20/05/2023

L'épiscopat français n'est pas majoritairement François-compatible

Ce n’est pas moi qui le dis. Je ne fais que citer un des évêques de France.

Pouvait-on dire plus clairement que l’épiscopat français n’est pas majoritairement François-compatible, mais demeure attaché à un des points les plus discutés de l’ecclésiologie de Benoît XVI, tant comme pape que déjà comme préfet de la Doctrine de la foi ?

Que les décisions de l’assemblée des évêques ne soient pas contraignantes permet certes de tenir ensemble des gens aux vues contradictoires ; cela n’empêche ni les audaces pastorales, rares, ni les politiques communes de retour en arrière ("indietrismo" comme dit François), ni les fuites en avant qui n’ont plus rien d’évangéliques et transforment l’évangélisation en une campagne promotionnelle (Faut que ça marche et qu’on puisse exhiber les parts de marché !). Ce fonctionnement épiscopal, sous prétexte de garder à chaque Eglise particulière son statut propre que les décisions isolées de son évêque exprimeraient, est une manière de décider de ne surtout pas marcher ensemble, de ne surtout pas faire Eglise avec ceux qui ne pensent pas comme moi. C’est un non catégorique à la synodalité. Si les évêques entre eux ne savent pas ou ne veulent pas décider ensemble, sont-ils les pasteurs de l’Ecclesia dont un autre nom est synode ? Si eux ne le font pas, qui pourra exiger qu’il en aille autrement dans les paroisses et autres lieux ecclésiaux. L’archipellisation que les sociologues décrivent pour la société française vaut pour l’Eglise. Comment pourrait-elle être catholique ?

 

 

« C’est une question ecclésiologique : comment conçoit-on le rôle de la conférence des évêques ? En France, nous insistons sur le fait que chaque diocèse est une Église pleine et entière. La conférence est pensée comme un lieu de concertation et pas un lieu de décision. [...] Ce n’est pas le cas dans d’autres pays européens comme l’Allemagne ou la Belgique où il y a moins de répugnance à avoir une conférence épiscopale décisionne
lle pour l’ensemble de l’Église du pays. Nous sommes trop dépendants, [en France] au sujet des conférences épiscopales, de la compréhension, à mon avis restrictive, qui vient de Jean Paul II et de Benoit XVI. [...] Donner plus de poids à la Conférence, ce serait aller vers une communion, pas seulement affective comme on dit, mais effective, plus contraignante, avec des règles et des procédures, bien sûr. [... Ce que je dis là n’est pas partagé par la majorité de mes confrères.] Nous craignons de ne plus être maîtres dans nos diocèses. Certains, bien sûr, font bouger les choses à l’intérieur de leur diocèse, mais ceci reste trop lié à nos personnalités, à nos théologies, nos ecclésiologies et cela explique cette disparité que l’on constate dans notre pays. »

Pascal Wintzer, Entretien avec D. Quinio, 19 05 2023

 

Primatiale de Lyon, dans le sanctuaire.

16/05/2023

Mythologie de la foi (Ascension)

« Il est assis à la droite du Père. » Nous disons cela dans la profession de foi. Nous le confessons à la fin d’une série de moments de la vie de Jésus. « Par l’Esprit Saint, il a pris chair de la Vierge Marie, et s’est fait homme. Crucifié sous Ponce Pilate, il souffrit sa passion et fut mis au tombeau. Il ressuscita le troisième jour, conformément aux Écritures, et il monta au ciel ; il est assis à la droite du Père. »

Si l’existence humaine, la croix sous Ponce Pilate, la passion et l’ensevelissement relèvent assurément de la description, il n’en va pas de même de venue en la chair par l’Esprit, de l’ascension et de la présence à la droite du Père. Certes, l’historique déteint sur l’ensemble de la confession de foi, mais le « mythique », en retour, contamine cette même profession dans sa totalité.

Mythique, ai-je dit, parce qu’il s’agit d’un dit qui prétend à la pertinence alors même qu’il ne s’encombre pas de la possibilité de sa vérification. Ce dit s’impose par autre chose que la logique, par exemple par l’autorité d’un dieu qui l’enseigne. Et vouloir le prouver serait sacrilège, impie, profession de non-foi.

