08/07/2022

La débauche samaritaine de générosité Lc 10, 25-37 (15ème dimanche du temps)

Faisons la liste des actions et attitudes du Samaritain (Lc 10, 25-37) : il voit, il est saisi de compassion, il s’approche, il panse les blessures en y versant de l’huile et du vin, il charge le blessé sur sa propre monture, il le conduit dans une auberge, il prend soin de lui. Le lendemain, il sort deux pièces d’argent, les donne à l’aubergiste, en lui disant : ‘Prends soin de lui ; tout ce que tu auras dépensé en plus, je te le rendrai quand je repasserai.’.

Cela ne fait-il pas un peu beaucoup ? Dans quel monde vivez-vous si vous n’êtes pas étonnés par tant de générosité, par cette débauche de générosité. Qui d’entre nous a déjà été l’auteur d’autant de bien à la fois en si peu de temps, et dans la durée ? Qui d’entre nous a déjà été témoin d’autant de bien en si peu de temps, avec l’engagement dans la durée ?

Un diocèse et des paroisses, par exemple, savent mettre à disposition un logement pour des migrants, tant qu’il ne sert pas. C’est généreux. Ça coûte des sous. Mais dès qu’on a besoin de récupérer le logement, on s’estime légitime : ainsi est rédigé le contrat. Les migrants, il leur arrive quoi ? Ce n’est pas le problème de ceux qui pensent à juste titre avoir déjà fait beaucoup. Le Samaritain ne se limite pas à beaucoup ; il est dans l’excès, dans la débauche de générosité. Les Samaritains ne sont-ils pas peu ou prou des débauchés ?

Je ne vaux pas mieux que ce diocèse ou ces paroisses. Qui vaut mieux ? Personne ne peut se prétendre à la hauteur de la débauche samaritaine de générosité. Mais comment se fait-il que nous ne l’ayons pas plus remarquée que cela, qu’elle ne nous étonne pas, que nous gobions le récit comme si elle était tout à fait normale, habituelle ou naturelle ?

C’est pire encore. Comme les enfants pré-œdipiens, nous nous identifions au héros, au Samaritain ! Personne ne s’identifie au prêtre ou au lévite, qui ont un comportement si proche du nôtre, voire aux bandits qui laissent à moitié mort le pauvre type tombé entre leurs mains. On n’exploite jamais que les pauvres ; ce sont eux que la société laisse à moitié morts.

« Nous ne pouvons pas accueillir toute la misère du monde » est la forme contemporaine de l’interrogation du docteur de la loi : « qui est mon prochain ? » Ce n’est pas à toi de déterminer qui est ton prochain, parce que forcément tu excluras quelqu’un, vraisemblablement les pauvres et les étrangers, et pire que tout, les étrangers pauvres. Ton devoir n’est-il pas d’abord de secourir tes proches ? La question du docteur est pernicieuse, parce qu’elle désigne, dénonce des lointains, dont il serait légitime que l’on s’occupe moins que de ses proches, que l’on ne s’occupe pas. « Nous ne pouvons pas accueillir toute la misère du monde. »

Jésus ne s’y trompe pas. Il retourne la question. Là encore, c’est étonnant qu’on ne le voie pas parce que le texte nous prévient, la première question du docteur met Jésus à l’épreuve et la seconde justifie cette manigance. « Qui est mon prochain ? » n’est évidemment pas une bonne question ! Jésus invite chacun à entendre du sanctuaire sacré de sa conscience un impératif catégorique : Agis de telle sorte que tout homme puisse trouver en toi un prochain. Sois malin, débrouille toi à ce que tous trouvent en toi un prochain. Ce n’est pas à toi de choisir ton prochain, parce que tu éliminerais ton lointain… qui est tout autant prochain.

La débauche samaritaine de générosité commande que l’on n’est jamais quitte avec la charité. La charité nous presse, oblige. Tant pis si cette morale judéo-chrétienne nous culpabilise. Que voulez-vous, quand le frère crève, est-ce le moment de dire : « désolé, mec, j’ai déjà fait assez, j’ai déjà assez aimé. » La charité ne peut être qu’excessive, débauche. L’amour ne se vit pas en mode mineur, en mode rigueur ou austérité budgétaire. On sait ce qui arrive lorsque que les aides sociales diminuent : les plus riches s’enrichissent encore.

