« En tant que disciples du Christ, vous savez bien que la communauté chrétienne ne constitue pas un refuge dans lequel on se replierait pour se protéger de son époque. Au contraire, elle s’offre, à l’instar des anciennes cathédrales, comme un espace d’accueil, de respect, de révélation et de sens pour tous. C’est là que réside la force d’une Église vivante : accueillir la périphérie qui se trouve déjà en son cœur, accueillir celui qui est éloigné mais en réalité déjà proche, accueillir l’étranger en qui le Christ frappe déjà à la porte. » (Léon XIV, Notre Dame 25 septembre 2025)
Qui sont les exclus, ceux de la périphérie ? L’étranger sans doute. Tous ceux en qui nous ne reconnaissons pas la figure de frères et sœurs.
Qu’est-ce qu’un lépreux en Ombrie au tournant de l’an 1200 ? Un monstre que la maladie défigure ; le danger de la contagion qu’il faut fuir autant qu’exclure ; l’humain condamné purgeant une peine.
Les marchands d’Assises, derrière les remparts reconstruits, se protègent des assauts guerriers ; la nuit tombée, derrière les portes fermées, la ville s’isole et tient à distance les vagabonds voleurs et les lépreux. Marchands, pros de l’échange, ils ne commercent pas avec tous. Ils administrent la commune entre confères, enfin débarrassés de la tutelle d’un plus fort qui taxaient durement leurs gains. Une sorte de confrérie, une fraternité… entre pairs.
Lorsque François rencontre le lépreux, en 1205, il a vingt-trois ans et commence à comprendre que la vie, celle d’un fils de marchand destiné à prendre la relève du négoce ou celle d’un combattant pour l’emporter par la force, n’est pas la vie. Embrasser le lépreux, c’est embrasser la quintessence de l’indésirable, danger de la contagion, de la mort, devenir infrahumain ; le danger. Et cela le répugne de toutes les fibres de son être physique, social et culturel.
Mais le baiser au lépreux qui devient compagnon, avec qui il partage le pain, et surtout la mendicité, c’est la découverte de la fraternité. Une fraternité autrement plus ample que celle des marchands, qui n’existait qu’à se choisir entre égaux, c’est-à-dire à exclure tous les autres.
La fraternité aux dimensions de l’humanité, c’est ce que Jésus appelle le royaume. La commensalité, ou plutôt la frugalité avec les exclus ouvre la vie aux dimensions de Jésus lui-même et, si Jésus est Dieu, aux dimensions de Dieu. On comprend que celui qui s’y livre ne puisse plus voir le monde de la même manière.
François n’apporte rien au lépreux, il sait que l’on ne guérit pas cette maladie. Il ne peut l’imaginer à l’époque. François ne donne rien à ce lépreux. Il se flagelle, exercice d’ascèse pour se prouver qu’il est sur le bon chemin, celui de la sainteté. C’est lui qui reçoit. François ne fait pas la charité, il découvre le royaume maintenant, la terre nouvelle, les cieux nouveaux où règne la justice.
François n’accueille pas. Il sort. Pas de lépreux au centre, mais la périphérie comme centre. Dès les mois suivants, il a conscience que la ville ne peut accueillir ce qu’elle rejette et encore moins vivre à ses propres marges. Cela n’est possible ni dans la ville, ni chez son père, ni dans la confrérie, la fraternité des marchands. Il rend ses vêtements à celui qui habite le centre et n’y laisse entrer personne, de façon stable, égale, fraternelle.
Si je peux me permettre de corriger Léon, ainsi que m’y invitait un ami, il ne s’agit pas d’accueillir les périphéries, mais de s’y rendre, à tous les sens du terme. Il s’agit de demeurer avec les pauvres, les exclus, parce que c’est là que se trouve Jésus. Et comme François, nous ferons une drôle d’expérience. Ils n’entreront pas dans la cathédrale, en venant « chez nous ». C’est l’humanité tout entière qui deviendra cathédrale – voyez la dimension, voyez l’éclat, autre chose que Notre Dame, même superbement restaurée ! ‑ où tous seront chez eux, chacun chez lui.
Giotto, Mort et ascension de saint François, détail, Assise, entre 1290 et 1296.

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