25/02/2022

Croire, force ou faiblesse ? (8ème dimanche)

« Un aveugle peut-il guider un autre aveugle ? Ne vont-ils pas tomber tous les deux dans un trou ? » (Lc 6, 39-45) Comment commenter une telle sentence ? Qui peut prétendre être en rien aveugle, avoir une perception ou une conception panoptique des choses ? Il en va de même avec la paille et la poutre. Qui peut prétendre avoir la vision claire ?

Faudra-t-il alors ne rien dire ? La traque contre l’hypocrisie, le décalage entre ce que l’on dit et de que l’on fait sont paralysants. Pourtant, il faut bien éduquer ses enfants, dire non aux violences et injustices, quand bien même on est soi-même, aussi, violent, injuste. L’exagération évangélique à laquelle conviennent parfaitement le proverbe et la parabole ne vise pas à interdire tout jugement, « Tu ne jugeras pas. » Mais le refus de mettre l’autre ou soi dans une case, de coller des étiquettes, définitivement, n’interdit pas de se faire une idée, de chercher à comprendre, d’exercer sa jugeote.

Sans quoi, le proverbe devient sophisme, coup de force du langage. Et rien de mieux que les apparences de l’évidence et la grandeur d’âme pour imposer le silence. Paradoxe du menteur qui fait disjoncter le sens. « Un Crétois dit : tous les Crétois sont menteurs. » Oui, nous ne sommes pas à la hauteur des injonctions morales que nous revendiquons. Même chose avec l’évangile. « Le disciple n’est pas au-dessus du maître. »

Se pose une question propre à notre époque, celle de la fin du savoir définitif. Nous avons pris conscience qu’il n’y a pas de savoir absolu, non seulement parce que tout évolue, mais « notre connaissance est partielle ». Tout est susceptible d’être interrogé, remis en cause. Y compris dans la pratique évangélique, y compris la pratique évangélique.

Le sens n’est pas inscrit dans l’ordre de la nature comme on veut le croire. Nietzsche a la vive conscience que la terre roule, détachée de son soleil, prophète d’un monde sans repère, d’un monde où il faut vivre avec des repères qui ne peuvent être absolutisés. On perçoit le danger ; la crainte a de quoi nous prendre ! On comprend que l’on puisse chercher à se réfugier dans l’hier prétendument solide.

Nous sommes livrés à des lectures infiniment diverses voire contraires du monde et de la vie, de la foi. D’où la diversité, jusqu’à la contradiction, dans le monde, la société, l’Eglise. Cela aussi fait peur, jusqu’à rendre violent Les vérités alternatives (fake news et complots) vaudraient comme le reste, puisque le reste est toujours aussi une construction. