25/03/2022

Mon fils que voilà était mort (4ème dimanche de carême)

Nous avons l’habitude de désigner le passage de Luc que nous venons d’entendre (Lc 15, 11-32) comme parabole du fils prodigue. Certains préfèrent parler du père prodigue, car c’est lui qui est d’une générosité sans limite : il fait don de ses biens de son vivant, il ne mesure pas son pardon ni ne regarde aux dépenses pour la fête, et pour son aîné encore, il sort, fait le premier pas, va le chercher en vue de la joie des retrouvailles.

Parler de fils prodigue ne serait pas adapté ; en effet prodigalité va avec générosité, alors que le fils cadet a gaspillé son bien dans une vie de désordre. Il faudrait cependant s’assurer qu’il en est bien ainsi. Que savons-nous de la vie de ce fils, et comment le savons-nous ? Nous n’y étions pas, de sorte que nous répétons ce que l’on nous dit. Avons-nous vérifié nos informations ou colportons-nous des rumeurs.

Il aurait dépensé tout son bien avec des filles. C’est du moins ce que dit l’aîné. Comment le sait-il ? A-t-il croisé son frère dans des lieux mal famés ? Pour ternir la réputation de quelqu’un et détourner les regards de sa propre misère, rien de mieux que de fouiller dans la vie privée, affaires de coucherie. « Les pharisiens et les scribes récriminaient contre Jésus : "Cet homme fait bon accueil aux pécheurs, et il mange avec eux !" » « Voilà un glouton et un ivrogne, un ami des publicains et des pécheurs ! » (Lc 7, 34)

Ce que l’aîné colporte de son petit frère est précisément ce dont ses opposants accusent Jésus. Non pas la violence ou le mal, mais la proximité avec ce qui est stigmatisé comme le mal. Qu’un homme comme Jésus, assurément bon, fin lecteur de la loi, digne d’être pharisien, fraye avec les gens de mauvaise vie suffit à justifier qu’on en salisse la réputation.

Le fils de notre parabole a de quoi rassembler au père, prodigue l’un comme l’autre. Le vocabulaire montre qu’ils sont de la même pâte. La traduction est délicate, et même la Vulgate prend ses distances avec le grec, mais enfin, elle ose conserver une partie de l’extravagance étymologique de l’original. Ce que le fils demande, c’est la richesse substantielle du père, et ce que le père donne ‑ il a bien compris la demande du fils ‑, il le donne aux deux, et ce n’est pas des biens, ou alors en tant qu’ils font vivre. Le père partage la vie. « Père, donne-moi la part qui m’advient de ta substance. Et le père leur partagea sa vie. »

Le fils est comme le père, ayant reçu de lui, comme par-dessus le marché, sa vie, et l’on ne s’étonnera pas que la générosité le caractérise. Il est sans doute plus fou encore que le père, car il n’est pas source, et dépend du père pour que la vie soit renouvelée. Ce qu’il a reçu, et donné, y compris aux pécheurs, et sans aucun doute aux prostituées qu’ils rencontrent, comme Madeleine et la Samaritaine, elles qui viennent en premier dans le Royaume, s’épuise.

A dire vrai, le fils ne donne pas quelque chose, mais comme le père, sa vie, lui-même. Ce n’est pas l’épuisement de ses biens qui le font se trouver dans l’indigence, aux portes de la mort. Il est lui-même épuisé, livré à la mort, d’avoir dépensé sa vie pour renverser le mal. Le mal a pris le dessus. Terreur que nous commémorons le vendredi saint et tout autant le samedi, dans un silence qui fait vaciller les fondements mêmes de la vie, de l’humanité.

Paul raconte cela, non dans une parabole, mais dans une formule que l’on peine encore à traduire. « Celui qui n’avait pas connu le péché, Dieu l’a fait péché pour nous. » (2 Co 5, 21) Le fils identifié au péché. C’est d’ailleurs ce que pensent ses adversaires ; vivre et parler de Dieu, pratiquer Dieu comme il le fait est scandale, blasphème. Nous entendrons ces mots dans la lecture de la passion. Ou encore, comme dit l’épitre aux Philippiens, il est vidé de lui-même, épuisé, essoré, jusqu’à la mort et la mort de la croix.

Le mot de pardon n’est pas dans la parabole. Et ce n’est pas par hasard. Car si la vie de Jésus ressemble à celle d’un pécheur, au point d’engloutir le fils dans la mort, il est bien évident qu’il n’a pas commis le mal. « Il n’avait pas commis de violence, on ne trouvait pas de tromperie dans sa bouche. » (Is 53, 9) « Là où il passait, il faisait le bien. » (Ac 10, 38)

Parabole de la générosité, de la prodigalité qui renverse même l’épuisement de la mort, catéchèse de la résurrection. « Mangeons et festoyons, car mon fils que voilà était mort, et il est revenu à la vie ; il était perdu, et il est retrouvé. » Le croirons-nous ? « Il fallait festoyer et se réjouir ; car ton frère que voilà était mort, et il est revenu à la vie ; il était perdu, et il est retrouvé ! »

18/03/2022

Pédocriminalité et fin du christianisme (3ème dimanche de carême)

Journée de prière et de mémoire pour les personnes victimes de violences, d’agressions sexuelle et d’abus de pouvoir et de conscience au sein de l’Eglise.


