25/10/2019

Une petite histoire de rien du tout (30ème dimanche du temps)


Parabole (Lc 18, 9-14) bien dans la ligne de l’enseignement de Jésus. Il s’agit évidemment de dénoncer l’hypocrisie religieuse. Le Tartuffe de Molière en constitue l’un des meilleurs commentaires. Il faut que, une fois dépassée l’opposition de Jésus avec les pharisiens, l’hypocrisie soit demeurée une plaie purulente dans les communautés chrétiennes, pour que les évangiles, rédigés entre quarante et soixante-dix ans après la mort de Jésus, continuent à dénoncer ce qui deviendra le pharisaïsme. Ce ne sont plus les Juifs pharisiens qui sont alors visés, mais les chrétiens. Le pharisaïsme est une maladie des chrétiens.
Il n’a jamais disparu de l’Eglise. François le dénonce encore régulièrement. C’est une plaie systémique, comme l’on dit. Dès lors que ce que nous annonçons nous met en porte-à-faux, dès lors que l’évangile que nous confessons et voulons annoncer dénonce notre propre vie, le risque de l’hypocrisie menace, comme la bête tapie à la porte de Caïn. Déjà nous sommes disciples, si en plus, il faut se remettre en cause. Mais peut-on être disciples autrement qu’à se remettre en cause ? (Cf. Lc 2, 34)
Plus fondamentalement que la dénonciation de l’hypocrisie, mais sans la minimiser, deux questions sont posées : Qu’est-ce qu’être juste devant Dieu ? Quelle nouveauté la miséricorde permet-elle de faire apparaître ? A dire vrai, ces deux questions n’en font qu’une. Mais on ne l’apprend qu’à entrer dans la peau du publicain. Le peut-on si l’on se croit juste ?
Qu’est-ce qu’être juste devant Dieu ? Pouvons-nous imaginer ne pas être justes alors que nous venons le prier régulièrement, alors que notre vie nous paraît ne pas enfreindre outre mesure les lois de la cité ou de la morale ? Voyez les enfants, ils sont forcément du côté du plus fort, et le plus fort est forcément un gentil. Ils sont forcément dans son camp, puisqu’ils sont gentils. Un monde binaire des méchants et des gentils, comme adultes, nous ne pouvons pas ignorer que cela n’existe pas. Et pourtant, ne continuons-nous pas à penser ainsi ?
Il est si douloureux de se reconnaître autrement que bon. Cela a été le drame de Martin Luther. Un peu plus lucide que la moyenne ‑ rien n’indique qu’il ait été davantage pécheur que la moyenne ‑ il désespérait de lui. Qu’est-ce qu’être juste devant Dieu ? La question est vide de sens. Personne n’est juste. Depuis la rencontre avec la femme adultère, nous savons qu’il n’y a personne pour jeter la première pierre. Nous savons notre péché. Il ne s’agit pas de se culpabiliser, de se vautrer dans le misérabilisme. Seulement reconnaître ce qu’il en est.
Alors, que Dieu fasse miséricorde devient une bonne nouvelle. C’est lui qui rend juste. Ce qui pour le juste, celui qui se croit juste, est objet de scandale, que Dieu soit miséricordieux ‑ il ne va tout de même pas traiter les salauds comme il me traite ! ‑, devient une source d’espérance. Rien n’est perdu pour Dieu ; nul n’est trop loin pour Dieu ; rien n’est fini pour Dieu.
Ce n’est pas tant l’humilité du publicain qui est donnée comme modèle. Jésus a autre chose à faire que de nous enseigner la morale. Ce qui importe, c’est de ne pas s’y croire, et, sachant que l’on ne pourra pas compter sur soi pour en sortir, consentir à s’en remettre à Dieu. C’est facile, et mensonger d’être humble, tant que l’on continue fièrement à se croire capable, y compris d’humilité ! C’est autre chose, dans la faiblesse, de s’en remettre à l’autre.
Le publicain est modèle de confiance, modèle de foi. C’est le Seigneur qui nous tire du gouffre, notamment par les frères. C’est lui, la résurrection. Non que je n’aurais rien à faire ! Il y a tant à faire, tant à sacrifier même, si vous voulez, pour faire confiance, pour compter sur les autres, non par rouerie, mais pour vivre.
Parabole bien dans la ligne de l’enseignement prophétique de Jésus. Dieu se moque des sacrifices, ne pas manger de chocolat, payer la dîme, etc. Les sacrifices sont une hypocrisie de plus et partant une insulte à Dieu sans la charité, la miséricorde envers les frères, regarder leur misère avec le cœur. La charité est le seul et authentique culte.
Une petite histoire de rien du tout et tout est dit de l’attitude du disciple.