La débauche samaritaine de générosité est invivable. « Pour les hommes c’est impossible. » Qui aime ainsi, jusqu’à l’extrême ? Qui relève, qui ressuscite le prochain par une vie de débauche (Cf. Lc 15) ? Autant qu’il est exigence éthique, l’amour révèle Dieu.

Nous disciples, le croyons-nous ? Nous, Eglise, le vivons-nous ? Les gens croiront en Dieu, non quand ils seront bons, se seront enfin convertis à la vérité de l’évangile, mais lorsque les disciples, nous, serons bons, lorsque nous serons enfin convertis à l’évangile.

03/07/2022

Le catholicisme dans ce qu'il a de plus beau

J’ai publié dans la feuille paroissiale un édito suite aux élections législatives. On pourra le lire ici. Je reçois le 27 juin le message suivant. Il est signé par un nom de famille, assez commun. Je ne sais pas identifier la personne émettrice.

Réaction à vos écrits
Je suis choquée en lisant vos propos se rapportant aux dernières élections législatives ! chacun a le droit de penser et de voter pour qui il veut et vous prêtre vous n'avez pas à afficher vos tendances politiques !!!! vous devez être neutre dans ce domaine. Contentez-vous de remplir votre mission de prêtre, dit modérateur, tout simplement, et pour exprimer vos idées politiques, faites-le dans l'isoloir ! Mme G.


Je réponds dans la soirée :

Madame,
Je vous remercie de votre message. Il vaut mieux dire les choses par devant.
Sincèrement, merci.
Il est vrai, je ne repère pas qui vous êtes. Vous ne vous présentez pas. Je ne sais quel village vous habitez.
Du coup, c'est bien difficile de vous répondre.
Après avoir lu votre mail, c'était l'heure de la messe que je célébrai après une après-midi passée à la prison à visiter les détenus.
La première lecture et le psaume du jour m'ont paru m'offrir la réponse que je vous devais. Que je n'aie pas à les choisir mais que ce soit les textes que la liturgie propose à tous les catholiques, il m'a semblé qu'ils vous étaient destinés et que je ne risquais rien à vous les faire parvenir.
Me contenter de remplir ma mission de prêtre, dit modérateur, tout simplement, n'est-ce pas faire entendre ces textes ? Et s'ils sont politiques, faudra-t-il les supprimer des Ecritures ?
Je vous prie de croire, Madame, même si je ne sais qui vous êtes, à ma considération pastorale.

Je recopiais la première lecture et le psaume du lundi de la treizième semaine du temps, année paire, que l’on pourra lire ici.

 

Une semaine plus tard, ce dimanche, pendant la messe, je reçois le message suivant :

Monsieur,
Si vous remplissiez tout simplement votre mission de prêtre, vous devriez connaître vos paroissiens et par la même occasion m’identifier, puisque j’ai noté mon nom à la fin de mon message !!!
Que vous préfériez certainement aller visiter les pauvres détenus, peut-être pour les sanctifier, c’est votre droit. Mais pensez aussi à utiliser votre énergie pour attirer les fidèles et remplir votre église. Les prisons sont pleines et les églises vides.
Où est le problème d’après vous ?
Ne prenez pas la peine de répondre, mais réfléchissez !  Une catholique déçue que son Eglise soit si mal dirigée.

 

Après la messe, nous célébrons un baptême. Je prends ensuite connaissance des différents messages et mails. Je réponds :

Si vous étiez à une des trois messes paroissiales, au moins avez-vous participé à ce que les églises ne soient pas encore totalement vides.
Sans quoi, vous n'auriez qu'à vous en prendre à vous mêmes.
Quant à ne pas vous identifier, j'en suis désolé. Mais nous partageons la responsabilité de cette lacune. Je connais bien des gens de cette paroisse, notamment ceux qui viennent à la messe.
Reste à voir ce que vous aurez fait de votre frère, un prêtre, pour qu'il ne sache vous remettre.
S'il manque de prêtres c'est aussi parce qu'ils sont plus que malmenés par les bons chrétiens.
Et votre message au lieu de provoquer une rencontre souhaiterait que je ne réponde pas. Si c'est cela l'Eglise, effectivement ce n'est pas ainsi que je la souhaite.
Bon dimanche.