Est-il possible de ne pas parler, une fois encore, des victimes de violences sexuelles, tout particulièrement les enfants, tout particulièrement dans l’Eglise ? Mais va-t-on, une nouvelle fois, remuer le couteau dans la plaie ? N’est-elle pas assez sale l’Eglise qui, par ses clercs surtout, a souillé des enfants, qui, par ses hiérarques et plus largement par nombre de baptisés, a préféré le silence, voire a organisé le silence ?

Revenir sur le sujet, c’est d’abord une mesure de compassion avec les victimes. Quand bien même on aurait réparé, quand bien même on aurait éclairé, révélé tous les crimes, le mal demeure, actif. Les victimes vivent avec ce mal, jusqu’à leur mort. Il n’est pas possible de les laisser seules porter le poids de ce qui les a broyées, de ce qui les broie. Revenir sur le sujet, c’est « porter les fardeaux les uns les autres » et « accomplir ainsi la loi du Christ » (Ga 6, 2).

Le viol, spécialement dans l’enfance, atteint la capacité d’aimer, la capacité de faire confiance, la capacité de vivre en relation, sereinement, de façon apaisée, et laisse une forme de handicap, comme un membre atrophié. Et ce membre, c’est celui de la relation. Non seulement les relations sont difficiles, mais la victime, à son corps défendant, en est la source à cause de son handicap de la relation. Actualité d’un mal autrefois subi, bombe à retardement, déflagrations encore et toujours.

Certains parviennent à se jouer du mal, tapi à la porte comme la bête monstrueuse que l’on peut devenir pour autrui et soi-même ; d’autres en sont la proie. La connaissance de soi et la fatigue d’être mal, l’amour et la bonté surtout, de quelques personnes, permettent de rééduquer à la simplicité bienfaisante des relations.

Revenir sur le sujet, c’est aussi une façon d’exiger un positionnement différent du clergé et dans la réalité, et dans l’imaginaire. Les prêtres ne sont pas les détenteurs du sacré, quoi qu’en disent certains. D’une part, en Jésus, c’est la fin de toute hiérarchie, tous ont accès à Dieu de la même manière, non en raison d’un statut ou de mérites, mais par pur don. Si les hommes et les femmes que nous sommes pouvons nous tenir debout devant Dieu, c’est parce qu’il s’est approché, ne cesse de se faire proche, Emmanuel.

D’autre part, Jésus et l’évangile renversent le sacré des religions. L’évangile n’est pas une religion mais la fin de toute religion. Nous ne sommes pas là pour faire des courbettes à la divinité, ni pour entretenir la tradition sur laquelle seraient fondées la cohésion sociale ou les valeurs, ni pour remplir avec quelque dieu le vide du sens. Dieu, pour être Dieu, ne peut être ni le sens, ni un principe moral et social, ni ce dont le culte nous donnerait l’impression de tutoyer ou caresser le surnaturel.

La vie chrétienne, la vie selon l’évangile, la vie selon Jésus, c’est la vie humaine, seulement et totalement. Il n’y a aucun arrière-monde à chercher. Il y a à faire en sorte que ce monde soit lieu de Dieu, paradis. Il est autrement plus exigeant et nécessaire de faire de notre vie une béatitude pour tous que de cultiver l’espoir d’une vie bienheureuse ailleurs. En Jésus, Dieu se révèle au service de la vie, c’est-à-dire de la joie, la perfection de l’humanité.

Même de nous qui nous rassemblons avec régularité le dimanche, l’évangile n’est toujours pas entendu. Nous venons au sacrifice, chrétien certes, pour nous faire croire que nous sommes disciples de Jésus, sans toutefois vivre le grand passage en quoi réside sa quête : faire de nos vies, avec leurs limites, le paradis pour les autres et pour nous, lieu de Dieu.

Si l’opposition au rapport de la Ciase est si forte, si les résistances des différentes conférences épiscopales contre de telles commissions sont si fortes, c’est non seulement parce que l’on refuse de dénoncer les turpitudes ecclésiales, mais parce que devant l’ampleur du mal, les arrangements mesquins avec le sacré sont dénoncés pour ce qu’ils sont, une idolâtrie que nous nommons christianisme, religion chrétienne. Il nous faut venir à l’évangile, changer de Dieu. Et là, ça résiste encore plus que de reconnaître l’ampleur des crimes. C’est dire.

La crise de la pédocriminalité, les violences et forfaitures dont l’Eglise s’est rendue coupable, structurellement, particulièrement par les clercs et les puissants, obligent à abandonner ce que l’on a trop longtemps pris pour l’évangile et qui n’est que le christianisme.

Des victimes demeurent attachées à l’Eglise. Elles se retrouvent souvent face à une institution maltraitante. Le déni des crimes ou le refus d’enquêter autant que la religion qui s’oppose à l’évangile entretiennent une relation toxique. Pour les victimes, et pour tous, il est temps de passer à la libération de l’évangile.

