16/03/2020

Le cri de ma prière

Seigneur, nous poussons vers toi notre cri.
E. Munch, Le cri (Oslo)
Vers qui d’autre le pousser ?
Même si nous ne savons pas si nous croyons en toi,
Nous crions vers toi.

J’en vois même de toutes les couleurs,
de ces cris, de ces superstitions.
Il y en a encore qui te prennent pour un magicien !
Et pas seulement parmi ceux qui ne te connaissent pas.
Même parmi ceux qui se disent de véritables disciples.
Neuvaine ici, prière par là.
Que de conneries chez les chrétiens.
C’est à en perdre la foi !

Seigneur, tu n’as pas besoin qu’on crie pour savoir.
Tu n’as pas besoin de cri pour agir.
Tu n’agis pas parce que tu as déjà tout donné.
Tu t’es donné. Tu n’as plus rien à donner.
A nous de vivre de ce don
A nous de multiplier ce don en nous donnant avec toi.

Nous avons besoin de crier pour nous sentir vivants,
En ce moment difficile,
Pour dire notre désarroi,
Pour rester des vivants, la tête levée et la voix forte.

Seigneur, notre cri n’est pas une demande.
Tu nous découvres qu’il est notre réponse
A ton amour qui nous précède.

Nous allons tout te crier,
Nos peurs, nos demandes, nos soucis,
Notre haine de ce qui arrive.
Chaque mot, accueille-le comme notre reconnaissance.
Oui, nous te reconnaissons comme celui qui peut entendre.
Oui, nous te sommes reconnaissants de nous aimer.

Déjà, mon cri m'a changé.
Le cri m’a conduit à lever la tête
Et j’ai reconnu que tu nous aimes.
Je suis passé du cri au bienfait de ton amour.
Comment ne pas te le dire :
Je t'aime mon Dieu.

13/03/2020

Des hommes et des femmes de désir - Jn 4 La Samaritaine (3ème dimanche de carême)