 

Sans tarder arrive la réponse :

Pas de temps à perdre avec une personne de votre genre !!!!!

 

Je réponds :

Moi, si !
Bien à vous.

PS je publie notre parodie d'échange sur mon blog.

Illustration : Diocèse de Saint-Dié des Vosges.

01/07/2022

Mission et moisson Lc 10, 1-9 (14ème dimanche du temps)

« La moisson est abondante, mais les ouvriers sont peu nombreux. Priez donc le maître de la moisson d’envoyer des ouvriers pour sa moisson. » (Lc 10, 1-9) Voilà une des rares intentions de prière recommandée par Jésus. Elle est sans doute d’importance. Il s’agit de la bien comprendre. Or ‑ je ne saurais dire depuis combien de temps ‑, nous interprétons communément ces versets comme concernant les vocations spécifiques et plus précisément sacerdotales. Prier le maitre de la moisson d’envoyer des ouvriers signifie communément prier pour les vocations, pour qu’il y ait des prêtres.

Une telle lecture est anachronique. Jésus n’a aucune idée de ce que nous appelons prêtre. Il y a certes des prêtres pour exercer le sacerdoce en Israël et dans les religions. Il y a aussi des anciens, des presbytres, et dans le judaïsme du premier siècle et dans les débuts de l’Eglise ; les Actes principalement leur reconnaissent un rôle dans l’organisation des communautés chrétiennes. Mais jamais Jésus n’a pensé que des prêtres, comme ceux des religions, auraient un rôle, en tant que tels, dans la communauté de ses disciples. Quant à l’organisation des communautés chrétiennes, elle a été diverse. Parfois, il y a des anciens, des presbytres, comme à Ephèse ; notons que Paul, le plus ancien des auteurs chrétiens, ignore ce terme. Selon les habitudes et besoins locaux, les manières de faire de ceux qui fondent les communautés, les charismes et responsabilités sont nommés très différemment. Même si, avec Ignace d’Antioche, dans les années 100-110, on connaît une organisation très proche de la nôtre avec un évêque, des prêtres (presbytres) et des diacres, il faut attendre le troisième siècle pour que cela se généralise à toutes les communautés. A Rome, vers 180, on ne parle pas d’évêque.

Bref, il s’agit de sortir notre verset de la compréhension vocationnelle pour comprendre ce que Jésus veut dire. Assurément, le contexte est missionnaire. Les soixante-douze sont envoyés ‑ le verbe est apostolein, de la même famille qu’apôtre ‑ pour faire connaître la proximité du Royaume et le retournement qu’elle implique.

Il faut distinguer les Soixante-douze et les Douze, mais peut-être pas comme on le fait trop aisément. Les seconds, bien qu’appelés apôtres, ne sont pas envoyés, au chapitre 6, lorsque l’on parle d’eux, mais seulement juste avant le texte de ce jour. Ils n’ont pas d’autre raison d’être que de désigner le rassemblement eschatologique de l’humanité rassemblée, enfants dispersés, selon le modèle du peuple de Dieu et ses douze tribus. Ils ne sont pas envoyés ! (Lc 6, 12-16) Les Soixante-douze désignent aussi une totalité, celle des disciples, multitude foisonnante, six fois douze, envoyée, apostolée, si je puis dire.

En français, il y a assonance entre moisson et mission, de sorte que l’apostolat est moisson. Ce n’est pas le cas en grec, mais tout de même, l’envoi, la mission est dite par la parabole de la moisson. Voilà qui mérite encore que nous nous défaisions de nos habitudes de compréhension. Etre envoyé en mission, ce n’est pas semer, c’est moissonner. Etre envoyé en mission, ce n’est pas l’ascèse de semailles qui appauvrissent, dépossèdent, mais la joie de remplir son tablier, ses silos et ses granges. Rappelons-nous le psaume. « Qui sème dans les larmes moissonne dans la joie : il s’en va, il s’en va en pleurant, il jette la semence ; il s’en vient, il s’en vient dans la joie, il rapporte les gerbes. »

La mission ne demande pas de semer. C’est fait. « L’amour de Dieu a été répandu dans nos cœurs par l’Esprit Saint qui nous a été donné. » La mission est récolte, moisson, réjouissance, fête. Avouez que ce n’est pas ce que nous pensons, nous qui disons peiner sous le poids du fardeau missionnaire. Or ce poids, c’est le mal, non la mission que Jésus confie à l’ensemble des disciples en les envoyant deux par deux… moissonner dans la joie.

