10/04/2020

Vous avez dit résurrection


Quelques pages ne sauraient suffire à faire le tour du sujet. Il ne s’agit pas de tout dire, mais de privilégier quelques aspects pour aider à comprendre ce que déjà nous croyons. On se contentera de parcourir les évangiles de la résurrection.

Question de vocabulaire

Le mot résurrection vient du latin. C’est une invention des chrétiens, ignorée du latin classique. Il traduit bien sûr un mot grec que l’on trouve dans l’évangile. En fait deux mots, car en grec, la « résurrection » n’existe pas. On dit que Jésus s’est réveillé (Mt 28, 6 ; Mc 16, 6) ou qu’il s’est relevé, mis debout (Mc 9, 9, Ac 2, 24). Le substantif est celui de la racine de se lever, anastasis. (C’est le nom que les Grecs donnent à ce les Latins comme nous appelons la basilique du saint sépulcre à Jérusalem. Le tombeau est résurrection.)
Le vocabulaire biblique de la résurrection n’est donc pas un vocabulaire technique qui caractérise une chose bien précise, à la différence de ce qui se passe aujourd’hui dans nos langues. Il y a d’ailleurs d’autres mots qui expriment la résurrection, ainsi celui de glorification (Cf. Jn 17, 1 : « Père, glorifie ton fils ») ou d’exaltation (Cf. Ph 2, 9 : « c’est pourquoi Dieu l’a exalté », littéralement sur-élevé.)
Le vocabulaire de l’élévation pourrait d’ailleurs être l’un des premiers et la thématique du tombeau vide la plus récente. On le trouve dans les évangiles en Lc 14, 11 (et 18, 14) : « Quiconque s’élève sera abaissé, et celui qui s’abaisse sera élevé » qui dit bien la mort et la résurrection de Jésus, mais plus explicitement aussi en Jn 3, 14 ; 8, 28 ; 12, 32 et 34 : « Pour moi, quand j’aurai été élevé de terre, j’attirerai à moi tous les hommes. »
Ces questions de vocabulaire sont très importantes, car elles mettent en évidence que l’on ne sait pas ce qu’est la résurrection, il n’y a pas de mot pour la dire. On a recours à des termes qui ont un premier sens, et la résurrection est toujours une métaphore. Pour percevoir l’importance de ces remarques, rien de mieux que de relire quelques versets. Pourquoi traduire le même mot, parfois par ressusciter, parfois par se lever ?
Mt 9, 9 : « Étant sorti, Jésus vit, en passant, un homme assis au bureau de la douane, appelé Matthieu, et il lui dit : "Suis-moi !" Et, se levant, il le suivit. » Ou bien « Et, ressuscitant, il le suivit. » Se lever pour suivre Jésus, n’est-ce pas cela, ressusciter ? Et si ce sens fort n’était pas envisagé par l’évangéliste, croyez-vous qu’il aurait précisé qu’il faut se lever pour suivre quelqu’un ? Matthieu ne va pas y aller à quatre pattes, ou sur son siège !
Mt 8, 15, à propos de la belle-mère de Pierre : Jésus « lui toucha la main, la fièvre la quitta, elle se réveilla et elle le servait. » Ou bien, Jésus « lui toucha la main […], elle ressuscita et elle le servait. » Là, le sens est encore plus curieux. C’est le verbe réveiller qui est utilisé, et nos traductions habituelles ne sont guère fidèles à dire, se lever. La fièvre qui cloue au lit la belle-mère de Pierre semble l’avoir déjà tuée, ou du moins laissée dans le coma dont elle se réveille. Nous avons une belle définition de ce qu’est la résurrection, le service de Jésus (et donc de ses frères). On comprend que l’on puisse être ressuscité avant même de mourir comme le dit un disciple de Paul : « Du moment que vous êtes ressuscités avec le Christ, recherchez ce qui est en haut, là où se trouve le Christ, assis à la droite de Dieu. » (Col 3, 1 et déjà 2, 12). C’est l’une des épitres possibles pour le jour de Pâques. Dès qu’on sert, dès qu’on s’abaisse et passe en dernier, on est élevé, ressuscité.
Les textes déjà cités de Mt 28, 6 « Il n’est pas ici, car il s’est réveillé comme il l’avait dit » et Ac 2, 24 : « Dieu l’a ressuscité, le délivrant des souffrances de la mort. Aussi bien n’était-il pas possible qu’il fût retenu en son pouvoir. » sonnent avec cette traduction de manière tout aussi provocante, mais bien moins mythologique.

