04/08/2023

La transfiguration du serviteur Mt 17, 1-9 (6 août)

 undefined

Pierre, Jacques et Jean, le groupes des trois que l’on pense comme les disciples privilégiés. C’est curieux cette affaire. Si Dieu ne fait acception de personne, le rôle que joue dans l’Eglise naissance les trois disciples ne peut être un privilège. C’est nous qui ne pouvons nous empêcher de penser ainsi.

Juste avant la transfiguration, Pierre s’est fait traiter de Satan (Mt 16, 23). Quant aux rêves de grandeur des deux frères que leur mère porte devant Jésus (Mt 20, 20-28), il indique que les fils de Zébédée n’ont rien compris à l’enseignement de Jésus : dès la descente du Thabor, Jésus intronise l’enfant comme figure du royaume (Mt 18, 1-6).

Un enseignement nouveau se fait entendre ; les paraboles du royaume du chapitre 13 déploient une nouvelle compréhension de Dieu et partant des « disciples du royaume », celui que Jésus nomme père. Mais tous résistent, foules, scribes et pharisiens, et même les disciples. Avec la transfiguration, « il s’agit pour l’évangile de ramener une église trop vite triomphante à la passion et au service, au rôle du serviteur du Seigneur. » (J. Cazeaux)

Pas facile de changer de perspective, d’abandonner la tradition des anciens, que représentent scribes et pharisiens (c’est en cela qu’ils sont l’anti-Jésus (Mt 23). On n’a jamais fini de laisser la religion de nos pères, le bon vieux temps, la logique de la rétribution, surtout quand on appartient au peuple choisi, surtout quand on a conscience avec Jésus, d’être dans l’alliance nouvelle et éternelle.

Les gens sont choqués par l’enseignement de Jésus (Mt 13, 57), alors qu’ils viennent de dire avoir « compris tout cela » (Mt 13, 51). Juste avant la transfiguration, les disciples sont repris ; ils continuent à penser comme les scribes et les pharisiens. « Gens de peu de foi, pourquoi faire en vous-mêmes cette réflexion, que vous n'avez pas de pains ? Vous ne comprenez pas encore ? Vous ne vous rappelez pas les cinq pains [et les restes…] ni les sept pains [et les restes…] Comment ne comprenez-vous pas que ma parole ne visait pas des pains ? Méfiez-vous, dis-je, du levain des pharisiens et des sadducéens ! » (Mt 16, 8-12)

Ce qu’enseigne et vit Jésus ne passe pas : le plus court chemin pour aller à Dieu, ce sont les frères ; l’accomplissement de la loi ni ne donne pas bonne conscience ni ne réside dans la stricte observance. Jésus appelle à un amour « impossible pour les hommes » (Mt 19, 26). On ne tient pas le divin, pas plus dans un temple que dans la prière. La tente qu’il dresse n’est pas lieu du repos, camp fixé, mais nomadisme et errance. Pas de tabernacle, de tente, de temple. Se perdre, mourir même, annonce de la passion qu’il est satanique de refuser.

On ne peut avoir Dieu sous la main, parce que lui-même ne nous veut pas à sa main, à sa botte, mais dans la liberté de l’Esprit, qui souffle où il veut, dit Jean, dont nous ne savons ni d’où il vient, ni où il va. Se défaire du Dieu qu’on pourrait tenir ou qui nous tiendrait. Elie n’a pas de tombeau ; on ignore où serait celui de Moïse ; celui de Jésus est vide. Le lieu de Dieu c’est l’amour dont témoigne Jésus, libre par rapport à tout ce qui l’entraverait, même édicté par la loi. « Celui qui aime autrui a de ce fait accompli la loi » (Rm 13, 8).

Elie est le prophète eschatologique qui annonce l’imminence du royaume, mais son retour dans la gloire est la mort du Baptiste (Mt 17, 12). L’attachement à la loi, à la justice, c’est-à-dire à l’amour des frères, font de Jésus et du dernier des prophètes des serviteurs. Le royaume est « pour les autres » puisque Dieu en Jésus est « l’homme pour les autres ».