Lisons Tertullien (vers 190) : « Quoi de commun entre Athènes et Jérusalem ? Entre l’Académie et l’Eglise ? Entre les hérétiques [par rapport aux platoniciens] et les chrétiens ? Notre doctrine vient du portique de Salomon qui avait lui-même enseigné qu’il faut chercher Dieu en toute simplicité de cœur. Tant pis pour ceux qui ont mis au jour un christianisme stoïcien, platonicien, dialecticien ! Nous n’avons pas besoin de curiosité après Jésus Christ, ni de recherche après l’Evangile. Dès que nous croyons, nous ne désirons rien croire au-delà. Car ce que nous croyons en premier lieu, c’est que nous ne devons rien croire au-delà. »

Tertullien comme les autres, mieux que bien d’autres, sait que le muthos appelle le logos. Il confesse le Verbe logos fait chair et combat les élucubrations de ceux qui se prétendent philosophes. Il ne peut admettre que la vérité vienne de raisonnements. Elle advient gracieusement en Jésus, sans pourquoi, sans motif, sinon la gratuité qu’est Dieu.

Nous ne savons parler de ce que nous n’observons pas autrement qu’à recourir à l’image, au mythe, au comme si. Déjà pour ce que nous observons mais qui dépasse l’entendement, l’amour et la haine, la confiance et la peur, nous avons besoin de métaphores et de paraboles. Combien plus pour l’origine et la fin, pour ce qui excède ou sature le monde.

Siéger à la droite du Père n’est évidemment pas une localisation. Comme si Dieu avait une droite et une gauche. Un personnage d’un roman de Saramago demande ainsi si Dieu n’est pas manchot, puisque l’on ne parle jamais que de sa droite ! Cette imperfection serait preuve de son inexistence. Heureusement, Jésus prie qu’entre les mains du Père, il remet son esprit !

Siéger à la droite du Père dit la grandeur et la proximité, la première place, tout près. Avec Jésus, comme le dit la préface de ce jour, l’humanité siège à la première place, est unie au Père, s’il est vrai que la droite du Père est une métonymie (une manière de désigner le Père par un de ses membres). L’enchaînement dans le symbole de foi de l’attestation de la mort et de la session à la droite du Père exprime littéralement ce qu’on lit ailleurs : « Il est le premier né de toute créature » (Col 1, 15), « le premier né d’entre les morts » (Ap 1, 5).

Siéger à la droite du Père, c’est accéder à sa royauté, car siègent ceux qui gouvernent ou jugent. La nature, faite de croissance, est aussi ce qui meurt ‑ génération et corruption ; la dignité humaine est confessée à partir de Jésus, par lui, avec lui et en lui, plus forte que la mort. L’ascension ne dit que la résurrection, celle de Jésus et, en la sienne, la nôtre.

Le logos est, comme dit Paul, le logos de la croix, folie et scandale ; il passe aussi au crible le muthos royal. La royauté est celle du don jusqu’au dépouillement, comme celui qui régale, royal ! Jésus, et l’humanité avec lui, ne siègent à la droite du père, partagent sa royauté que dans le dépouillement, loin de ce par quoi l’imaginaire des princesses et rois nous fascinent jusqu’à nous aimanter.

Nous n’avons rien perdu de la vérité de la confession de foi en parlant de muthos. Mais nous ne pouvons la lire au premier degré. Nous ne la rejetons pas pour autant. Nous l’appréhendons dans une naïveté seconde, naïveté parce que nous l’écoutons à la lettre, seconde, parce que nous l’écoutons au crible du logos, de la raison, de la reprise réflexive ‑ pléonasme. Jésus ne serait pas vraiment homme si la grandeur du logos n’était lui-même. Et c’est bien ainsi que Jean le désigne, Logos de Dieu.

  Hans Süss von Kulmbach (1513)


12/05/2023

Deux assistants de vie / Jn 14, 15-21 (6ème dimanche de Pâques)

 

Jésus est la Samaritain qui conduit celui qu'il assiste.
Cathédrale de Chartres (vers 1210)

« Moi, je prierai le Père, et il vous donnera un autre Défenseur qui sera pour toujours avec vous. » (Jn 14, 15-21) Avons-nous besoin d’un défenseur ; contre qui nous défendrait-il ?

Le terme utilisé par l’évangile est intraduisible au point que, souvent, on se contente de le transcrire, paraclet. Il désigne une personne appelée à se tenir à côté, et dans un contexte juridique, un avocat, d’où la traduction liturgique, peu heureuse, de défenseur. On préfère parfois dire aide, ou consolateur. Peut-être pourrait-on avancer conseiller. Je trouve que assistant ne va pas mal. Son rôle semble être de rappeler ce que Jésus a dit (Jn 14, 26) ; on dit d’un avocat qu’il assiste son client ; il y a des assistants, ceux que l’on appelait secrétaires, mais aussi des assistants de vie, qui ont été appelés aux côtés de qui n’arrive pas à se débrouiller seul.