La résurrection avant la résurrection de Jésus

Il est dans les évangiles plusieurs manières de parler de la résurrection de Jésus. Elle est déjà préparée par l’usage de se lever ou de se réveiller (et mots des mêmes familles) plus haut dans l’évangile, ainsi que nous venons d’en donner quelques exemples. Les annonces de la passion jouent un rôle évident. Mais aussi les guérisons et les miracles de résurrection. (Nous ne pouvons pas nous lancer ici dans l’explication de ce qu’est un miracle, s’il eut lieu ou non, etc. Prenons-le au moins comme un signe de ce qui va arriver à Jésus, ainsi que le propose l’évangile de Jean, ou comme une parabole du don de lui-même par Jésus.)
Il y a aussi le grain de blé : « En vérité, en vérité, je vous le dis, si le grain de blé qui tombe en terre ne meurt pas, il reste seul ; si au contraire il meurt, il porte du fruit en abondance. » (Jn 12, 24) ou l’allégorie de la vigne (Jn 15). Ce n’est pas pour rien si blé et vigne de l’eucharistie sont associés à la résurrection.
Le dernier chapitre de chaque évangile met en scène la résurrection. On recourt à plusieurs formules : tombeau vide et messagers resplendissants, professions de foi des femmes et des soldats romains, apparitions du ressuscité.