11/03/2022

Nous ne savons pas ton mystère (2ème dimanche de carême)

On ne saura jamais ce qui s’est passé sur la montagne. Persister à vouloir dissiper le mystère interdit de comprendre le texte (Lc 9, 28-36) qui précise que les disciples ne se trouvent pas dans un état ordinaire : « Pierre et ses compagnons étaient accablés de sommeil ; mais, restant éveillés, ils virent… » « Il ne savait pas ce qu’il disait. » « Une nuée survint et les couvrit de son ombre ; ils furent saisis de frayeur lorsqu’ils y pénétrèrent. »

Jésus n’est pas ce qu’ils pensaient. Jésus n’est pas épuisé par ce qu’ils en connaissent. Jésus n’est pas dit tout entier quand on a rapporté tout ce qu’ils ont vécu avec lui depuis le début, avec le baptême par Jean, jusqu’à sa mort, abandonné des siens.

De chacun d’entre nous, nous ne perçons jamais totalement le mystère. De Jésus pas plus que des autres, et, si une affirmation, fût-elle de foi, venait colmater la béance de l’ignorance, nous serions les plus à plaindre, de ceux qui ont stigmatisé le fils de l’homme, l’on réduit, assigné à une case. Dans l’évangile, ce sont les esprits mauvais qui savent qui est Jésus : « je sais très bien qui tu es. » Une hymne de la prièredes heures chante et nous fait reconnaître : « Nous ne savons pas ton mystère, Amour infini ».

C’est ce que raconte l’évangile de la transfiguration : nous ne savons pas le mystère infini de l’amour qui nous a touchés, qui nous précède, vivant au milieu des hommes en Jésus.

Repérons-nous un minimum. Jésus, fils d’Israël, est entouré de Moïse et Elie. Voilà qui permet un peu de le connaître, qui raconte un minimum qui il est, encadré par l’enseignement et la prophétie, la parole de bénédiction originaire et celle de son actualité au long des âges. Il y a celui que l’on comprend comme ai commencement et celui qui doit revenir, dilatant le temps du passé inaugural au futur eschatologique. Jésus résume et incarne non seulement le peuple élu, mais l’humanité entière qu’il a pour mère, ainsi que chacun. Nous devons chercher qui, dans notre humanité, avec Moïse et Elie permet de comprendre l’homme de Nazareth, d’en saisir ne fût-ce qu’une infime part. Les gentils, les gens dont nous sommes, l’ont donné à voir depuis des siècles. Et c’est encore notre raison d’être, disciples.

Nous flanquons Jésus, non que nous ayons la grandeur d’Elie et Moïse, mais que s’il s’agit pour Jésus d’apparaître, ce sera toujours par le truchement d’hommes et de femmes. « Nous ne voyons pas ton visage, Amour infini », poursuit la même hymne, mais tu as le visages de tous ceux qui te quêtent.

Il est plus convenant, et convenu, de placer les disciples que nous sommes avec Pierre, Jacques et Jean, qu’avec Elie et Moïse. En effet, lorsque nous parlons à Jésus, comme lorsque nous parlons de lui, nous ne savons pas ce que nous disons. Ce n’est pas circonstanciel mais structurel. Comment pourrions-nous tenir un discours de vérité sans être débordés par ce dont il s’agit ? Débordés, parce que nous ne comprenons pas, débordés, surtout, parce que nous ne sommes pas à la hauteur.

Qui peut parler de Jésus sans lui faire de l’ombre, sans être par le fait même de sa confession un faux-témoin ? Moïse et Elie, figures tutélaires, échappent du moins à notre inconstance, nous qui ne cessons de « clocher des deux jarrets ? » Abîme du mystère de Jésus, vertige d’en être les témoins. Ne vaudrait-il pas mieux se taire comme les femmes au vide du tombeau ? La peur qui les saisit n’est autre que celle des trois disciples sur la montagne. Qui sommes-nous pour que tu nous charges de ton nom ? Ce n’est plus seulement ton mystère qui effraie, mais la mission que tu confies.

L’évangile ne s’arrête pas à la transfiguration. Pierre, Jacques et Jean ont été relevés de leur bassesse. Ou plutôt, malgré leur bassesse, avec elle, ils ont, réveillés par l’amour et maîtres de leurs moyens, annoncé le vivant qui fait vivre. Pas plus qu’eux, nous ne savons son langage, nous ne voyons son ouvrage. Mais…

Il a un cœur, et tient contre lui cet enfant difficile qu’est le monde des humains.
Il a des yeux et pleure dans l’opprimé, posant sur nous un regard de lumière.
Il a des mains qui allègent notre labeur pour tracer sur la terre un chemin vers son repos.
Il est le cri que nos frères lancent vers nous et l’appel du pécheur s’élevant de l'abîme.

04/03/2022

Cramer les baguettes magiques (1er dimanche de carême)

Je ne sais dans quel monde nous vivons, mais le monde, hier comme aujourd’hui, c’est aussi le mal. Ce n’est pas que le mal : nous savons vivre dans la paix, nous savons nous aimer, même quand ce n’est pas facile. Mais que l’on ait cinq, dix ou cent ans, il y a le mal.