Le terme n’est utilisé que par Jean, quatre fois seulement. On comprend avec notre extrait qu’il y a deux assistants, Jésus et l’« autre défenseur », l’Esprit. La Première lettre de Jean reprend une fois le terme : « Si quelqu’un vient à pécher, nous avons un défenseur auprès du Père, Jésus Christ, le juste. » (1 Jn 2, 1) C’est surtout cette occurrence qui invite à traduire par avocat. Pécheurs, nous serions sur le banc des accusés, et Jésus nous assisterait devant Dieu.

Evidemment, cette manière de voir est insupportable. Le Père n’est pas un accusateur. S’il est juge, c’est pour nous relever, et d’avocat, il n’est pas besoin. Nous n’avons pas de défense à présenter car le jugement n’est pas à craindre, il est notre espérance. Etre enfin libéré du mal, en premier lieu en nous. Jésus le juste nous introduit auprès du Père, nous oriente vers le Père (pros ton patèra), comme il est lui-même tournée vers Dieu (pros ton Theon).

L’évangile (Jn 10) dit bien le rôle de Jésus : il est la porte, celui par qui l’on passe. Il est l’accès au Père, non que le Père se protège de nous dans un royal isolement, mais que « pour les hommes, c’est impossible ». Pour les hommes, s’approcher de Dieu est impossible. C’est seulement parce que Dieu s’approche de nous qu’il nous est possible de vivre de lui. Le péché n’est qu’un signe de l’impossibilité. Mais qui sommes-nous pour nous approcher de Dieu. Heureusement, il se fait proche de nous. Jésus n’est donc pas avocat, mais passeur, assistant de vie. Par lui, avec lui et en lui, l’humanité accède à la vie de Dieu, de sorte que, même pécheurs, nous avons par Jésus, le juste, accès à la bonté de Dieu qui veut notre vie.

Ce premier assistant qu’est Jésus pour nous est l’un d’entre nous, travaillé par la sainteté, ouvragé comme le saint, au point que les disciples reconnaissent en lui la vie, la parole, l’existence, l’être de Dieu. C’est ce que nous venons de lire : « Vous, vous me verrez vivant, et vous vivrez aussi. En ce jour-là, vous reconnaîtrez que je suis en mon Père, que vous êtes en moi, et moi en vous. »

Il est des rencontres, il est des personnes dont la bonté, la grandeur humaine, font toucher Dieu. Jésus en est. Assurément l’est-il d’une manière exceptionnelle. Faut-il aller plus loin pour exprimer la foi des disciples ? Peut-être. Mais il se pourrait que ce ne soit pas de notre ressort car « pour les hommes, c’est impossible ». Pour voir Jésus vivant aujourd’hui, dans les rencontres et les personnes, un autre assistant nous est indispensable.

Ouvrir nos yeux à la vie, même dans l’enfer de la mort, de la guerre, de la faim ; nous faire toucher la grandeur de ceux que Dieu aime, même dans une prison ; ouvrir nos oreilles à la parole de Jésus, même dans le bruit assourdissant des préoccupations et de la coursive ; donner le goût de bâtir un monde fraternel, même lorsque l’on est dégoûté de tout ; faire sentir la bonne odeur du Christ, même quand nos péchés puent. Voilà ce que fait celui qui « demeure auprès de [nous] » pour que nous vivions comme Dieu le désire, pour vivre comme Dieu.

Vivre ici la vie de Dieu. Rien que cela ! N’est-ce pas impossible pour les hommes ? Et pourtant, nous avons un assistant de vie. Après que Jésus a montré le chemin, la vérité et la vie par tout son être, l’Esprit en nous est la sainteté de Jésus parce qu’il est son Esprit, l’Esprit en nous est vie de Dieu, altissimi donum dei, don du Dieu plus grand, du Dieu plus autre. Autre que lui-même, et il est en nous ; autre que nous-mêmes, et nous sommes en lui. Les versets suivants le disent : « Demeurez en moi comme moi en vous. […] Comme le Père m’a aimé, moi-aussi je vous aime : demeurez en mon amour. » (Jn 15,.4. 9)