Ce qui est transfiguré sur le Thabor c’est la figure du serviteur. La transfiguration de Jésus manifeste la vérité de son existence. Il importe de ne pas se laisser éblouir ou fasciner par la lumière. Il faut même en détourner le regard pour voir ce que la voix dans la nuée fait entendre : celui dont la mort pour être serviteur est annoncée est le bien-aimé du Père.

 

A. Mantegna, vers 1488, Copenhague  

01/08/2023

Le commentaire de la parabole du bon grain et de l'ivraie / Mt 13, 36-43 (Mardi 17ème semaine du temps)

Comment lire le commentaire que Matthieu donne à la parabole du bon grain et de l’ivraie (Mt 13, 36-43) ?

Plusieurs indices invitent à se méfier d’un premier degré.

La conclusion, « que celui a des oreilles entende ! » Pourquoi préciser cela si ce n’est parce qu’il faudrait faire attention à ne pas comprendre de travers, ce qui pourrait être plus compliqué que prévu.

Les disciples demandent une explication claire. Mais enfin, la parabole n’était pas claire ? Jésus parlerait-il de façon pas claire comme ceux qui veulent tromper, comme le serpent de la Genèse. La demande intrigue. D’autant qu’elle parle de la parabole de l’ivraie. Mais ne serait-ce pas davantage la parabole du bon grain, ou éventuellement du bon grain et de l’ivraie ? Pourquoi insister sur les méchants, comme si l’on voulait que Jésus les dénonce, comme si les méchants, cela existait, clairement distingués des bons.

C’est ainsi que pensent les pharisiens et les scribes, et c’est bien pour cela que Jésus les traite d’hypocrites au chapitre 23. C’est comme cela que nous pensons souvent. Or le monde n’est pas clairement réparti entre bons et méchants, mais chacun est à la fois capable du meilleur et du pire. Je pense que nous en savons tous quelque chose.

Les disciples ont aimé Jésus qui guérit et nourrit. Mais il faut suivre le même Jésus qui remet en cause l’enseignement des scribes et des pharisiens. Or cet enseignement est ce que l’on a toujours cru, c’est aussi l’enseignement qui fonctionne très bien avec l’idée que l’on se fait de Dieu. On attend qu’il brûle les mauvais, comme l’ivraie. Il faut brûler l’ivraie sans tarder, punir ceux qui le méritent, sans les laisser grandir avec le bon grain que nous sommes. Que surtout, ils ne nous contaminent pas.

Que Jésus dise clairement ce qu’il pense, s’il est prêt à laisser grandir les mauvais. Piège comme ceux des pharisiens. Piège auquel Jésus ne se laisse pas prendre. OK, si c’est ce que vous voulez, la condamnation des mauvais, alors, on y va. Et la liste de correspondances qui réduit la parabole à une simple allégorie aboutit à la condamnation.

Nous savons que ce n’est pas ce que pense Jésus, venu sauver les pécheurs. Ce sont les malades qui ont besoin du médecin (Mt 9, 12). Heureusement, évangile, bonne nouvelle, le soleil darde ses rayons aussi sur les méchants ! Heureusement, évangile, bonne nouvelle, la pluie nourrit aussi la terre des mauvais. Sans quoi, nous serions foutus. C’est scandaleux, bien sûr, mais c’est la condition de notre survie, à nous qui ne sommes pas que bons, et c'est un euphémisme.

Qui a des oreilles pour ne pas entendre se coupe l’herbe sous les pieds à lui-même, car la condamnation des méchants le concerne, qu’il l’admette ou pas. Qui ne veut pas entendre l’évangile de la miséricorde se condamne lui-même à la Géhenne. Mieux vaut comprendre la parabole autrement !

Elle parle de Dieu, bon comme le grain qu’il sème, qui débarrasse par les siens (tous ceux qui font le bien comme dit Mt 25) le monde du mal, qui brûlera en nous le mal pour ne laisser que resplendir sur nos visages la bonté à l’image et ressemblance de laquelle nous avons été créés.