D’accord, le verset suivant parle de brebis envoyées parmi les loups. Voraces, rapaces, il ne faudrait pas que la moisson semée par l’Esprit du Seigneur ‑ le bien qui fait tant d’envieux, la générosité d’une création destinée à la jubilation du Royaume ‑ tombe dans l’escarcelle de brigands. Les loups ne sont pas ceux auxquels les disciples sont envoyés pour annoncer la paix, c’est-à-dire la proximité du Royaume, mais ceux qui dévoient cette proximité, ceux qui en profitent, se l’approprient en faisant régner la peur et la guerre. Les loups sont toujours dans les Ecritures ceux qui détruisent le troupeau du Seigneur, y compris en prétendant le paître. Jamais les destinataires de l’alliance. Il faudrait tout de même se demander pourquoi nous pensons que ceux auxquels nous devons annoncer la proximité du Royaume seraient des loups ! Que nous soyons de ceux qui rendent toute grâce au Père de la profusion de la moisson, ceux qui font eucharistie pour la joie d’une mission surabondante.

 

 

- Un prêtre vient de se suicider dans le diocèse de Versailles. Drame d’une vie qui n’arrive plus à vivre. Drame révélateur d’une Eglise mortifère pour nombre de baptisés, prêtres ou laïcs. Seigneur, donne-nous ta vie.

- La guerre encore et toujours. Jour après jour, destruction de l’Ukraine, violence au Sahel et dans la Corne de l’Afrique, au Mexique, Rohingyas, migrants à Melilla et dans la Méditerranée. Seigneur, donne-nous ta vie.

- Notre communauté, si timide à être signe de vie dans les villages, pourtant, par certains d’entre nous, tellement engagée dans le souci des uns et des autres, vie accompagnée comme une flamme de bougie que nous protégeons des vents contraires. Seigneur, donne-nous ta vie.

24/06/2022

Tu viens ? (13ème dimanche du temps)

Le verbe utilisé pour dire la suite de Jésus dans l’évangile de ce jour (Lc 9, 51-62) signifie au moins aussi précisément accompagner. C’est presque pareil, encore en français. « Qui m’accompagne ? » « Je te suis ! » Suivre Jésus, c’est l’accompagner parce que Jésus ne trace par la route devant, sans égard pour qui chemine avec lui, mais il marche à nos côtés, comme le raconte Les pèlerins d’Emmaüs. Il écoute et interroge, il explique et redonne force.

Suivre Jésus, ce n’est pas une occupation à temps partiel, qui laisserait la possibilité de vaquer à ses affaires, enterrer nos morts ou que sais-je ? Non que Jésus refuse que nous pleurions ceux que nous avons aimés ! Il s’agit d’être avec lui aussi lorsque nous sommes en deuil, et non de le rejoindre, un peu plus tard, quand cela ira mieux.

Il n’y a pas de moments où nous pourrions ne pas être avec lui, parce que même lorsque nous nous écartons du chemin, lorsque le péché nous domine, il fait le détour avec nous pour ne pas nous lâcher. Plus qu’à tout autre moment, nous avons besoin de lui, dans la misère de notre mal autant que dans la tourmente du deuil et de la souffrance.

Suivre Jésus n’est donc pas d’abord prendre une route spécifique, devenir prêtre ou se marier, travailler comme vigneron ou physicien. Suivre Jésus, c’est faire de toutes nos activités, de toute notre vie un chemin sur lequel Jésus marche et nous donne de l’accompagner.

