Comment lire la parabole des vignerons homicides (Mt 21,
33-43) comme une parabole et non une simple allégorie qui mènerait quasi
obligatoirement à une lecture anti-juive, substitution de l’Eglise à la Synagogue ?
En outre, une fois effectué le grand remplacement, la parabole ne serait plus
qu’une archive, trace historique de la nécessité du remplacement et n’aurait
plus rien à dire aujourd’hui aux chrétiens qui la lisent. Aujourd’hui, c’était
fait, la vigne est en de bonnes mains qui lui font produire du fruit.
Il y a dans la parabole un remake du jardin d’Eden. Le
propriétaire installe sa vigne comme le créateur le jardin et en prend soin
comme l’homme chargé de garder et de cultiver le Paradis. Les vignerons, comme
l’homme et la femme, mettent la main sur le fruit, se l’approprient, prennent
la place du maître, se font Dieu.
Le texte comme souvent pourrait nous tendre un piège,
laissant penser que l’enjeu, c’est la possession du fruit, puis, le devoir de
faire porter du fruit à la vigne. Ce serait une question d’avoir et de profit,
de récolte et de propriété.
La parabole ne se termine pas, puisque Jésus confie la
conclusion à ses interlocuteurs. Ce que l’évangile rapporte, la substitution, n’est
pas ce que pense Jésus, mais ce que pensent ceux qui sont précisément connus
comme ne pensant pas comme Jésus.
Lorsque Jésus récupère la parole, c’est pour la céder au
psaume : la pierre rejetée est devenue pierre d’angle. On abandonne le
champ sémantique du vignoble pour celui de l’architecture. Où est la cohérence ?
Il y a la nécessité d’une rupture, non d’un remplacement. Il faut penser non
pas autrement les (mêmes) choses, mais autre chose.
On ne parle pas, à la différence de tous les chefs ‑ ceux
qui gouvernent, pensent ‑, d’encadrer et de faire porter du fruit. Ça c’est
la préoccupation d’Adam et Eve. Ça, on ne cesse de l’entendre dans les propos
des évêques et prêtres, c’est l’obsession de ceux qui sont convaincus que
l’évangélisation, c’est plus de monde, plus de catéchumènes et de néophytes,
que la mission, c’est que tous soient cathos. L’Eglise pense comme Adam et Eve,
en propriétaire du fruit. La preuve, elle se comprend, certes non plus
littéralement, comme le substitut de la Synagogue, mais elle demeure convaincue
que la chrétienté est son objectif. Celui de Jésus est seulement que la
monde ait la vie, en abondance.
« Nous savons que nous sommes déjà passés de la mort à
la vie, parce que nous aimons nos frères. ». Voilà l’annonce évangélique,
le kérygme, sans cesse répété. C’est ce que signifie le « suis-moi »
et non je ne sais quelle organisation ecclésiastique.
Que la vigne porte du fruit est la préoccupation de qui veut
s’enrichir et érige l’enrichissement en vertu. N’est-ce pas le devoir de chacun
de porter du fruit ? Encore faudrait-il que le fruit soit bon. Or, il va
de soi que si nous portons du fruit, il est bon, que ce que nous appelons fruit
est bon ! En fait, et comment faire autrement, on n’imagine pas que l’Eglise
puisse ne pas produire que de bons fruits, que chacun ne puisse pas produire
que du bon fruit. Le ver est déjà dans le fruit comme le fruit dans la main d’Eve
et la bouche d’Adam.
Vous conviendrez qu’il y a urgence à passer à autre chose,
et non pas d’envisager les choses autrement. La pierre rejetée est pierre d’angle.
Ainsi, Jésus dans la parabole n’est pas le fils assassiné, mais le vigneron à
qui le maître finit par confier la vigne. C’est lui qui fait produire le fruit,
parce qu’il est le seul à ne pas mettre la main dessus, à le rendre au maître
pour que ce dernier régale l’humanité, amphitryon universel. Le thème
augustinien du pressoir mystique, souvent présenté par les icônes d’Europe de l’Est,
corrobore cette lecture.
La mission ne consiste pas à produire ou faire produire du
fruit, mais à ouvrir les mains pour recevoir. L’Eglise est témoin de la
générosité de la vie, de Dieu. La mission n’est pas semailles mais moisson. Ce
n’est pas à l’Eglise de savoir ce qu’elle moissonne parce que ce n’est pas elle
qui décide ce qui a été semé. Les anges, dit l’évangiles, feront le tri et
rejetteront la zizanie. La mission confiée à l’Eglise consiste à manifester les
cieux ouverts, encore une histoire d’ange, le monde vivant quand il manque (non
réduit à la servilité de pénurie, mais apte à recevoir). L’humanité est vivante
quand une parole lui est adressée.
Jésus donne à voir, révèle, parce que les pauvres sont son
corps, que la pierre rejetée devenue pierre d’angle, ce sont les exclus. En ce
huitième centenaire de la mort de François d’Assise, cela pourrait faire sens. C’est
une nouvelle fois depuis l’extérieur ‑ le ciel ouvert c’est alors les
exclus ‑, depuis ce que sociétés et Eglises rejettent, périphérisent, marginalisent,
mettent au rencard, que la vie advient, fruit ou maison commune, ouverte et
sûre.
Vers 1490, Bohème, Bibliothèque nationale, Vienne (Autriche) Mus. Hs. 15501; fol. 86v