de soi, ceux qui ne sont pas à l’origine de la vie et de l’amour, nous les hommes. Par l’Esprit, Dieu se donne, autrement dit Dieu donne sa vie à toute créature, Dieu aime toute créature.
Pour les hommes de l’Antiquité, un dieu qui s’intéresse aux hommes, aux créatures, n’est pas un dieu ; il ne va tout de même pas s’abaisser à aimer ce qui n’a pas son rang ! Selon Aristote, Dieu est amour certes, mais un amour qui attire à lui, non un amour qui s’offre. C’est ce qui faisait la stupeur et l’admiration des chrétiens de l’Antiquité. Dieu est bien plus Dieu s’il s’occupe de ce qui n’est pas lui, s’il s’offre, se dépense pour ce qui n’est pas lui.
Déjà Paul reprenant une hymne écrivait que « le Christ Jésus, ayant la condition de Dieu, ne retint pas jalousement le rang qui l’égalait à Dieu ». A voir vivre Jésus, on a de quoi deviner que le sort des hommes lui importe à ce point qu’il est prêt à tout pour eux. Et pourquoi est-il ainsi passionné par l’humanité ? Parce qu’il a reçu cette passion du Père qui a tout remis entre ses mains. Parce qu’il a reçu du Père d’être don, lui qui avait tout reçu.
Parler de Dieu pour nous, ce n’est pas élaborer des théories sur Dieu, sur son être. Dieu n’est jamais ce que nous en disons. C’est tâcher de formuler ce que nous comprenons d’un Dieu pour nous. Dès lors que nous en comprenons ne serait-ce qu’une once, comment cette compréhension ne serait-elle pas prière, merci, action de grâce, eucharistie ? Tu nous as tant donné. Tu nous donnes tant, non pas ceci ou cela, mais toi, toi-même.
C’est nous, les chrétiens qui, cette fois, crions à l’impossible. Que Dieu s’intéresse à ce qu’il n’est pas, rien d’étonnant, puisqu’il est amour. Mais comment pourrions-nous accéder à lui ? Quelle superbe de penser que les hommes pourraient parvenir à Dieu par des prières ! Non, qui sommes-nous pour lui parler ? Ce n’est pas possible.
Pour les hommes, c’est impossible. Mais le don du Dieu très haut, parce qu’il est Dieu, l’Esprit, vient depuis la création en nos cœurs, et depuis la mort et la résurrection répandu avec encore plus de générosité, si tous ces superlatifs ont un sens. C’est la merveille de notre création et la merveille plus grande encore de notre rédemption dit la prière de l’aspersion durant le temps pascal.
Ce n’est pas nous qui prions, c’est l’Esprit qui prie en nous. Nous lui prêtons notre chair, nous nous prêtons, gorges vivantes comme dit littéralement l’hébreu, pour que le souffle créateur puisse revenir en louange, en action de grâce au créateur. Comme l’enfant est heureux du cadeau qu’il offre à la fête des mères, nous sommes plus heureux à donner à Dieu que lui à recevoir, ou plutôt, il est heureux non de ce que nous lui offrons ‑ collier de nouilles ! ‑ mais de ce que nous puissions trouver notre joie et notre vie à l’aimer.
La boucle est bouclée, comme dans une ronde, chacun tient la main des autres et tout ce qui est à l’un est aux autres, et tout ce qui est aux autres est à l’un. « Mon enfant, tout ce qui est à moi est à toi. Il fallait bien se réjouir ! »
Ainsi est notre Dieu.

07/06/2019

L'Esprit pour mettre le monde dans le bon sens (Pentecôte)