Un texte que l’on attribue faussement à François, avec des références qui ne me plaisent guère ‑ on ne va tout de même pas faire de la pub aux Américains et à leur colonisation des cultures ! – dit bien les choses : « Nous avons besoin de saints avec des jeans et des baskets. Nous avons besoin de saints qui vont au cinéma, qui écoutent de la musique, qui traînent avec leurs amis. Nous avons besoin de saints qui placent Dieu en premier lieu avant de réussir dans n'importe quelle carrière. Nous avons besoin de saints qui cherchent le temps de prier tous les jours et qui savent être amoureux de la pureté, de la chasteté et de toutes les bonnes choses. Nous avons besoin de saints – des saints pour le 21e siècle avec une spiritualité adaptée à notre nouvelle époque ».

Suivre Jésus c’est vivre la sainteté de l’Esprit dans la vie qui est la nôtre, et non changer de vie, au sens où ce serait une autre vie, saint-sulpicienne ou fantasmée que nous devrions adopter. Suivre Jésus c’est changer de manière de marcher, parce que désormais nous passons derrière Jésus qui nous ouvre le chemin, nous passons derrière les frères qui nous ouvrent le chemin vers Jésus, quand bien même c’est nous qui les tirons par devant pour qu’ils se relèvent. Accompagner Jésus c’est faire de la vie telle qu’elle nous échoie un chemin de sainteté parce que nous suivons Jésus.

Qui vient ? Qui répondra : « Je te suis ? »

Peut-être, commencez-vous à trouver que je suis hors sujet. Notre célébration accueille la première communion de plusieurs enfants, et je n’en ai encore rien dit. Ne devrais-je pas, pensez-vous peut-être, être attentif à ce qu’ils vivent et les aider à comprendre ce qu’ils font ?

Mais figurez-vous que c’est exactement ce que j’ai fait jusqu’à présent. Car qu’est-ce que communier sinon accompagner Jésus dans sa mort et sa vie, le suivre au soir de sa passion pour recevoir la force de résurrection du matin de Pâques ? Notamment chez les catholiques, on a tellement fait de l’eucharistie le plus grand sacrement ‑ c'est pourtant le baptême le sacrement primordial ‑ que l’on pense que si l’on ne parle pas du pain et du vin consacrés, on ne parle pas de l’eucharistie, on ne lui confère pas l’honneur qui lui est dû.

Mais enfin, cette fois c’est bien François que je cite, c’est de la foutaise, l’eucharistie en dehors de nos vies, dans le lieu de nos rêves, avec cierges et encens, folklore de la première communion qui sera la dernière avant bien longtemps, ou habitude dominicale qui ne change rien à notre vie. Si l’eucharistie n’est pas le lieu de notre sainteté, source et sommet, nous sommes en pleine idolâtrie. « Parfois, on court le risque de confiner l'eucharistie dans une dimension vague, distante, peut-être lumineuse et parfumée d'encens, mais loin des situations difficiles de la vie quotidienne. […] C’est ce que nous trouvons dans le pain eucharistique, l’attention du Christ à nos besoins, et l’invitation à faire de même envers ceux qui sont à nos côtés. Il est nécessaire de manger et de donner à manger. » (Angélus 19 06 2022)

17/06/2022

Qui célèbre la messe ? (Le saint sacrement)

Qui célèbre la messe ? Les textes de la liturgie le disent sans ambiguïté : c’est nous. La prière eucharistique commence par ces mots : « Toi qui es vraiment saint, toi qui es la source de toute sainteté, Seigneur, nous te prions. » L’Eglise assemblée est le sujet de l’eucharistie.

Quoi qu’il en soit des textes qui pourraient laisser penser qu’il en va autrement, on ne peut que constater et appuyer le retour à la grande tradition, notamment scripturaire et patristique que le dernier Concile a décidément consacré. On lit dans le premier texte voté, la constitution dogmatique sur la liturgie : « Le jour même de la Pentecôte, où l’Église apparut au monde, "ceux qui accueillirent la parole" de Pierre "furent baptisés". "Et ils étaient assidus à l’enseignement des Apôtres, à la communion fraternelle dans la fraction du pain et aux prières... louant Dieu et ayant la faveur de tout le peuple" (Ac 2, 41-47). Jamais, dans la suite, l’Eglise n’omit de se réunir pour célébrer le mystère pascal ; en lisant "dans toutes les Écritures ce qui le concernait" (Lc 24, 27), en célébrant l’Eucharistie dans laquelle "sont rendus présents la victoire et le triomphe de sa mort" et en rendant en même temps grâces "à Dieu pour son don ineffable" (2 Co 9, 15) dans le Christ Jésus "pour la louange de sa gloire" (Ep 1, 12) par la puissance de l’Esprit Saint. » (SC 6)