Et nous voulons nous en sortir, et nous voulons le faire reculer. Comme ce serait bien d’avoir une baguette magique. Comme ce serait bien d’avoir un président de la République qui puisse faire les réformes nécessaires pour une société plus juste et respectée. Mais les hommes ou les femmes providentiels, tout comme les baguettes magiques, cela n’existe pas.

Qu’enfant, l’on rêve à changer les choses en un miracle, je le comprends. On a raison, il n’est pas admissible qu’il y ait du mal, et le supprimer est tellement nécessaire. Mais quand les adultes votent pour un soi-disant candidat qui, lui, va changer les choses radicalement, là, on est dans le mensonge, pire, on porte le mensonge au pouvoir.

Regardons ce que cela fait un homme tout-puissant ; cela déclenche la guerre ! On pourrait imaginer que cela change le monde, se mette au service de la paix et de la justice. Je ne crois pas que nous puissions citer un seul homme ou une seule femme de pouvoir qui ait changé le monde dans le sens de la justice. Les Ecritures sont très critiques y compris contre les meilleurs des rois, Salomon et David ! Faire le bien n’est pas une histoire de pouvoir, de force, de magie ou de miracle. On ne peut pas faire le bien par la force.

Pensons à Jésus avec sa volonté de changer nos vies, sa volonté de faire le bien, sa volonté que l’on puisse vivre en paix, que l’on puisse s’aimer. Comment s’y prend-il ? Tant de gens meurent de faim. Et lui aussi a faim dans ce désert. Hop ! un miracle et les pierres sont pain. Hop, un coup de baguette magique, et l’on est riche pour acheter tout ce qui manque, tout ce que l’on veut.

Tant de gens se disputent jusqu’à se faire la guerre, jusqu’à faire la guerre et tuer. Hop, la toute-puissance, et l’on contrôle tout, et tout est soumis. Tant de gens ne reconnaissent pas Jésus et sa mission. Hop ! un miracle. Sauter du haut du temple et atterrir sain et sauf. Si avec cela, tous ne deviennent pas disciples ! Il ne faut pas confondre fan et disciple.

Pendant quarante jours - selon le texte, comprenons toute sa vie - Jésus a pesé le pour et le contre. Il ne cesse de décider de renoncer aux soi-disant solutions, « y’a qu’à », « faut qu’on ». Il s’est retroussé les manches, en allant simplement rencontrer chacun, en personne. Et toi, et toi, et toi, comment feras-tu pour faire reculer le mal ? Accepteras-tu de renoncer à la solution toute-faite, la magie, la facilité, celle du mensonge ou du fric, du pouvoir ?

Cramer nos baguettes magiques. De toute façon, nous savons bien que ça ne marche pas (et pourtant, comme cela nous est difficile de les abandonner !). Mais qu’est-ce qu’on fait après ? On ne peut laisser le mal en nous et autour de nous. Il faut bien lutter contre le mal.

Il n’y a pas que Jésus pour proposer un plan d’action. Mais regardons celui de Jésus. Il ne se présente pas comme une solution. Nous n’avons pas cramé notre baguette magique pour en prendre une autre, sous prétexte que ce serait celle de Jésus. Je connais des chrétiens qui se servent de Jésus comme d’une baguette magique : pas besoin de vaccin, puisque Dieu nous protège. « Il est dit : Tu ne mettras pas à l’épreuve le Seigneur ton Dieu. »

Le plan d’action de Jésus, c’est le service. Ce n’est pas seulement l’amour, parce que parfois, les autres ne nous aiment pas, parce que parfois, nous avons du mal à les aimer. La solution, qui n’en est pas une ‑ cela ne va pas tout changer comme par magie, « y’a qu’à », « faut qu’on » ‑ c’est de se faire serviteur. Et quand on sert, on finit par aimer.

Nous aurions dû tous rentrer dans cette église avec nos baguettes magiques, celles de nos rêves, et venir les cramer. Puis prendre ce que nous avons de disponible, des mains, pour servir, une tenue de service. Voulez-vous que nous abandonnions nos baguettes magiques pendant ces quarante jours de carême et portions le tablier du service ?

28/02/2022

Tendus vers la Pâque (cendres)

Parlons sérieusement. Assez des enfantillages. Les efforts de carême. Quelle foutaise ! Qui s’est déjà converti à ne pas manger de chocolat, à arrêter de fumer ou de boire ? Et pendant ce temps, rien ne change de notre comportement, de nos petites manies qui agacent tant les autres. Que santé et salut soient parfois synonymes ne fait pas qu’un bon régime ou l’abstinence soient une question de sainteté.

Alors, si vous voulez bien, nous allons prendre ces quarante jours comme un grand élan pour fêter la Pâque. Nous allons patiemment installer dans nos vies une tension, une attente, pour la délivrance pascale. A défaut de changer de vie, nous aurons au moins fait que nos vies soient polarisées par la Pâque. Nous fêterons notre libération, le salut, comme une étape de la lutte contre le mal.