28/07/2023

Ecouter qui est Dieu Mt 13, 44-52 (17ème dimanche du temps)

St Benoît - Écoute 

 Terre cuite de Fr. Antoine Gélineau (Tamié)

 

Trois brèves paraboles, plutôt des dessins de presse que des histoires, pour parler du Royaume des cieux. Chaque fois, comme déjà précédemment, il s’agit de dire ce que nous ne connaissons pas, le Royaume.

Pourtant, si l’on demande aux catéchistes, aux prêtres ou théologiens, aux chrétiens, ce qu’est le Royaume, ils auront une réponse. Comme s’ils en savaient plus que l’évangile lui-même, que Jésus même ! Le Royaume demeure inconnu, caché comme dit Eloi Leclerc. Il n’est ni un lieu, ni un temps, ni un état à venir. Il est une manière de désigner Dieu. On ne parle pas de Dieu, on ne devrait pas parler de Dieu. Comment en parler comme du reste, petits fours de l’apéritif tout à l’heure ou outils, œuvres d’art ou personnes que nous côtoyons.

C’est salir son nom que de le prononcer, et l’on usera de mille détours : une fois l’ange du Seigneur, une fois sa présence ou sa sainteté, une fois les cieux ou le Royaume. Et Matthieu pousse jusqu’au bout le silence qui dit Dieu ne parlant pas du Royaume de Dieu, mais du Royaume des cieux.

Nous voilà bien avancés ! Car nous ne savons pas plus ce qu’est Dieu que le Royaume. Nous ne savons pas ce que nous disons lorsque nous disons Dieu. A preuve que le mot recouvre le meilleur et le pire, qu’il y a nécessité à faire le tri, comme avec le filet de pêche puisque, avec dieu, on peut aimer ou tuer, faire grandir ou détruire. Nous les connaissons les ayatollahs, y compris dans le catholicisme, qui ferment les portes du Royaume, lient de pesants fardeaux qu’ils ne remuent pas du doigt. Nous devrions sursauter, disjoncter, à exclure au nom de la vérité de l’évangile, de la splendeur de la vérité. Qu’est la vérité sans l’amour ? Veritatem facientes in caritate. « Amour et vérité se rencontrent, justice et paix s’embrassent » cantile le psaume.

Puisque la charité, l’amour, ne nous caractérise pas plus que cela ‑ cela se saurait ‑ il est urgent de ne rien savoir sur Dieu, histoire de nous assurer que nous ne sommes pas en train de rendre un culte au démon. Si le chapitre des paraboles du Royaume insiste tant sur le fait qu’il ne suffit pas d’avoir des oreilles pour entendre ni des yeux pour voir, qu’il faut être attentifs aux choses cachées, ce n’est pas pour rien. Ce qu’est le Royaume, qui est Dieu, n’est accessible que dans la conversion, l’ascèse de l’amour. C’est que l’on ne parle pas de Dieu ‑ nulle part il ne s’agit de cela dans ce chapitre ‑ mais seulement d’écouter.

Si le Royaume c’est Dieu ‑ et c’est bien ainsi que nous lisons la parabole du semeur, c’est Dieu qui sème ‑ alors Dieu est aussi le négociant en perles rares. Pour un trésor il vend tout, renonce à tout. A quoi donc renonce-t-il, et quel est ce trésor ou cette perle ?

Chacun, chacune, nous sommes le trésor du Seigneur, non pas indépendamment des autres, mais avec les autres. Son trésor, c’est la création tout entière, celle que Jésus récapitule comme disent Paul et Irénée, dont l’humanité à l’image et ressemblance dit tout le prix.

Mais qu’est un négociant qui n’aurait plus qu’une perle, la plus rare, à avoir vendu toutes les autres pour acheter celle-là ? Il est fou, il n’est pas raisonnable, il agit sur un coup de tête. Nous n’avons pas une parabole de la vie économique, mais une désignation de Dieu, et Dieu ne sait pas compter selon le mot de Jean-Noël Bezançon.

Dans tout ce chapitre, Dieu se dit par une action (ou une personne, homme ou femme, en action, ou une plante qui pousse, du levain qui fait lever la pâte). Faut-il penser Dieu comme une personne ou comme une énergie, une force vitale, celle de la croissance, non comme le veulent les économistes pour avoir plus, mais pour être en plénitude ? Les paraboles parlent de la nature qui pousse, croissance, jaillissement et de l’invisible levain.