La chaleur du jour, en plein midi. Il fait chaud, on sue. Les corps sont moites. Un homme et une femme se retrouvent près d’un puits. Que font-ils là ?
Chercher de l’eau ? Est-ce bien une heure pour puiser ? Le voyageur se sera mis à l’ombre près de la source. Mais la femme n’aurait-elle pas mieux fait de venir au petit matin ou d’attendre la fraicheur du soir. Bien sûr, elle y aurait croisé beaucoup de monde, et peut-être ne le souhaite-t-elle pas, et les autres pas davantage. Mais elle n’en peut plus d’attendre.
C’est qu’elle a une drôle de vie, la femme. Elle ne s’ennuie pas ! Déjà cinq maris, et l’actuel n’est pas son mari ! L’homme a faim. Ses disciples font quelques courses. Il s’est débrouillé à rester seul. Pour se reposer ? Pour draguer ? Et c’est ce qu’il fait. Il engage la conversation, badin. « Donne-moi à boire. » Il ne cache pas son jeu, l’homme de désir ; de l’eau, la vie, rendre aux corps leur vigueur. Il a bien vu qu’elle aussi était une femme de désir.
Il déroule la parade de la séduction. « Appelle ton mari. » Et s’il n’y en avait pas, quelle aubaine. Effectivement, il n’y en a pas, parce qu’il y en a de trop. La conversation avance ; et à son tour, elle dit sa soif : « donne-moi de cette eau, toujours. »
La nourriture, des achats, la soif, des hommes et une femme, le milieu du jour, la proche moisson, le blé mûr. Tout cela est bien peu spirituel, bien matériel, que dis-je, charnel. Un étrange commerce. Pourquoi l’évangile présente-t-il tant de prostituées et d’adultères ? Ils et elles ont une longueur d’avance, premiers dans le royaume.
C’est que la rencontre avec Jésus est une histoire de désir. « Comme un cerf assoiffé cherche l’eau vive, ainsi je te cherche, toi, mon Dieu. J’ai soif de Dieu, le Dieu vivant. Quand pourrai-je m’avancer, paraître face à face ? » « Dieu, tu es mon Dieu, je te cherche dès l’aube, après toi languit ma chair, terre aride, assoiffée, sans eau. »
La suite de Jésus est une quête. Elle nous tend vers lui. Serions-nous ici pour accomplir un rite, une obligation, que nous passerions à côté de ce que nous prétendons confesser. Dieu convoque à sa table des femmes et des hommes de désir. « Tels sont les adorateurs que recherche le Père. ».
S’il est un sujet où la femme aux six maris est crédible, c’est le désir ! Beaucoup crurent en Jésus grâce à ce qu’elle leur avait dit qu’il lui avait dit. Elle est contagieuse. Elle refile le désir comme un virus, le réveille comme une diablesse. Réveille les sources de l’eau vive qui dorment dans les cœurs, voilà la mission, l’annonce de l’évangile.
Elle a trouvé son homme, le septième, celui de l’accomplissement. Un homme de désir, tout comme elle. Ils se comprennent. Le désir est réorienté. Non pas ce que l’on peut calmer, ne serait-ce qu’un moment, par un repas ou l’aventure d’un instant pour que les corps exultent. Non. Dans cette ambiance que Jean plante scabreuse, débarquent ce qui est vital comme l’eau. Qu’est-ce qu’adorer Dieu ? Comment nous advient le salut ? Qu’est-ce qui fait vivre vraiment ? Le pain ou la parole ? La nourriture ou la rencontre qui relève ?
La soif, la nourriture et le jeu des corps sont le langage de la quête, mais déjà les blés sont mûrs. La vie ne se puise pas avec une cruche. Elle coule en vie éternelle. Nous sommes nombreux à la désirer, cette vie sans fin. Il n’est qu’à voir les sornettes que nous sommes capables d’inventer pour parler de ce qui se passe après la mort ! Mais vivre, c’est maintenant, semailles et moisson sont quasi concomitantes. N’attendons pas la mort pour vivre !
Le corps du bien-aimé n’est pas prisonnier de nos embrassements. « Noli me tangere. » Nous ne pouvons le saisir, le retenir. On adore le Père en esprit et vérité, ou alors c’est l’idolâtrie. Comme la fiancée du Cantique et Madeleine au jardin d’une aube nouvelle, nous quêtons le bien-aimé et nous laissons chercher par lui. Le désir creuse en nous une soif à la limite du supportable. C’est cette soif que nous sommes venus, non pas calmer et encore moins combler, mais dilater. Elle nous brûle, nous dévore, nous tue. Jamais pourtant nous ne nous connaissons à ce point vivants. L’eau vive coule à flot. « Je tends les mains pour boire cette eau qui me change en source. » Matin de Pâques.

06/03/2020

Le rêve de la vie spirituelle Mt 17, 1-9 (2ème dimanche de carême)