C’est là que débarquent les petits trucs. Comment pourraient-ils ne pas revenir ? C’est notre contingence. Alors, pourquoi pas, s’ils ne sont pas des buts, en soi, mais des moyens, considérés comme tels. Comment ferons-nous pour installer cette tension pascale ?

Le mal ne manque pas dans nos vies et autour de nous. L’offensive en Ukraine l’illustre à l’envi. Et ne soyons pas de mauvaise foi. Il y a un agresseur, mais il n'y a pas le camp des gentils duquel bien sûr nous serions. Pour chercher la paix, ou la réconciliation, ou au moins le dialogue diplomatique, encore faut-il accepter de reconnaître que nous n’avons pas les mains propres.

Le conflit russo-ukrainien pas plus que les autres qui durent depuis si longtemps ‑ en RDC, au Soudan, au Congo, au Yémen, l’injustice et l’insécurité en Haïti, la pauvreté à Madagascar, les violences contre les Ouïghours, la dictature en Birmanie, les tensions au Venezuela, à Taïwan et au Sahel, entre l’Inde et le Pakistan, l’Inde et la Chine, le Tibet, etc., ‑ ces conflits ne sont au cœur de nos vies. Ce n’est pas une raison pour les oublier et le travail du CCFD et de tant d’autres nous y aide.

Mais enfin, comment, ici, dans notre société, notre Eglise, notre communauté, semer la paix ? Et si chaque fois que l’embrouille pointait le bout de son nez, nous pensions à Pâques. Presque comme un mantra, une formule magique. Vous allez dire que ça fait païen. Mais quand je vois la prégnance de la religion archaïque dans nos pratiques, on ne va pas jouer les pharisiens !

La Pâque que nous célébrerons dans un peu plus de quarante jours, un mantra pour la paix, une formule pour exorciser la bête tapie à notre porte. Je sens la tension monter : Pâques. Je sens la colère ou l’injure surgir : Pâques. Je suis agressé, pris dans la violence de l’autre que j’ai peut-être, même sans le vouloir, suscitée : Pâques.

Voulez-vous que chaque jour, nous évoquions la Pâque. Non pas en parler, non pas y penser, mais s’y attacher, s’y lier dans la difficulté, lorsque le mal se présente et qu’il vaudrait mieux lutter que céder.

Il se pourrait que ce recourt peu orthodoxe à la Pâque nous convertisse. Nous n’allons pas pouvoir évoquer la Pâque et ne rien changer à nos vies bien longtemps. Si nous pensons à Pâques une fois par jour, car une fois par jour au moins, nous sommes avec le mal sous les yeux, si c’est la fidélité de Jésus à l’amour du Père pour l’humanité qui nous accompagne, que nous convoquons chaque jour, au lieu du mal, il y a fort à parier, que sans effort de carême, nous aurons laissé la Pâque nous convertir.

Ce à quoi je nous invite est une pratique, non des déclarations. Et cependant, l’effort ne sera pas un truc à faire, comme si l’attention aux frères, le partage et l’amour, la prière, étaient des trucs à faire. L’effort ne sera pas un truc à faire, mais de penser devant le mal à la paix de la Pâque. « Je vous donne la paix, je vous laisse ma paix. »

25/02/2022

Croire, force ou faiblesse ? (8ème dimanche)

« Un aveugle peut-il guider un autre aveugle ? Ne vont-ils pas tomber tous les deux dans un trou ? » (Lc 6, 39-45) Comment commenter une telle sentence ? Qui peut prétendre être en rien aveugle, avoir une perception ou une conception panoptique des choses ? Il en va de même avec la paille et la poutre. Qui peut prétendre avoir la vision claire ?

Faudra-t-il alors ne rien dire ? La traque contre l’hypocrisie, le décalage entre ce que l’on dit et de que l’on fait sont paralysants. Pourtant, il faut bien éduquer ses enfants, dire non aux violences et injustices, quand bien même on est soi-même, aussi, violent, injuste. L’exagération évangélique à laquelle conviennent parfaitement le proverbe et la parabole ne vise pas à interdire tout jugement, « Tu ne jugeras pas. » Mais le refus de mettre l’autre ou soi dans une case, de coller des étiquettes, définitivement, n’interdit pas de se faire une idée, de chercher à comprendre, d’exercer sa jugeote.

Sans quoi, le proverbe devient sophisme, coup de force du langage. Et rien de mieux que les apparences de l’évidence et la grandeur d’âme pour imposer le silence. Paradoxe du menteur qui fait disjoncter le sens. « Un Crétois dit : tous les Crétois sont menteurs. » Oui, nous ne sommes pas à la hauteur des injonctions morales que nous revendiquons. Même chose avec l’évangile. « Le disciple n’est pas au-dessus du maître. »

Se pose une question propre à notre époque, celle de la fin du savoir définitif. Nous avons pris conscience qu’il n’y a pas de savoir absolu, non seulement parce que tout évolue, mais « notre connaissance est partielle ». Tout est susceptible d’être interrogé, remis en cause. Y compris dans la pratique évangélique, y compris la pratique évangélique.