Nous lisons la parabole qui ouvre le chapitre selon les terrains et l’exigence qui nous serait faite d’être bonne terre. Il est urgent de penser Dieu comme le semeur qui en met partout, excès de générosité, aussi nul que soit le terrain (lui, ne réserve pas l’eucharistie à ceux seuls qui respectent la loi de l’Eglise !). Il ne sème que le bon grain (et non la zizanie, mais qui pourrait semer autre que bon ?). Il est prêt à tout lâcher pour nous (sa richesse y compris, sa gloire y compris), nous accueillant comme le buisson les volées d’oiseaux du ciel.

26/07/2023

L'espoir par les sans-espoirs

« C’est seulement par les sans-espoirs que l’espoir nous est donné. » 
« Nur um der Hoffnungslosen willen ist uns die Hoffnung gegeben. »

La phrase est attribuée par H. Marcuse à W. Benjamin, sans référence, à la toute fin de L'homme unidimensionnel. Je n'en trouve pas la référence exacte. Certains la disent de E. Bloch dans le Principe espérance ou à Adorno, lesquels ont pu l'emprunter à Benjamin.

Ce qui m'importe, c'est la portée christique du propos, évangélique même.
 
PS Je reçois d'un lecteur les références
C’est de Walter Benjamin.
Goethes Wahlverwandtschaften, Gesammelte Schriften I.1, Frankfurt-am-Main, 1991, S. 201.
(Les affinités électives de Goethe)

 

Kaoutar Harchi, Comme nous existons, récit

 

Actes Sud, Arles 2021

C’est un court récit qui se lit comme un roman dans une langue simple et travaillée à la fois. Mais attention, danger. Un texte peut en cacher un autre, et c’est le cas. C’est un texte de sociologie, de sociologie de l’immigration et des banlieues. Certaines pages se lisent comme un documentaire, informé, renseigné, des événements qui... ont suivi la mort de Nahel ! Le jeune homme issu de l’immigration, comme l’on dit, né en France, français, a été tué à bout portant par un agent de police le 27 juin 2023. Comme si, avant même les événements de juin dernier, l’on savait que rien n’avait changé depuis vingt, quarante ans.

De la fin des années 80 à 2010 environ, une fillette de parents marocains grandit en France. Elle découvre ce qu’elle ne sait pas encore nommer - le racisme -, non seulement à travers les insultes et vexations, mais surtout les injustices. Elle prend conscience que ce qui n’est que normal quand on l’a toujours vécu s’appelle injustice. Elle apprend à renverser la logique de pensée que la société où elle vit impose à tous, y compris à ceux qui en sont les victimes.

En fin de secondaire - c’est la seconde partie du texte - l'adolescente commence à se forger une conscience politique ce qui la conduit à engager des études supérieures en sociologie. La littérature pour l’autrice comme pour beaucoup depuis 70 ans notamment devient une arme, une manière d’agir. Sont évoqués les événements de 2005 suite à la mort de deux ados, Zyed Benna et Bouna Traoré, et la force des mères, qui élèvent leurs garçons, contrairement à ce dont tous sont convaincus.

L’écriture est calme, paisible même. L’amour de la fillette devenue jeune adulte pour ses parents qui crève chaque page, pourtant, n’empêche pas la violence volcanique que l’agencement des événements et pensées parvient à faire entendre. Il n’y a pas les méchants contre les gentils ‑ aucun adulte responsable ne peut croire que le pays de Candy existe ! Il y a une sociologie postcoloniale qui en raconte au moins autant sur ce que vivent les migrants ‑ comme ils existent ‑ que sur l’inhospitalité banale et suffisante de ceux qui se pensent chez eux, parce qu’ils ne sont ni musulmans, ni basanés, ni pauvres, parfois pas nés en France, à la différence de tant de français, qu’ils ne parviennent pas à considérer comme tels, mythe délétère d’une France blanche et chrétienne, quand bien même tellement peu croient en Dieu.

Présentation des ressorts sociologiques du texte par l’autrice ou un entretien récent.