La manière de faire de Marc

Si l’on est attentif au chapitre 16 de l’évangile de Marc, on constate qu’à partir de 16, 9 jusqu’à la fin, on a une forme de conclusion qui paraît être rajoutée à partir de ce que racontent les autres évangiles, en particulier Luc avec les deux disciples d’Emmaüs. Dans une forme première, l’évangile s’achevait en 16, 8. Relisons Mc 16, 1-8.
« Quand le sabbat fut passé, Marie de Magdala, Marie, mère de Jacques, et Salomé achetèrent des aromates pour aller oindre le corps. Et de grand matin, le premier jour de la semaine, elles vont à la tombe, le soleil s’étant levé. Elles se disaient entre elles : "Qui nous roulera la pierre hors de la porte du tombeau ?" Et ayant levé les yeux, elles virent que la pierre avait été roulée de côté : or elle était fort grande. Étant entrées dans le tombeau, elles virent un jeune homme assis à droite, vêtu d’une robe blanche, et elles furent saisies de stupeur. Mais il leur dit : "Ne vous effrayez pas. C’est Jésus le Nazarénien que vous cherchez, le crucifié : il est ressuscité, il n’est pas ici. Voici le lieu où on l’avait mis. Mais allez dire à ses disciples et à Pierre qu’il vous précède en Galilée : c’est là que vous le verrez, comme il vous l’a dit." Elles sortirent et s’enfuirent du tombeau, parce qu’elles étaient toutes tremblantes et hors d’elles-mêmes. Et elles ne dirent rien à personne, car elles avaient peur. »
Par deux fois le verbe lever est employé, pour le soleil et les yeux des femmes. Mais on a deux verbes différents qui ne sont pas ceux de la résurrection. Quant à la résurrection, elle est dite par le verbe se réveiller, comme on l’a déjà dit. Le mouvement ascensionnel est important. Un jour nouveau commence, et à regarder par terre, on ne peut voir que ses pieds !
Marc ne parle pas d’ange. On ne sait pas qui est le jeune homme vêtu de blanc, mais il est, jeune, nouveau, comme le jour. (Ce n’est pas le premier de ce type chez Marc Cf. 14, 51-52) Le blanc dit, la nouveauté, tout propre et renvoie au vêtement de Jésus à la transfiguration.
Le « n’ayez pas » peur est original. On le retrouve comme parole du ressuscité aux disciples en Luc et Jean, mais avec un autre verbe. J’ai l’impression que le verbe de Marc n’est utilisé que trois fois dans les Ecritures. Il signifie être mis hors de soi par la peur ou la colère. En Marc, il avait déjà été utilisé au jardin des Oliviers, lorsque Jésus connaît l’angoisse mortelle (14, 33). Voilà dans quel état sont les femmes, comme Jésus, à l’agonie. (Le mot extase, être hors de soi, est, avec une autre racine, utilisé en 16, 18.)
Le plus curieux, c’est de penser que l’évangile se finit par ces mots : « Et elles ne dirent rien à personne, car elles avaient peur. » Comment l’évangile pourrait-il s’arrêter sur un tel échec de l’annonce de la résurrection ? Chez Marc, la résurrection n’est pas annoncée comme résurrection, puisque les femmes chargées de la dire se taisent, puisque cette annonce échoue et renvoie à l’agonie de Jésus. Que penser ?
« Voyant qu’il avait ainsi expiré, le centurion, qui se tenait en face de lui, s’écria : "Vraiment cet homme était fils de Dieu !" ». (Mc 15, 39). Tout est dit, par un païen et les femmes (16, 40) sont là qui voient tout : La croix est le lieu où Dieu dit son dernier mot, où il se montre comme jamais, dans un homme mort et torturé. Si la chose est surprenante, ce n’est pas à la façon d’un miracle, le retour à la vie d’un cadavre, mais dans une mort, quasi ordinaire. En cette mort qui signe une vie donnée, Dieu est reconnu. Ce que Marc annonce, c’est ce qui lie Jésus à Dieu pour ceux qui confessent la solidarité de Dieu avec ce maudit qui pend au gibet (Cf. Ga 3, 13), comme un criminel au milieu des bandits (Mt 26, 55 ; 27, 38).
Le vocabulaire de la résurrection pourrait paraître mythologique, et d’ailleurs, il provoque une sorte de transe païenne, la fameuse extase de 16, 8, presque dernier mot de l’évangile. Il pourrait dire un « happy end ». Mais non, tout n’est pas bien qui finit bien, Jésus est mort, Jésus reste mort, comme tous nos défunts. Il demeure le crucifié. C’est ainsi que le nomme le jeune homme en 16, 6 « le crucifié ».
La résurrection de Jésus est toujours une profession de foi, et Marc la met sur la bouche d’un centurion. On sait que Jésus est mort, on croit qu’il est ressuscité. Il s’agit de deux types différents d’affirmations. Le second fait de nous des témoins, comme lorsque nous disons « je t’aime » à quelqu’un. Ce n’est pas une description ou une information du style « Titus aimait Bérénice », c’est une déclaration d’amour. On ne peut dire la résurrection de Jésus sans en participer, y être engagé. « Nul ne peut dire : "Jésus est Seigneur", si ce n’est par l’Esprit Saint. » (1 Co 12, 3)