Luc est le seul de tous les auteurs du Nouveau Testament à diffracter dans le temps la richesse de Pâques, la puissance de la résurrection. La résurrection de Jésus est autant élévation ou glorification du Fils, Ascension, que don de l’Esprit. C’est la Pentecôte.
Cinquante jours après Pâques, on célèbre dans le judaïsme le don de la loi. Luc situe en ce jour le don de l’Esprit. De la loi à l’Esprit, il n’y a pas besoin d’être grand clerc pour comprendre le déplacement. La loi, spécialement religieuse, peut trop souvent être lettre qui tue, ainsi que le dit Paul, une observance religieuse, coquille vide de sens. Ainsi, nous le disons, « nous avons tout fait », parce que nous avons été baptisés, communiés et mariés à l’Eglise. Trois moment, c’est cela le tout ? L’Esprit, lui, est liberté. C’est pour être libres que nous avons reçu l’Esprit de sainteté, non trois fois dans la vie, mais chaque jour de la vie.
La liberté de l’Esprit n’est pas laxisme, toute puissance infantile, ce que je veux quand je veux comme je veux. Elle libère nos capacités à aimer, notre aptitude à la gratuité. Nous ne pouvons aimer les frères que parce que nous sommes libres. Aimer de force, c’est une violence insoutenable ; ce n’est pas aimer. Le commandement de l’amour n’est possible qu’à condition d’être prière : s’il te plaît, aime-moi. C’est ainsi que Dieu nous prie, gratuitement.
Pentecôte c’est l’inverse de Babel. Pas d’uniformité à Pentecôte, quand tous sont obligés de parler la même langue, n’avoir qu’un seul langage, pas une oreille qui bouge, comme en dictature. Au contraire, chacun dans sa langue, chacun à sa manière, peut s’exprimer, libre pour inventer de nouveaux chemins de fraternité, et tous comprennent.
Voilà deux belles affirmations : celle de notre liberté, celle de notre possibilité à nous entendre, à nous comprendre. Et même une troisième. Cette liberté et cette entente sont la résurrection de Jésus, l’Esprit « qui donne la vie », vivifiant, (Dominum et vivificantem).
Affirmations gratuites pourrons-nous penser, si peu vérifiées. Bien sûr, si vous les prenez pour des descriptions de ce que vous vivez. Mais il ne s’agit pas de description. C’est une profession de foi. Faire profession de foi, ce n’est pas affirmer des choses contre toute évidence, des choses curieuses et invérifiables. C’est entrer dans un autre monde. Ou, plutôt, c’est vivre dans ce monde selon une autre logique que celle du monde, la loi du plus fort, la loi de l’intérêt et de l’utilité, la loi du pouvoir. Faire profession de foi, être disciples de Jésus donc, être chrétiens, c’est accepter de mener sa vie selon la gratuité, le pur don, pour le plaisir de vivre en grâce avec les frères. C’est choisir la liberté plutôt que les convenances, et même les convenances religieuses. Qui est partant ?
Etre disciples de Jésus, faire profession de foi, être chrétiens, ce n’est pas une célébration faite quand nous avons onze ans ! C’est entrer dans la confiance qu’ouvre l’amour du Père. Si nous l’aimons, nous comprendrons combien il nous aime. « Il faut croire pour comprendre », comme il faut faire confiance pour savoir combien les autres nous aiment.
Que de liberté avons-nous besoin pour reverser les évidences du monde ! Il est plus difficile que cela d’être libre ! La servitude volontaire a bien des adeptes ! Ce qui ne vaut rien est ce qui n’a pas de prix, comme on dit ; ainsi le dessin que cet enfant m’a offert l’autre jour à la fin de la messe ou les colliers de nouilles des fêtes des mères. Ce qui ne sert à rien, est gratuit, est le plus important. Cela ne sert à rien de croire. Dieu n’est pas un truc dont on se sert. C’est juste la vie, comme tous ceux que nous aimons.
Faire profession de foi, être disciples de Jésus, être chrétiens, c’est choisir de renverser le monde, ou plutôt, de remettre le monde sens-dessus-dessous à l’endroit. Alors qu’on voit bien que la logique du fric, du pouvoir et de l’intérêt nous mène à notre perte et à celle de la planète, nous avons bien des raisons de renverser le monde ! Etre disciples de Jésus, habités par l’Esprit de liberté, c’est être de ceux qui veulent remettre le monde dans le bon sens. Le croyez-vous ?
Sinon, que tous sortent et que l’é(E)glise s’effondre ! Les sages qui calculent leurs intérêts ne peuvent comprendre. « Il faut croire pour comprendre », faire confiance à l’Esprit « qui donne la vie ». Il faut être pauvre et avoir tout reçu comme des enfants. « Qu’as-tu que tu n’aies reçu ? ». L’Esprit a été répandu en nos cœurs pour que nous renversions les montagnes, celles du diktat du fric, de l’intérêt et de la loi du plus fort, pour que nous tracions dans les steppes la route de la fraternité. Le croyons-nous ?