Le sens n’est pas inscrit dans l’ordre de la nature comme on veut le croire. Nietzsche a la vive conscience que la terre roule, détachée de son soleil, prophète d’un monde sans repère, d’un monde où il faut vivre avec des repères qui ne peuvent être absolutisés. On perçoit le danger ; la crainte a de quoi nous prendre ! On comprend que l’on puisse chercher à se réfugier dans l’hier prétendument solide.

Nous sommes livrés à des lectures infiniment diverses voire contraires du monde et de la vie, de la foi. D’où la diversité, jusqu’à la contradiction, dans le monde, la société, l’Eglise. Cela aussi fait peur, jusqu’à rendre violent Les vérités alternatives (fake news et complots) vaudraient comme le reste, puisque le reste est toujours aussi une construction. Certes on ne peut pas dire n’importe quoi, mais qu’est-ce qui fixe ce qui est solide, puisque le savoir absolu, définitif, n’existe pas ?

C’est dans ce monde qu’il faut vivre et apprendre à vivre, dans ce contexte que nous croyons. L’apprentissage de ce qu’est vivre n’est jamais fini. L’épisode de Jésus au temple montre que l’on a toujours su que l’on ne peut confondre sagesse et vieillesse. Jusqu’à la consommation de nos années, nous sommes des débutants. Nous débutons dans la vie, même à un âge fort avancé. Nous débutons dans la relation au monde et aux autres, dans la foi aussi.

Rien n’échappe au doute. Le doute n’est pas une méthode pour arriver à la fermeté des principes, c’est une condition, la condition humaine. Il en va ainsi de notre foi, parce qu’elle est pratique humaine. Nous ne sommes pas disciples parce que nous aurions trouvé le sens. Nous ne sommes pas chrétiens parce que l’évangile est vrai. Certes, il serait mensonge, nous ne pourrions nous y fier ! (Comme l’enseigne l’antinomie du Crétois, le mensonge n’est pas le contraire de la vérité. Il n’existe que comme vérité. Un mensonge qui se déclare non-vérité n’est pas un mensonge, c’est une vérité.)

Vivre, c’est risqué et risquer. Croire, c’est risque(r). Non seulement nous ne savons rien de ce que la vie et la foi nous réservent. Nous marchons comme des aveugles ! Comment nous conduirions-nous les uns les autres ? Mais les convictions, les décisions sont toujours à reprendre, prendre de nouveau ou corriger. Pensons à la vie conjugale, à notre foi.

Nulle invitation à faire n’importe quoi sous prétexte que tout se vaudrait puisque rien ne tient. Mais disposition à vivre nos convictions sous le mode de ce qui leur manque. La foi n’est possible que comme ouverture à ce que nous ne soupçonnons pas même (un truisme !). Nos convictions ne sont pas vaines ; elles ne sont possibles comme repère, ce à quoi l’on tient, que dans la faiblesse. Il y en a qui tiennent d’autant plus à leurs idées qu’ils en ont peu ! Tant pis pour nous si nous en sommes à rêver comme des enfants à la force des héros. Faiblesse de vivre, faiblesse de croire. Ce n’est pas d’être aveugle, le problème, mais de croire que l’on voit !

18/02/2022

Amour des ennemis (7ème dimanche du temps)

L’amour des ennemis paraît souvent une des spécificités de Jésus, même si beaucoup savent que le cercle de la violence n’est définitivement rompu que par l’amour et le pardon. Qu’à court terme, il faille user de la violence contre la violence n’est guère contestable. Mais cela laisse des traces, nourrit la rancœur. L’amour et le pardon, la reconnaissance de l’autre comme frère, le rétablissement de l’autre dans la dignité de frère dont il s’est exclu par la violence, sont les seuls chemins d’une pacification solide tant personnelle que sociale.

L’amour des ennemis, pour exigent qu’il soit, hors de portée même, n’est pas plus optionnel qu’il n’est le propre de Jésus. Cela ne discrédite nullement l’homme de Nazareth et le témoignage qu’il rend au Père, au contraire. Cela l’inscrit comme l’un de ceux qui ont, par toute leur vie, réconcilié les hommes entre eux et avec Dieu.

Il est un ennemi dont on ne parle pas beaucoup et vers lequel je voudrais braquer les projecteurs : nous sommes à nous-mêmes notre propre ennemi, parfois, souvent. Et, à défaut d’avoir raison de nous haïr, nous avons souvent de bonnes raisons de ne pas nous aimer, d’avoir honte de notre vie. Plus on vieillit peut-être, plus on prend conscience de tout ce que l’on a raté, tout ce qui dans nos vies a été œuvre de mort.

Certes, l’on pourra préférer regarder ses réussites. Et c’est sans doute fort sain. Mais l’écharde dans la chair, comme dit Paul, demeure. A la différence de l’apôtre des Nations, on peut espérer n’avoir trainé personne à la mort. Demeure, par notre faute ou non, tout ce qui dans nos vies, a écrasé ou ignoré ou blessé l’autre. Et le vertige a de quoi nous prendre.