Les apparitions du ressuscité

On comprend que Marc ait choisi un autre dispositif que les apparitions du ressuscité, suivi d’ailleurs d’assez près par Matthieu, où Jésus n’apparaît que pour disparaître. Il y a de quoi se laisser piéger en effet, tant la narration pourrait faire croire à un reportage. Notons que l’on ne raconte pas la résurrection, mais des apparitions du ressuscité. Luc et Jean font tout pour rendre le récit incohérent et empêcher qu’on le prenne à la lettre. Ainsi, Marie ne peut pas toucher Jésus mais Thomas doit mettre le doigt dans la plaie des clous (c’est bien le crucifié qui apparaît !). Ainsi Jésus entre-t-il toute porte close ‑ a-t-il un corps ? ‑ mais mange et se remplit l’estomac.
Les apparitions du ressuscité doivent être lues non indépendamment les unes des autres, comme on le fait généralement, mais à la suite. En Luc comme en Jean apparaît alors clairement que ce qui est raconté, ce ne sont pas trois apparitions, mais la lenteur de l’advenue à la foi pour les Onze. On a chez Luc la séquence d’apparitions de deux hommes aux femmes, puis de Jésus aux deux disciples d’Emmaüs et enfin aux Onze. Jean présente l’apparition à Marie, puis aux disciples sans Thomas, enfin aux Onze. (Le chapitre 21 de Jean entre dans une autre logique. Une première conclusion de l’évangile est clairement donnée en Jn 20, 30-31.)
Autrement dit, ce qui est raconté c’est comment on parvient à la profession de foi de ce que Jésus est vivant, comment, en trois temps, comme les trois jours du tombeau, les disciples sortent du sépulcre où la mort de Jésus les avait cloués. Nous pourrions souligner :
Premièrement, on croit sur parole. Et la première parole est celle des femmes. Elles engendrent à la foi comme à la vie. Ce qu’elles disent est considéré comme des radotages de bonnes femmes (Lc 24, 11). (Les mâles sont tenus par la parole des femmes. Jusqu’à la découverte de l’ADN d’ailleurs, seule leur parole attestait de la filiation.). C’est aussi simple et mystérieux que l’humilité d’un engendrement. Il s’agit seulement de vivre, de naître de nouveau (Jn 3, 1-10). La résurrection de Jésus n’a de sens que dans notre re-naissance. Seule des femmes pouvaient en être témoin.
Deuxièmement, la résurrection n’est pas un truc à croire, mais un changement de vie, une conversion. Les femmes en Luc regardent vers le sol (24, 5). Elles ne cherchent pas Jésus au bon endroit, elles le cherchent parmi les morts. Certes, elles ont une longueur d’avance ; elles au moins, cherchent Jésus, au lieu de rester enfermées dans la peur. La foi ne fait pas vivre dans un autre monde, celui de la nostalgie de la foi de nos pères, ou désirer un autre monde, surnaturel : « Hommes de Galilée, pourquoi restez-vous ici à regarder le ciel ? » (Ac 1, 11) Il n’y a pas quelque chose à croire, la résurrection, il y a quelqu’un à qui faire confiance pour vivre, quelqu’un à croire pour vivre, Jésus et sa vie. C’est lui la résurrection (Jn 11, 25).
La confiance que nous plaçons en Jésus permet de vivre dans le monde autrement, comme si la mort n’était pas le dernier mot. Luc insiste sur ce point, qui fait réinterpréter ce qui arrive tant aux disciples d’Emmaüs qu’aux Onze. La foi, c’est vivre dans ce monde ‑ et non un autre monde, après la mort ‑ avec le regard de Jésus, celui de la fraternité, du don, se faire le serviteur et le dernier (Lc 22, 25-27). La fraternité serait notre manière de vivre, la mort aurait déjà bien reculé. Cela s’appelle résurrection.
Troisièmement, la résurrection n’est pas le retour à la situation d’avant la mort. Jésus n’est pas disponible, on ne peut le saisir (Jn 20, 17), il échappe. Cependant, c’est bien lui, et Thomas est bien confronté au crucifié (Jn 20, 27). Mais dans ce long engendrement racontés par Luc et Jean, ceux qui s’étaient dispersés lors de l’arrestation de Jésus (Mt 26, 56) ou enfermés (Jn 20, 19), reviennent à la vie, libérés de la peur, revenus de la mort, rassemblés. Le corps de Jésus n’est plus un cadavre démembré, mais une communauté de frères et sœurs libres pour aimer. Sans ce corps, l’attachement à Jésus n’est qu’une illusion sans avenir.