La transfiguration (Mt 17, 1-9) tient une place originale dans la mission de Jésus. Son récit relève d’un genre littéraire bien défini, celui des théophanies, des apparitions de Dieu. A peine ces mots prononcés, il faut s’arrêter. Dieu pourrait-il donc apparaître ? Si l’on en croit l’évangile de Jean, qui ne raconte pas la transfiguration, « Dieu, personne ne l’a jamais vu ». Une théophanie est donc une sorte d’impossibilité. On ne sera pas étonné que, dans le premier Testament, nul ne puisse voir Dieu sans mourir (Ex 33, 20).
Autre point d’arrêt. On parle de théophanie, d’apparition de Dieu, à propos d’un homme, Jésus. Même si le catéchisme nous explique que Jésus est Dieu, cela ne peut nous empêcher d’être surpris. Cette théophanie concerne un homme.
Pour interpréter correctement la transfiguration, il faut la lire avec ces impossibilités. Elles ont un sens théologique. Ne pas les prendre en compte, c’est passer à côté de ce que le texte veut dire. La double violence narrative ‑ dépassement de l’impossibilité de la théophanie et usage de la théophanie pour un homme ‑ est assumée. S’y arrêter, se confronter au tour de force textuel fait entrer dans ce dont le récit témoigne.
Bien des textes évangéliques paraissent assez aisément actualisables : on peut imaginer la scène, s’y projeter, se voir rencontré par Jésus, accueillir pour soi ce qu’il dit à ses interlocuteurs. Mais, avec la transfiguration, épisode si étrange par rapport à la vie ordinaire, comment se sentir concerné ? Suffirait-il d’apprendre quelque chose sur Jésus, hier ? En quoi cela nous concernerait-il aujourd’hui ?
La transfiguration peut être comprise comme modèle pour ce que l’on appelle la vie spirituelle, la vie dans l’Esprit, une des formes de la rencontre du disciple avec Jésus comme un vivant. Si nous suivons cette piste, que pourrions-nous apprendre de la vie dans l’Esprit ?
Les impossibilités du texte deviennent celles de la vie de disciple. Il y a une impossibilité à en parler… et pourtant il faut en parler. Impossibilité d’en parler parce que cela ne relève pas de la description. Impossibilité parce que l’on ne sait jamais ce dont il s’agit : les illusions sont légion dans la vie dans l’Esprit et, avec elles, les escroqueries dont l’actualité ecclésiale manifeste qu’elles ne sont ni rares ni systématiquement débusquées.
Dans les Ecritures, il est plus fréquent de dire la non-évidence de la rencontre avec Dieu, le vide où il nous laisse, que l’évidence de sa présence. Ce n’est pas pour rien que ces rencontres sont si souvent l’objet d’un songe. Ainsi, Jacob, se réveillant, constate-t-il : « Dieu était là, et je ne le savais pas. » (Gn 28, 16) On ne sait jamais quand Dieu est là. Toute affirmation tonitruante de la présence de Dieu sent le frelaté. Ainsi Jésus donna-t-il cet ordre aux disciples : « Ne parlez de cette vision à personne, avant que le Fils de l’homme soit ressuscité d’entre les morts. »
Le récit de la transfiguration met en scène l’incompréhension des disciples. A n’être pas déboussolé, voire perdu, par la rencontre avec Jésus comme un vivant, il est certain que la prétendue rencontre n’a rien voir avec Dieu. Luc précise que Pierre ne savait pas ce qu’il disait.
Il existe d’autres types de rencontres des disciples avec Jésus comme vivant : chacun sait que la rencontre avec le frère est rencontre avec Jésus. « Ce que vous avez fait, ou non, à l’un de ces petits qui sont les miens, c’est à moi, que vous l’avez fait, ou non. » C’est pourquoi, il faut redescendre de la montagne. La vie avec Jésus comme vivant, la vie spirituelle, ne se limite pas à la montagne, au songe. La vie avec Jésus comme vivant, c’est la vie tout entière, dans l’Esprit, dont le service des frères. « Si quelqu’un dit : "J’aime Dieu" et qu’il déteste son frère, c’est un menteur : celui qui n’aime pas son frère, qu’il voit, ne saurait aimer le Dieu qu’il ne voit pas. » (1 Jn 4, 20)
La rencontre avec Jésus comme vivant, d’après le récit de la transfiguration, ne semble n’avoir qu’un but : entendre l’amour du Père se déclarer pour Jésus. Et c’est renversant : « Quand ils entendirent cela, les disciples tombèrent face contre terre. » Alors Jésus relève les disciples, et il n’y a plus rien à voir, on est sorti du rêve.
Plus de visage brillant comme le soleil ni de vêtement blanc comme la lumière. Avec la mort de Jésus jusqu’à sa résurrection en nous, sa place reste marquée par un grand vide, une blessure. Heureusement, il y a les frères pour vivre avec lui, sans quoi on pourrait croire que la vie spirituelle, la vie avec lui n’est qu’un songe.




- Seigneur, que l’éclat de ton visage se reflète sur celui de l’Eglise dans son effort de conversion pour être toujours davantage la servante de l’amour du Père.
- Seigneur, que l’éclat de ton visage éclaire le monde et donne aux femmes d’être véritablement reconnues, jusque dans l’Eglise, à l’égal des hommes et que cesse l’évidence du droit de ces derniers à organiser les sociétés sans elles.
- Seigneur, que l’éclat de ton visage fasse reculer en nous les ténèbres de la désespérance et du sentiment de déréliction. Ton absence en ce monde est la trace de ta présence.
- Seigneur, que l’éclat de ton visage réchauffe ceux qui sont dans la peine et le désarroi. Qu’ils puissent entrevoir un monde où ils ont eux aussi une place.