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| Jérôme Bosch, Le jardin des délices, détail, vers 1505 |
Pourquoi faut-il lire la multiplication des pains en Jean
alors que la lecture continue de Marc en était à l’endroit précis où est racontée
la première des multiplications ? Certes, les versions de Jean et de Marc
sont assez proches ‑ assemblée du désert, disposition des personnes, herbe ‑
bien plus que celles de Luc et Matthieu. Mais cela interdit un commentaire
continu : à l’écart, pour se reposer, Jésus nourrit et prend soin non
seulement des Douze mais de toute la foule, ou plutôt, il nourrit et prend soin
des Douze donc de toute la foule.
L’endroit est désert, et pourtant l’on s’assoit sur l’herbe
verte. Certes un endroit désert n’est pas forcément une steppe aride mais dans
le Premier Testament, le désert est lieu de la soif. C’est la prophétie d’Isaïe :
« Que soient pleins d’allégresse désert et terre aride, que la steppe
exulte et fleurisse ». Le paradis est planté dans le désert de la mer
morte (Cf. Ezéchiel), le jardin des délices, l’Eden, s’installe aux lieux de la
soif. Alors que va s’ouvrir le discours sur le pain de vie, il s’agit de rassasier,
de désaltérer, de faire vivre. C’est aussi le psaume auquel déjà les versets
précédents en Marc font allusion à propos du repos et des brebis sans berger. « Le
Seigneur est mon berger, sur des prés d’herbe fraiche il me fait reposer. »
Autre figure édénique, celle du banquet de viandes grasses
et de vins capiteux servi sur la montagne du Seigneur. Elle renvoie aussi à la
redécouverte de la loi dans le livre de Néhémie, lorsque le peuple est convié à
manger. Il n’est plus sans berger, mais conduit par la loi que tous entendent
et comprennent. « Allez, mangez des viandes grasses, buvez des boissons douces et faites
porter sa part à qui n’a rien de prêt. Car ce jour est saint pour notre
Seigneur ! Ne vous affligez point : la joie du est votre forteresse ! »
Nous qui lisons ces textes alors que le septénaire sacramentel
est défini depuis mille ans, nous entendons dans la multiplication des pains et
le discours qui suit un enseignement eucharistique. Et ce n’est pas faux, en
entendant cependant, eucharistique étymologiquement. Nous assistons à un
enseignement sur l’action de grâce. « Jésus prit les pains et, après avoir
rendu grâce, il les distribua aux convives. »
Vous admettrez que pour nos oreilles catéchisées, parler de
convives n’est pas vraiment conforme à l’enseignement sur le sacrement de l’eucharistie,
du moins pas habituel. Marc parle de banquet, dans une redondance assez
curieuse : « banquet par banquet » ; on fait assoir les
gens groupe (de convives) par groupe (de convives), tablée par tablée.
On
pourra comprendre que le banquet eucharistique est édénique, non par contact direct
avec la présence réelle mais, si nous rompons le pain ensemble, l’humanité est la
fraternité nouvelle, celle du jardin, sans la mort, sans le mensonge, la jalousie,
le fratricide. Si la théorie de René Girard a du sens, la jalousie mimétique n’étant
plus de mise, il n’y a plus de sacrifice, et l’humanité n’a plus rien à offrir
à la divinité. Elle ne peut que recevoir le fruit de l’arbre de la vie que Dieu
s’apprête à lui donner, qu’il avait réservé pour le lui donner.
Et
voilà pourquoi l’action de grâce est un banquet. On mange le pain de vie, sa
chair, fruit de l’arbre de vie. Dieu rassasie son peuple du fruit de l’arbre, dont
il n’y a plus à s’emparer à la dérobée, par force ou en cachette. Il y a
seulement à recevoir et à dire merci.
La
multiplication des pains et le discours qui suit en Jean sont introduction ou
éducation à la vie qui se reçoit. Là, aujourd’hui, dès lors que l’on vit en
frère, dès lors que par Jésus l’on vit en frère ‑ et c’est toujours par
Jésus qu’on le sache ou non, c’est toujours christique qu’on le sache ou non, ‑
nous sommes introduits dans les relations nouvelles, celle de la Jérusalem
céleste, Eden, jardin des délices.
Si
je puis dire, c’est autre chose que de se régaler de la présence réelle, si
souvent regardée et peu mangée, si peu « bon à manger, et beau à voir ».
Est offerte, dans l’action de grâce, dans le remerciement même qui en découle,
la vie édénique, la vie du jardin des délices. Parler de sacrement
eucharistique est trop court, recourbe le don sur le sacrement. On ne va pas se
régaler de ce qui n’est que sacrement quand on peut se rassasier de la réalité !
L’enseignement le plus traditionnel à propos du sacrement de
l’eucharistie, c’est qu’il vise ce qu’il réalise, l’unité du corps. « En
ayant part au corps et au sang du Christ, nous sommes rassemblés par l’Esprit
saint en un seul corps. » L’humanité réconciliée, l’humanité récapitulée,
c’est cela l’Eden, c’est paradisiaque.