31/05/2019

Quand Jésus prie, Dieu n'est plus le même (7ème dimanche de Pâques)


Qu’en est-il de l’historicité de cette prière (Jn 17, 20-26) ? Sans doute pas grand-chose ! Comment l’évangéliste a-t-il pu recueillir les paroles de l’intimité de Jésus avec le Père ? La prière est-elle d’ailleurs d’abord des mots ? N’est-elle pas davantage une disposition de toute la personne, tournée vers Dieu, comme le Verbe, ainsi que le dit le premier verset de l’évangile, est « vers le Père » ? Cette prière est un commentaire de ce verset premier : « Au commencement était le Verbe, et le Verbe était (tourné) vers Dieu, et le Verbe était Dieu. »
Jean rapporte ce qu’il a compris de l’attitude de Jésus qui est (tourné) vers le Père autant qu’il est pour nous. La prière de Jésus montre l’orientation de toute sa personne vers le Père et, en même temps, son désir d’union avec ceux que le Père lui a donnés.
Le découpage liturgique que nous venons d’entendre, termine la prière par ces mots : « pour que l’amour dont tu m’as aimé soit en eux, et que moi aussi, je sois en eux. » Nous sommes tellement habitués à dire que Dieu est amour que nous ne nous rendons plus même compte de l’énormité de l’affirmation. La mission du Fils se réduit, si l’on peut dire, à une seule chose, manifester, par l’union de Jésus avec « les siens », l’amour dont Dieu nous aime.
Que Dieu aime les hommes, cela n’a rien d’évident, non seulement si l’on parcourt l’histoire des religions ou les discours actuels des religions. Mais dans le christianisme aussi, il semble que l’on n’ait cessé de l’ignorer, qu’il ait été nécessaire de le redécouvrir. Le Traité de l’Amour de Dieu de François de Sales en 1615 et la dévotion au Sacré Cœur (à partir de 1673) ont été des tournants dans ce retour à l’évangile selon lequel « Dieu est amour ».
Cela ne saute pas aux yeux ! On ne voit guère la bonté de Dieu avec tout ce qui arrive de malheur et de mort ! Mais Dieu n’est pour rien là-dedans. Il n’est pas davantage pour le bien que nous pourrions voir. C’est surtout que, si nous croyions pour de vrai que Dieu est amour, nous serions obligés de changer de vie. Si nous continuons à craindre Dieu, à le penser comme un juge inique ou inflexible, prêt à détruire qui s’oppose à lui, c’est que cela nous va très bien parce que point n’est besoin de changer pour un tel dieu-commun. Confesser le Dieu amour, c’est finalement plus radical, plus exigeant.
Dire que Dieu est amour ce n’est pas lui attribuer ce qui serait bon, l’amour. C’est faire de l’amour ce à partir de quoi nous devons nommer Dieu. Pour dire ou savoir quelque chose de Dieu, prenez l’amour pour modèle, sans tout ce qui vient l’abimer ou le détruire. L’amour unit, « ils ne sont plus deux, mais un ». Ainsi Dieu : « Qu’ils soient un en nous, eux aussi, […] comme nous sommes un : moi en eux, et toi en moi. »
« L’amour prend patience, l’amour rend service, il ne jalouse pas, il ne plastronne pas, il ne s’enfle pas d'orgueil, il ne fait rien de laid, il ne cherche pas son intérêt, il ne s’irrite pas, il n’entretient pas de rancune, il ne se réjouit pas de l’injustice, mais il trouve sa joie dans la vérité. Il excuse tout, il croit tout, il espère tout, il endure tout. L’amour ne disparaît jamais. »
Remplacer tout par Dieu : « Dieu prend patience, Dieu rend service, il ne jalouse pas, il ne plastronne pas, il ne s’enfle pas d'orgueil, il ne fait rien de laid, il ne cherche pas son intérêt, il ne s’irrite pas, il n’entretient pas de rancune, il ne se réjouit pas de l’injustice, mais il trouve sa joie dans la vérité. Il excuse tout, il croit tout, il espère tout, il endure tout. Dieu ne disparaît jamais. » Est-ce bien ce que nous pensons et croyons lorsque nous pensons à Dieu ? L’amour est communion. Ainsi, il nous faut penser Dieu. L’amour se donne. C’est ainsi que nous croyons Dieu. Il nous aime gratuitement. C’est pour cela qu’il se donne à nous.
Etre unis à Dieu, ainsi que Jésus prie, c’est pour nous être un avec l’amour. Il nous aime et nous devons nous aimer les uns les autres. Il nous aime pour que nous nous aimions les uns les autres. C’est encore mal dit. Nous nous aimons les uns les autres, et c’est lui. La prière de Jésus nous oblige à changer de Dieu. Quand Jésus prie, Dieu n’est plus le même. Il ne se connaît que là où l’on aime ou désire l’amour. « Qu’ils deviennent ainsi parfaitement un, afin que le monde sache que tu m’as envoyé, et que tu les as aimés comme tu m’as aimé. »