18/10/2019

Convertir notre prière (29ème dimanche du temps)


L’évangile de ce jour (Lc 18, 1-8) laisse penser que Dieu répond à la prière. Force est de constater que ce n’est pas le cas. Voilà des années que nous prions pour la paix au Moyen Orient, par exemple. Que voyons-nous ? Chaque fois que l’on nous parle d’une prière exaucée, c’est toujours un cas particulier. Dieu guérirait telle personne, accorderait telle grâce. Dieu peut-il faire dans le détail quand des milliers d’enfants meurent ? Dieu ne sauverait-il que ceux qui l’appellent ? N’est-il pas bon pour tous ? Serait-il un fonctionnaire tatillon qui ne se saisirait que des demandes explicitement et correctement formulées ? Notre évangile dit le contraire. C’est au nom de Dieu qu’il faut penser que Dieu ne répond pas à la prière.
Vous voudrez bien excuser la brutalité du propos. Mais il se pourrait qu’à ne pas prendre en compte les difficultés de la prière, non seulement nous en détournions les autres, mais que nous-mêmes, nous ne cherchions pas à entrer vraiment dans l’aventure de la prière. Peut-être cela nous arrange-t-il d’en avoir une conception qui triche avec ce qu’elle est.
Qu’entendons-nous par réponse de Dieu, qu’attendons-nous comme réponse de Dieu ? Est-ce nous qui interpellons Dieu ? N’est-ce pas lui, le premier, qui nous a aimés (1 Jn 4, 19) ? Dieu peut-il être le répondant alors qu’il est la source ? Dans la demande même, notre prière est réponse. C’est nous qui répondons à son amour. La prière est moins dialogue avec Dieu que réponse à Dieu. Nos demandes sont un lieu pour découvrir que nous lui répondons.
Nous sommes loin de l’attitude païenne qui cherche à obtenir d’un dieu tout-puissant et craint quelques bienfaits ou protections octroyés plus ou moins arbitrairement. L’évangile est conversion, il nous retourne, il retourne notre conception de la prière. Nous sommes invités à convertir selon l’évangile notre pratique et notre conception de la prière.
Ce changement de regard sur la prière, c’est un changement de la foi, ou plutôt un passage à la foi. Et la question se pose : « le fils de l’homme, quand il viendra, trouvera-t-il la foi sur la terre ? »
Si l’eucharistie est le modèle de la prière, nous devrons remarquer que, comme action de grâce, elle est réponse au Dieu auquel nous disons merci. La prière, cela s’apprend, cela s’éduque, chose que nous n’aimons guère entendre et encore moins pratiquer. La prière ce n’est pas que la spontanéité.
La prière n’est d’ailleurs pas notre prière. C’est celle du Christ. C’est lui le grand orant, le seul orant. Nous nous tournons vers le Père par le Christ dans l’Esprit. C’est Jésus le chemin. Comme le dit un de nos cantiques, le Père « écoute son fils dans le cri de nos hymnes ». Nous prêtons nos gorges, notre âme vivante, à l’Esprit qui de nos corps fait l’instrument qui chante la prière du Christ.
Nous sommes dans une société et une Eglise où l’inflation de la subjectivité fait de chacun une source autonome de pensée, volonté et action. Or prier, être chrétiens ‑ toujours au pluriel ‑, c’est être membres du corps du Christ. La prière nous fait entrer dans une communion, elle est communion à l’ensemble de l’humanité, corps du Christ.
S’agit-il de parler quand nous prions ? Pourquoi pas, de toute façon, « nous ne savons pas prier » (Rm 8, 26). Il n’y a pas de mauvaises prières, parce que toutes sont à côté de la plaque, de ce point de vue. N’allons pas nous mettre martel en tête. Nous sommes invités à nous exposer à Dieu, comme on s’expose au soleil. « Laisse-toi regarder par le Christ », dit encore un chant. Demeurer en sa présence.
Demeurer, c’est le verbe que l’évangile de Jean emploie pour dire la relation des disciples à Jésus. Dès le premier chapitre, l’Esprit demeure sur Jésus au baptême, les disciples demeurent avec Jésus après leur première rencontre. « Demeurez en moi » (Jn 15, 7 et 9) dit Jésus. Les paroles de la prière sont un moyen de demeurer avec le Christ, non en vue d'un développement personnel ou d'un bénéfice spirituel, mais en nous exposant avec tous nos soucis et nos peines, nos joies et nos espoirs, toute la vie du monde.
La prière est ainsi le lieu de la gratuité. Elle ne trouve pas son sens dans le « à quoi ça sert », mais dans le fait de s’exposer à l’amour gratuit et premier du Père.