Les chapitres de résurrection sont des professions de foi qui en appellent d’autres. On ne peut parler de résurrection que dans la profession de foi. Non qu’il faudrait pour être chrétien professer des trucs incroyables. Croire, faire profession de foi, c’est regarder le monde en relevant la tête, disons, avec les yeux de Jésus. C’est faire confiance à Jésus pour regarder le monde. La mort et le mal n’ont pas le dernier mot. Jésus regarde la misère du monde avec le cœur. Sa miséricorde s’étend d’âge en âge. Il se donne, c’est pourquoi il demeure à jamais le crucifié. « Pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ces amis » (Jn 15; 13) Il transforme l’humanité en fraternité ou en peuple d’amis.
Jésus n’est pas une histoire ancienne. Il nous précède plutôt (Cf. Mt 28, 7 : Mc 16, 7) La Galilée représente le monde, carrefour des nations (Cf. Mt 4, 15), qui mêle les hommes, pour le meilleur et pour le pire. Le souvenir de sa mort n’est pas une visite au cimetière (Jn 20, 11) ni la mémoire d’un grand homme. Nous ne le cherchons pas parmi les morts (Lc 24, 5). Le souvenir de tout ce qu’il a vécu en Galilée (Lc 24, 6) ouvre une nouvelle manière de vivre, à sa suite. « Celui qui aime son frère est passé de la mort à la vie. » (1 Jn 3, 14) C’est vers les frères qu’il faut aller, ainsi le Fils vit avec Père (Jn 20, 17), est glorifié par le Père et le Père dans le Fils (Jn 17, 1).

07/04/2020

L'amour et la fraternité sont acte de salut. A propos de la mort du Christ


Longtemps, la mort de Jésus a été considérée comme le prix à payer pour notre vie. On joue littérairement sur l’échange : nous l’avons tué par nos fautes, il donne sa vie par son obéissance. L’idée de rachat conditionne nombre de nos théologies et prières.
On trouve certes dans les Ecritures de quoi se laisser glisser sur cette pente de substitution expiatoire et la théologie d’Anselme que Joseph Ratzinger a si finement démontée, n’est possible qu’à imaginer un système où la justice ignore l’amour.
Or, si la mort du Christ renverse la mort, ce n’est pas comme mort ni comme souffrance. La mort du Christ ne désigne pas son décès, mais toute sa vie, partie pour dire le tout. C’est le sens de son nom, Jésus, Dieu sauve. C’est sa vie ‑ et donc aussi sa mort ‑ qui sauve l’humanité en la rendant à la fraternité.
Rendre l’humanité à la fraternité c’est révéler un Dieu qui aime et se donne jusqu’à l’extrême. « Dieu a tant aimé le monde » (Jn 3, 16). « Dieu est amour » (1 Jn 4, 8 et 16). « Jésus a aimé jusqu’au bout, jusqu’à l’extrême » (Jn 13, 1). La réponse de Dieu aux crimes des hommes est le jugement dont la sentence est un non définitif au mal. Elle est justice, au sens de ce qui rend juste, justification. Elle est amour. La réplique de Dieu au mal, c’est lui-même qui se donne ‑ pléonasme ! La réplique de Dieu au mal c’est Dieu, c’est se donner.
« La cédule de notre dette, qui nous était contraire, il l'a supprimée en la clouant à la croix. » (Col 2, 14). Il n’y a pas de rachat, puisque le billet de la dette est supprimé, cloué à la croix. Il n’y a pas de paiement de la dette, de rachat. D’ailleurs qui était lésé ? Dieu comme dit Anselme ? Les frères, comme nous disons ? A qui payer pareille dette ? C’est impossible. On ne rachète pas les atrocités de l’histoire. On ne rendra pas la vie aux millions d’opprimés et d’affamés. L’amour et la fraternité sont sacrement : Dieu est le non définitif au mal. C’est cela le jugement dernier, le non définitif au mal, Dieu. Le billet de la dette est cloué à la croix.
La seule dette qui existe, c’est celle de l’amour, et nous ne voulons surtout pas qu’elle soit effacée ! Nous vivons d’être en dette, avec Dieu et avec les frères. « N’ayez de dettes envers personne, sinon celle de l’amour mutuel. Car celui qui aime autrui a de ce fait accompli la loi. » (Rm 13, 8)