Il ne s’agit pas de nous flageller mais de savoir comment nous pouvons nous regarder, raconter notre histoire, vivre en paix avec nous et les autres, prendre part à la détermination de ce qui est bon pour la vie en société. Ne sommes-nous pas tous disqualifiés ? Comment n’être pas hypocrites quand nous savons le mal que nous avons commis ou laissé commettre, le mal dont nous sommes solidaires, ne serait-ce qu’à ne l’avoir pas dénoncé, refusé ?

Le Journal d’un curé de campagne précède de deux ans Les grands cimetières sous la lune. Bernanos prend-il conscience de ce qu’il a raté de sa vie dans des solidarités idéologiques contestables ? Aux biographes de le dire. Je trouve dans le roman une clef pour l’évangile de ce jour (Lc 6, 27-38). « Il est plus facile que l’on croit de se haïr. La grâce est de s’oublier. Mais, si tout orgueil était mort en nous, la grâce des grâces serait de s’aimer humblement soi-même, comme n’importe lequel des membres souffrants de Jésus-Christ. »

Laissons-là la haine de soi. Elle est encore une manière de nous placer au centre, alors qu’il importe de rejoindre la dernière place, celle du serviteur, celle qui permet à autrui d’être à la première. Lévinas le dit avec toute la force de l’hyperbole, être l’otage d’autrui, parce que l’autre est toujours homme, qu’il soit saint ou monstre. L’évangile aussi est hyperbolique : se faire l’esclave de tous, à la suite de Jésus. C’est le chemin inverse, le chemin de la déconstruction du « moi d’abord ». La grâce n’est pas de se haïr, de se mépriser. Misérabilisme. La grâce est de s’oublier.

Pratiquer une forme d’indifférence à soi-même parce qu’autrui est premier rend possible l’amour de l’ennemi que nous sommes à nous-mêmes. Expérience de la grâce, du don, de la gratuité. Aimé parce qu’humain, non parce que l’on serait aimable. « Tu aimeras ton prochain comme toi-même. » « Si notre cœur nous condamne, et comment ne le ferait-il pas, Dieu est plus grand que notre cœur. » Nous savons qu’ainsi est Dieu, parce que ceux qui nous aiment, qui ne sont pas Dieu, sont déjà plus grands que notre cœur.

« Tu ne jugeras » vaut aussi pour nous. Tu ne jugeras pas ta vie. Non que tu doives ignorer ton mal, mais il convient de déserter tes préoccupations autocentrées. Tu ne jugeras pas, parce que quand tu prends ta vie un peu au sérieux, tu sais bien que tu n’es pas meilleur que le criminel vilipendé. Dénoncer le mal pour voler au secours des victimes, oui. Si c’est pour te convaincre que tu n’es pas si mal, que tu es même quelqu’un de bien, c’est mensonge.

C’est dans la pratique de la miséricorde et de l’empathie que nous apprenons à notre cœur à ne pas nous condamner. Ce n’est pas le moindre gain de l’amour des ennemis !

11/02/2022

Malheureux vous, les riches (6ème dimanche du temps)

Dieu est don. Dieu ne sait faire qu’une seule chose, si l’on peut dire donner. Mieux, l’être de Dieu c’est de se donner. Il est don, l’acte de donner et ce qui est donné.

Cette manière de parler est bien sûr limitée. Mais il n’en pas qui ne le soit. Elle donne tout de même à penser, et la synonymie, en français, du don et du présent ne manque pas de pertinence quand on l’emploie avec Dieu. Dieu est don, Dieu est présent.

Aussi, prier, croire, n’est rien d’autre que disposer sa vie à répondre, lui donner forme de réponse en accueillant le don qu’est Dieu lui-même.

La gratuité de ce don est totale, sans repentance. Dieu ne reprend jamais, Dieu ne se reprend jamais. C’est ce que nous appelons la grâce. Quand Dieu se donne, il s’abandonne, il se vide de lui-même. La kénose du Fils, le fait de se dépouiller de ce qu’il est jusqu’à l’anéantissement, n’est pas une particularité du Fils. Elle est la substance même de Dieu, s’il est vrai qu’il y a consubstantialité des personnes divines. Le Fils est la révélation de Dieu. « Dieu, personne ne l’a jamais. Le Dieu unique engendré, le Dieu unique Fils, qui est tourné vers le sein du Père, c’est lui qui en est l’exégèse. » (Jn 1, 18) Ce que nous vivons de l’anéantissement de Dieu dans le monde pourrait bien avoir un sens hautement théologique.

Un bon confrère m’écrit ses jours « pour prolonger la réflexion au sujet de Dieu qui se donne. Dans mon itinéraire de croyant, de chrétien, de prêtre, Dieu n’est pas seulement celui se donne, mais aussi celui qui prend, celui qui taille, qui coupe. Celui qui sépare et détache ! »

L’évangile d’aujourd’hui (Lc 6, 17-26) apporte de quoi prolonger la réflexion. Mais il faut d’abord restituer les versets qui ont été omis. Chez Luc, les béatitudes sont prononcées devant les pauvres et les malades. Elles ne s’adressent qu’aux pauvres et au malades.