04/10/2019

« Augmente en nous la foi. » Lc 17, 5-10 (27ème dimanche du temps)


« Seigneur, augmente en nous la foi. » Augmenter la foi ? La foi est-elle quelque chose de mesurable, d’accumulable, de capitalisable ? N’aurait-on rien compris à ce qu’est la foi ? La réaction de Jésus, histoire de faire comprendre qu’il y a un problème, dirait en substance : à demande stupide, réponse stupide. La demande, même faite en toute bonne foi, voire humilité ou désespérance, serait à côté de la plaque.
On pourrait penser que la réponse de Jésus est métaphorique. Ne faut-il pas une foi à déplacer les montagnes pour réformer l’Eglise comme le fait François, pour suivre Jésus dans son service des pauvres, comme l’ont fait par exemple François d’Assise ou Vincent de Paul, pour traverser le mal comme les martyrs d’hier et aujourd’hui ?
Tous ces exemples peuvent s’expliquer sans la foi, par les seules opiniâtreté et intelligence, par la joie de voir des pauvres se lever à être reconnus comme des frères. Il n’y a pas que des croyants qui déplacent des montagnes ! Pire, on déplace aussi des montagnes pour tuer et détruire, par haine, par amour de l’argent, pour être toujours plus puissant !
Ceux qui se battent pour renverser les montagnes de l’immobilisme, des traditions et de l’injustice ont foi dans la légitimité de leur combat. Ils peuvent être athées, vivre sans Dieu, mais ont foi, sont croyants. Jésus a plusieurs fois loué la foi de personnes qui n’étaient pas de ses disciples, ainsi cette syro-phénicienne que rien n’arrête pour obtenir la guérison de sa fille, ce centurion romain qui n’est pas digne de le recevoir mais croit qu’il peut guérir son serviteur, ou ces dix lépreux dont nous lirons l’histoire dimanche prochain. Ils y ont cru !
La foi des disciples est un attachement à Jésus tel qu’il change leur vie. Si on veut une comparaison, on pourra penser à la relation d’amour qui permet à l’enfant de grandir. C’est par la confiance qu’il a envers l’adulte qu’il se lance à marcher. Nous avons tous vécu cela. C’est par la confiance aimante que nos amis, notre conjoint, les autres nous façonnent. On ne naît pas homme, humain, on le devient, avec, par et pour les autres.
Ce que Jésus dit par toute sa vie, ses paroles et sa mort est à jamais inouï. Le plus autre, jusqu’à pouvoir être source de vie, prend figure du même pour mieux dire son amour. Mais déjà nous commençons à élaborer des explicitations, des théories et la foi devient un énoncé. C’est indispensable mais aussi totalement raté. Que pourrons-nous jamais dire de « ce que tous appellent Dieu » ?
Que signifie alors augmenter la foi ? Augmenter notre confiance en Jésus ? Augmenter notre assentiment aux dogmes ? Augmenter ce que cette confiance transforme en nous pour nous rendre saints comme il saint, frères avec tous puisqu’il est le frère universel ?
Qu’il y ait de l’hésitation par rapport aux dogmes, c’est bon, très bon. Le dogme n’est pas ce que l’on croit. La foi ne s’arrête pas à ce que l’on énonce, fut-ce dogmatiquement, mais à ce que vise l’énoncé. Ainsi échappe-t-on au fanatisme, à la radicalisé de l’intolérance ; ainsi demeure-t-on ouvert à l’autre au nom même de celui qui est l’autre de l’homme et sa source. La foi comme énoncé, si elle doit être augmentée, ce n’est pas pour que nous soyons davantage convaincus mais pour mieux comprendre ce que nous croyons. Dans le grand face-à-face où nous connaîtrons comme nous sommes connus, nous constaterons que cet autre de l’homme qui est sa source n’a que si peu à voir avec « ce que tous appellent Dieu ».
On voit bien en revanche, que l’on n’est jamais à la hauteur quand il s’agit d’être frère de tous. Est-ce pour être sûrs de ne pas avoir à remettre en cause la qualité de leur foi que certains refusent de faire de la foi une œuvre humanitaire ? Mais là, dans le service des frères, qui est ce que nous faisons, ou pas, à Jésus, surtout à travers les plus petits qui sont les siens, nous mesurons combien nous n’y sommes pas. Voilà pourquoi nous pouvons demander la foi plus grande. Tout prendre pour relatif, balayure même, eu égard à l’amour du prochain. Cela pourrait être le sens des serviteurs inutiles qui suivent l’échange sur la foi.
Augmenter la foi dès lors, c’est se laisser mener par Jésus dans les actes de chaque minute. Il ne s’agit pas d’avoir plus de foi comme on a plus d’argent en banque, mais de s’abandonner, se décentrer toujours plus, avoir moins donc. L’autre - Dieu et les frères - d’abord. Les frères, au nom de l’autre qui est source ‑ Dieu ‑, d’abord ! Il reste du travail. « Seigneur, augmente en nous la foi ! »