Le mal, assurément, c’est notre péché, ce que nous faisons qui détruit l’humanité dans les autres et en nous. Ce mal, notre mal, peut aller jusqu’à tuer. C’est la guerre, le meurtre et tous les crimes, le viol encore. La confiscation des richesses aussi est assassine, mortelle pour ceux qui sont spoliés même du minimum pour survivre. Si l’on veut parler de péché des origines, c’est bien ainsi qu’il se dit depuis toujours : « moi d’abord et rien à faire des autres ». Se servir, prendre du fruit, quitte à tuer. Peu importe s’il ne reste rien pour les autres.
Ce fruit était fait pour être partagé, demandé à Dieu et reçu de lui (Cf. Ap 2, 7 et 22, 14). Nous ne cessons de nous en emparer, de mettre la main dessus. C’est mortel. Mon péché n’a pas tué Jésus, mort il y a si longtemps. Notre péché tue les frères qui sont les siens, qui sont sa chair. « Pourquoi me poursuis-tu pour me tuer ? » (Ac 9, 4)
Ce mal nôtre, avant que de nécessiter le rachat des pécheurs, si l’on y tient, fait espérer un relèvement des victimes : elles crient justice, depuis le sang d’Abel (Gn 4, 10). Il faut relever les victimes avant que de crier vers le ciel, pour crier vers le ciel, et implorer le pardon. Il suffit que les bourreaux continuent comme dans la parabole à se préoccuper de leur nombril et à prendre leurs frères pour esclaves (Lc 16, 19-31).
Dans la méditation de la mort de Jésus, nous sommes saisis par notre injustice. Parce que les perdants ont avec Jésus et sa passion relue des siècles encore après sa mort un instant la parole, nous saute aux yeux, à la conscience, l’horreur de notre « moi d’abord ». Nous pleurons tous les frères que notre faute à avilis, piétinés, supprimés. Nous sommes saisis par l’énormité de nos actes. Et c’est d’abord pour eux tous que nous en appelons à un acte d’amour et de fraternité qui les relève. S’ils le sont, nous pourrons implorer la pitié pour les bourreaux aussi, qu’ils soient relevés de leur forfait, que l’humanité en eux aussi soit relevée.

Le mal, tout aussi assurément, c’est la mort comme fin de vie et douleur de ceux qui restent, la souffrance. Le mal, ce sont les catastrophes naturelles. Ce n’est pas le mal moral, le péché. Et de ce mal aussi, il faut que nous soyons relevés. Cela oblige à penser la mort de Jésus, je veux dire sa vie, autrement que comme rachat, plus largement que comme rachat. (Le dogme du péché originel est autre chose qu’une mythologie ou une théorie explicative du mal, triste marché avec le démon et ses droits ! Il affirme en revanche l'univers de mal dans lequel l’homme est plongé et dont il est pour une part solidaire.) L’histoire du salut, chez Irénée de Lyon par exemple, ne consiste pas en un rachat après la chute du péché. Elle est l’accoutumance ‑ s’apprivoiser dirait le Petit Prince ‑ de Dieu à l’homme et de l’homme à Dieu, dans des existences faites de bien et de mal.
Théologie fiction, toujours difficile à manier, mais susceptible d’aider à penser : La vie humaine n’est pas la vie de Dieu puisqu’elle est traversée par le mal et la mort. Comment sera-t-elle la vie en plénitude ? Pour le dire avec la métaphore, il fallait bien que le fruit interdit soit partagé et offert. Il n’est interdit que pour être partagé, pour qu’il ne soit pas volé, confisqué, mangé avant que d’être partagé. Sans le péché, le Christ ne serait pas mort de mort violente, mais mort tout comme nous, ayant vécu avec nous et pour nous.
Une vie donnée. Voilà Jésus. Et sa mort, dernier mot de ce don, nous apparaît alors comme le drame chaque fois vécu de nos propres deuils. Sa mort prend place parmi les vies, toutes nos vies détruites, arrêtées, de par le monde et le temps. En racontant l’histoire de Jésus, que l’on y croie ou non, on laisse un instant au moins l’histoire s’écrire du point de vue des perdants. L’humanité, non l’idée d’humanité, mais ce que nous sommes, nous, est sauvée de l’oubli, de la perte sèche. Jésus est le nom de tout acte d’amour et de fraternité parce que tout acte d’amour et de fraternité est un acte de salut.