La constitution dogmatique sur l’Eglise définit la chose très clairement : « Toutes les activités des fidèles laïcs, leurs prières et leurs entreprises apostoliques, leur vie conjugale et familiale, leurs labeurs quotidiens, leurs détentes d’esprit et de corps, si elles sont vécues dans l’Esprit de Dieu, et même les épreuves de la vie, pourvu qu’elles soient patiemment supportées, tout cela devient "offrandes spirituelles, agréables à Dieu par Jésus Christ" (cf. 1 P 2, 5), et dans la célébration eucharistique, rejoint l’oblation du Corps du Seigneur pour être offert en toute piété au Père. C’est ainsi que les laïcs consacrent à Dieu le monde lui-même, rendant partout à Dieu par la sainteté de leur vie un culte d’adoration. » (LG 34)

La Présentation générale du Missel Romain, même dans sa dernière version est très explicite même si elle n’est pas vraiment univoque ou cohérente. « La célébration eucharistique est l’action du Christ et de l’Eglise qui est le peuple saint réuni et organisé sous l’autorité de l’évêque. C’est pourquoi elle concerne le Corps tout entier de l’Eglise ; elle le manifeste et l’affecte ; en réalité, elle atteint chacun de ses membres, de façon variée, selon la diversité des ordres, des fonctions et de leur participation effective. De cette manière, le peuple chrétien, "race élue, sacerdoce royal, nation sainte, peuple racheté", manifeste sa cohésion et son organisation hiérarchique. » (n°91 cf. aussi n°5)

Le Catéchisme de 1983 est encore plus explicite. « C’est toute la Communauté, le Corps du Christ uni à son Chef, qui célèbre. "Les actions liturgiques ne sont pas des actions privées, mais des célébrations de l’Église […] L’assemblée qui célèbre est la communauté des baptisés qui, "par la régénération et l’onction de l’Esprit Saint, sont consacrés pour être une maison spirituelle et un sacerdoce saint, pour offrir, moyennant toutes les œuvres du chrétien, des sacrifices spirituels" (LG 10). Ce "sacerdoce commun" est celui du Christ, unique Prêtre, participé par tous ses membres. (n°1140 et 1141. Cf. aussi n°1119)

J’ai cité longuement quelques-uns seulement des textes parce que nous continuons à penser que c’est le prêtre qui célèbre. « Elle était très bien votre messe », « J’ai servi la messe du père Untel », etc. Tant que nous n’entérinerons pas l’enseignement de la foi, nous ne pourrons qu’être schizophrènes, vivant autre chose que ce que nous déclarons confesser. Notre Eglise est malade de cette schizophrénie, interprétée comme lutte entre progressistes et traditionalistes. Cette interprétation est pernicieuse. Il en va de ce que nous croyons.

Nous n’avons pas encore pris au sérieux les conséquences des affirmations conciliaires. Ainsi, et contre le Concile, s’il n’est pas possible de célébrer la messe sans prêtre, il ne devrait pas être possible de célébrer la messe sans assemblée. Ainsi nous ne sommes pas en rang d’oignons, à regarder ou écouter ce que le prêtre fait dans le sanctuaire, mais réunis autour de la table de la parole et de l’eucharistie. Ainsi, l’acte liturgique ne peut être séparé ni pensé indépendamment de la vie dans l’Esprit toute entière, parce que de la charité à l’action de grâce, c’est la même offrande spirituelle que l’assemblée des baptisés présente à son Seigneur. Ainsi, chacun à sa manière et avec les autres est ministre de l’action de grâce.

10/06/2022

La Trinité, quésaco ? (Dimanche de la Trinité)

Le professeur de la faculté de théologie qui enseignait « La question de Dieu » dans les années 80 à Lyon racontait que le dimanche de la Trinité, il passait d’église en église pour écouter les homélies. Il jugeait que ce qu’il entendait était bien peu satisfaisant.