« Descendant alors avec eux, il se tint sur un plateau. Il y avait là une foule nombreuse de ses disciples et une grande multitude de gens qui, de toute la Judée et de Jérusalem et du littoral de Tyr et de Sidon, étaient venus pour l’entendre et se faire guérir de leurs maladies. Ceux que tourmentaient des esprits impurs étaient guéris, et toute la foule cherchait à le toucher, parce qu’une force sortait de lui et les guérissait tous. Et lui, levant les yeux sur ses disciples, disait : "Heureux, vous les pauvres". »

L’exagération de Luc ‑ la foule nombreuse, une grande multitude venue de tout notre actuel Proche Orient - attire l’attention : le contexte n’est pas un détail dont on pourrait se passer. Tout le monde est là, des foules, une multitude, venue de la région entière, et… que des malades. Il est bien évident qu’il n’y avait pas que des malades en Syrie Palestine au temps de Jésus. C’est que se penser bien portant empêche d’entendre Jésus.

Ce n’est pas Dieu qui taille, enlève. La vie s’en charge, la survie, la mort. Jésus s’adresse à ceux pour qui la vie est chienne. C’est beaucoup de monde ! Mais, chose curieuse, Jésus s’adresse ensuite aux riches, à ceux qui vont bien. D’où sortent-ils ? (Sans les versets omis, on a de quoi penser qu’il y avait parmi les auditeurs de Jésus d’autres personnes avec les malades, mais ce n’est pas le cas.) Jésus ne maudit personne. Mais il y a chez tout malade et possédé par un esprit impur un riche qui n’a pas besoin de recevoir pour vivre, qui omet que vivre n’est pas un dû, une possession effective ou pas, mais un don.

Pour entendre et recevoir et vivre du don de Dieu, les massacrés de l’existence sont les mieux placés. Comment pourraient-ils vivre si Dieu ne se donnait, eux qui n’ont rien, nous qui n’avons rien. Ceux qui se pensent justes, ceux qui sont en bonne santé, ont tout ce qu’il faut pour vivre ‑ reconnaissance, joie, biens, satiété - ne manquent de rien, où pensent être justes, pensent ne manquer de rien. Leurs mains pleines ne peuvent plus rien recevoir. Aussi, ils ne peuvent pas entendre le Dieu qui se donne. Ce n’est pas un hasard s’ils ne sont pas là avec les disciples, les malades et possédés par les esprits impurs, et ne peuvent écouter Jésus.*

Oui, il faut couper, tailler, se détacher, se vider les mains des richesses, non pas les richesses fallacieuses seulement, mais celles qui rendent la vie bonne. Ce n’est pas que Dieu reprenne. C’est que nous ne sommes disciples qu’à recevoir. Et pour recevoir toujours, impossible de posséder, d’avoir les mains pleines, même du meilleur.

Dieu ne reprend pas. L’accueillir suppose que l’on vive de recevoir. C’est cela croire. Vivre de recevoir, vivre de la confiance en celui qui se donne. Les pauvres ne sont pas heureux de leur misère mais de ce qu’ils sont en situation d’accueillir celui qui se donne’, ils sont heureux, parce qu’il se donne effectivement, s’est déjà donné ; c’en est fini des indigences et des pleurs.

 

 

*L’évangile écrit l’histoire du côté des perdants de l’existence. Du coup, les vainqueurs disparaissent. Et la liturgie les faits réapparaître ! L’évangile n’est pas misérabiliste, revanche et prise de pouvoir des minables qui imposent par les béatitudes la nouvelle loi. Il apprend à écrire l’histoire autrement, telle qu’elle se passe en effet, pour les massacrés de l’existence. N’y a-t-il que des massacrés de la vie ? En tout cas, personne n’échappe, au minimum, à la puissance destructrice du péché. Personne ne peut se penser dégagés de ce mal, pur, juste comme dirait Jésus. Dans les versets omis, nous avons remarqués qu’il y a beaucoup de monde, que des massacrés de l’existence.
Nombre des chrétiens ne comprennent pas la situation des victimes des pédocriminels. Et c’est la même chose avec les femmes, ou les homos (quoiqu’il en soit à propos du mensonge incroyable dénoncé par exemple par Sodoma). Il s’agit d’écrire l’histoire pour changer l’Eglise et la société, à partir des « blessés de la vie » comme on disait sous Jean-Paul II. On désignait ainsi tous ceux qui ne vont pas bien, soit du fait de la maladie, du handicap, soit parce qu’ils ne sont pas dans les clous de la norme ecclésiale. Tous dans le même sac, dont on n’est pas vraiment ; la preuve : l’Eglise, dans sa magnanimité, se penche vers eux, extérieure à eux. Que dit-on lorsque l’on dit que l’Eglise a entendu les victimes, si ce n’est que les victimes ne sont pas l’Eglise, mais ceux que l’Eglise écoute ? Il n’y a pas l’Eglise, qui se penche sur le sort de ces malheureux dont enfin elle entend le cri. Il y a les méprisés qui sont l’Eglise (ou du moins le Christ secouru ou méprisé dans ses frères et sœurs) et qui éprouvent avec la mort le soulèvement, le relèvement, anastasis. L’écriture de l’histoire du côté des perdants induit une théologie de la libération, la libération par la foi. C’est une affaire de précision historique, de justice et de pratique évangélique.