Dieu est effondré par la mort et la souffrance. Comment pouvait-il faire passer par là ceux qu’il aime à les créer ? Le jeu en valait-il la chandelle ? La question du mal accuse Dieu encore et toujours, ainsi que le dit Thomas d’Aquin.
Pourquoi, revenons à la métaphore, l’arbre de la vie ne peut être partagé qu’après la mort, avec elle ? Pourquoi la vie pleine des promesses divines ne pouvait être donnée que dans la mort ? Pourquoi le grain de blé, pour porter du fruit, doit-il tomber en terre et mourir ? Il n’y a pas de réponse au mal comme réponse à un pourquoi. Ricœur montre que toutes les explications du mal capotent, y compris le « péché originel ». La réponse au mol est pratique et no théorique. Elle est le cri qui dénonce, la compassion et les soins qui soulagent et accompagnent.
Nous sommes ravagés, jusqu’à la déréliction – « pourquoi m’as-tu abandonné » ? ‑ à contempler le supplicié du Golgotha. Nous perdons l’esprit et le souffle devant le prix à payer pour la création : Jésus, et chacun, juste et pécheur. Si rachat il doit y avoir, n’est-ce pas celui de Dieu d’abord ? Il ne fait pas le malin. Il ne l’a jamais fait d’ailleurs. Notre insouciance naïve à nous esbaudir d’un coucher de soleil ou de sommets enneigés l’avait fait tout-puissant. Notre propre rêve de puissance projeté dans le ciel. Il suffisait pourtant d’écouter les pierres crier depuis le sang d’Abel.
Pour le dire autrement, pour quoi la création, pour quoi la vie ? La vie a-t-elle un sens ? Dieu se tait, Dieu demande pardon... Ce n’est vraiment pas le moment de dresser la statue de la raison ou du sens dans nos vies comme les Révolutionnaires ont placée celle de l’Etre Suprême sur l’autel de Notre Dame ! Et Dieu sait qu’on a besoin de la raison pour venir jusqu’à confesser son nom malgré le mal, que l’on a besoin de la raison pour lutter contre le mal, le faire refluer, le dénoncer et prendre soin.
Devant l’horreur d’une création qui avait tout pour n’être que vie, le sens n’importe pas, c’est encore une idole. « Il faut traverser » écrit Maître Eckart. Traverser la mort, comme la vie, comme la mer. Lui, depuis longtemps, depuis toujours, a traversé ce qu’il est, a pris la tenue de service pour nous relever, fût-ce pour la toilette mortuaire, hommage à notre humanité. A la croix, là encore partie pour le tout, Dieu et l’homme, Jésus, victimes et bourreaux, sont dans la même barque. Seuls l’amour et la fraternité nous sauvent.
Traverser, le mot revient souvent sous la plume de Etty Hillesum. Elle n’arrivera pas au terme, si le terme c’est la libération des camps. Pourtant, elle prend le relais et ainsi traverse la mort : « Si Dieu cesse de m’aider, ce sera à moi d’aider Dieu » Voilà ce qu’est, non le sens de la vie, mais ce qui rend la vie à la beauté de ses promesses. Relever, ce qui se dit ressusciter, par l’amour et la fraternité.




Par ta mort aujourd'hui commémorée, Seigneur,
Les perdants de l’histoire sont relevés de l’oubli
Où les tiennent notre aveuglement, nos lâchetés
Et la dissimulation de nos crimes.

Par ta vie dans ta mort en un instant précipitée, Seigneur,
Le don que tu es – oh grâce ‑
Relève ceux qui ploient sous le fardeau
Et les morts dont l’absence nous transperce.

Par ta vie aujourd'hui proclamée, Seigneur
Nous sommes relevés à garder la mémoire des effacés de la terre
Victimes des guerres, migrants noyés, enfants violés
Litanie interminable des meurtris.

Par ton nom aujourd’hui partagé, Jésus
L’amour et la fraternité sont actes de salut.
La mort n’a pas le dernier mot.
Est-ce cela naître d’en haut ?

Par ton amour aujourd’hui répandu, Seigneur
Nous, bourreaux de nos frères, espérons le relèvement.
Que l’humanité ne soit point anéantie.
Pour que la terre enfin comme un jardin soit ton paradis.