Quelques années plus tôt, un autre professeur de théologie, au grand-séminaire, avait écrit comme thèse Prêcher la Trinité. Il estimait que la prédication sur la Trinité n’existait pas, ou était excessivement formelle, et n’aidait pas à entrer dans le mystère de Dieu. Celle qui n’était pas encore canonisée, Elisabeth de la Trinité, l’inspirait par sa manière de s’en remettre au Dieu Trinité. « Oh mon Dieu, Trinité que j’adore. »

« Ecoute Israël, le Seigneur est notre Dieu, le Seigneur est un. » (Dt 6, 4). Il ne faudrait pas oublier que ce pour arriver à ce verset, il a fallu beaucoup de temps, et que l’épreuve de l’Exil, autant que l’expérience de la « délocalisation » de Dieu hors de son ou ses temples sont assez récentes dans l’histoire biblique au moment où vit Jésus. Ce n’est pas le lieu de refaire l’histoire du Premier Testament. Retenons que ce que nous appelons monothéisme est d’autant plus central dans la confession de foi de l’Israël romanisé qu’a connu Jésus qu’il a été durement acquis, conversion des mentalités du peuple Juif.

Et voilà que Jésus met le bazar dans ce qu’on comprend du Dieu unique, son Père et notre Dieu. Jésus est assurément un croyant au Dieu unique d’Israël. Mais peut-être faut-il déjà faire attention, Dieu unique ou Dieu un ? Monothéisme ou Dieu uni ? Indiscutablement le Dieu et Père de Jésus est Dieu de l’unité ; il nous convoque à l’unité ; il fait de l’absolue profusion de sa création une unité harmonieuse. Il est l’unification de l’humanité que l’unité de l’Eglise devrait préfigurée.

Jésus met le bazar parce que sa sainteté empiète sur celle de Dieu. Peut-être à ses propres yeux, en tout cas très vite dans l’histoire des disciples, si l’on en croit tout particulièrement l’Evangile de Jean. Encore plus primitivement, l’enseignement de Paul tire du côté du Dieu un cet homme né d’une femme. Impossible de faire de la divinité de Jésus une invention tardive ; mais qu’entendre en ces mots ? L’interrogation trinitaire est tout entière christologique. Que disons-nous de Jésus ? Comment penser au plus juste ce qu’il est face au Dieu un ?

Les premiers siècles jouent un rôle décisif en menant à la profession de foi de Nicée et Constantinople, au IVe siècle. Remarquons que le mot de Trinité ne s’y trouve pas, inventé au début du IIIe siècle. Il me semble que nous sommes aujourd’hui dans un moment où doit être réinterprété et ce qui est rapporté de Jésus par les générations apostoliques, et la réinterprétation qu’en ont faite les générations suivantes, depuis le IIIe jusqu’au VIIe siècle.

Je le disais, il y a quinze jours. Savons-nous ce que nous disons lorsque nous parlons de « personne » divine. Le mot n’a pas aujourd’hui le sens de l’Antiquité ; et à ne pas voir la différence nous faisons dire au dogme trinitaire ce qu’il n’a jamais voulu ni pu dire. Je disais aussi que, plutôt que de s’occuper des trois « personnes », nous gagnerions sans doute à nous focaliser sur la relation qui les unit. Les personnes divines n’existent pas en dehors des relations entre elles, elles existent à partir des relations qui les unit.

Penser Dieu en terme de relation n’est pas nouveau. C’est ce que le Premier Testament et le Second à sa suite appellent l’alliance. L’alliance est non seulement ce qui nous attache à Dieu, mais Dieu lui-même, Dieu tel qu’en lui-même. Alliance est sans aucun doute une manière pertinente de dire la Trinité, de « prêcher la Trinité », de vivre de la vie trinitaire.

En Dieu, rien n’est résultat (d’une action), tout est acte. Dieu lui-même est acte, pur acte d’être. La création pour Dieu, c’est son action créatrice, et c’est lui-même. La relation pour Dieu, c’est la pratique de l’alliance, et c’est lui-même. Ainsi que le dit le dernier concile, de cette unité, de cette unification, action d’unifier, l’Eglise tire son unité, son unification.

Dieu est manifesté en Jésus et dans l’Esprit qui le remplace désormais dans le monde comme celui qui fait l’unité des vivants parce qu’il est lui-même unité, un et qu’il nous fait partager cette unité dès lors qu’il nous crée, nous aime, nous souhaite vivants de son amour.

03/06/2022

Tu crois au paradis ? (Pentecôte)

Qu’est-ce que faire profession de foi ? Qu’est-ce que signifie professer sa foi ? S’il s’agit d’une célébration dont la tradition, très française, remonte à environ quatre-cents ans, cette question n’intéresse que peu de monde tant, quelques pré-ados, leurs parents, et les nostalgiques d’un christianisme qui n’existe plus.

Nous pouvons nous réjouir de ce que des enfants reçoivent une culture chrétienne, entendent parler de Jésus, de la vie avec lui. Mais si demain s’arrête leur découverte de Jésus, s’ils sont rassemblés pour la dernière fois ou presque avec d’autres chrétiens, si être chrétien ne détermine pas leur manière de vivre, catéchistes et enfants auront perdu leur temps.

On pourra penser que ce qui a été semé germera un jour. On pourra aussi penser que ce qui a été semé fera croire que l’on sait ce qu’est être chrétien, que l’on est chrétien et dispense d’aller plus loin. Avec Jésus, c’est comme avec les amis, à ne plus les fréquenter, on se perd de vue, quand bien même on aurait vécu autrefois des moments très forts.

Professer notre foi nous projette en dehors de cette église, à chaque instant de nos vies, pour tâcher de vivre comme Jésus. Professer sa foi c’est vouloir vivre comme Jésus, lui qui, partout où il passait faisait le bien, lui qui relève les accablés et soigne les blessures, lui qui partage la table de la fête, lui qui ne se résigne pas à voir la mort et le mal l’emporter.

Faire profession de foi, parce que c’est vouloir vivre comme Jésus, c’est choisir la vie, avec et pour les autres, dans une société toujours plus juste, une société à aiguillonner en vue d’une plus grande justice. Cela concerne toute la vie, et non des affaires de sacristie.

Jésus sait que la transformation du monde et de lui-même ne relève pas que de sa propre volonté. Certes il veut cette transformation, mais elle est, parce qu’elle est, la volonté du Père. Depuis la création le Père veut le paradis, sa vie partagée avec tous. Notre boulot de chrétiens, c’est de vouloir, comme Jésus, la vie de Dieu partagée avec tous, le paradis

Dans le langage de Jésus, la volonté commune du Père et du Fils, c’est l’Esprit Saint. « Personne n’est capable de dire : "Jésus est Seigneur" sinon dans l’Esprit Saint. » (1 Co 12, 3) L’Esprit est Dieu en nous qui nous donne de vouloir le paradis, la vie heureuse avec et pour tous. Il est tellement évident que nous nous fermons à l’Esprit quand nous ne choisissons pas la vie, quand nous ne voulons pas la volonté du Père, la vie bonne pour tous.

Faire profession de foi, c’est à 13 ans comme à 100, choisir Jésus, choisir avec Jésus la volonté du Père, et, je le redis, cette volonté c’est le paradis, la vie pour tous et avec tous. Faire profession de foi, c’est croire au paradis, non comme un mythe mais comme l’engagement à faire que ce monde soit le jardin des délices. Crois-tu au paradis ?

Pendant des siècles, on a cru qu’il suffisait d’être baptisé pour cela. On s’est mis le doigt dans l’œil, ou du moins, on se fourvoie si, aujourd’hui, on pense que le baptême enfant, un peu de caté et une profession de foi, fait de nous des chrétiens. On ne peut choisir de vivre comme Jésus, seul. C’est pour cela que nous avons besoin de nous retrouver. On ne peut vivre comme Jésus sans se préoccuper de Jésus et de ses frères jour après jour. Comment sommes-nous disciples si nous ne prenons pas le temps de chercher comment Dieu compte sur nous pour faire sa volonté ? Et pourtant, c’est la prière que nous redisons sans cesse : « que ta volonté soit faite ».

Chacun d’entre nous, pour que la prière ne soit pas mensonge, se doit de vouloir la volonté du Père. Heureusement, ce Père habite en nous par son Esprit, ainsi nous pouvons pour de vrai et déterminer cette volonté, et nous retrousser les manches pour qu’elle soit faite.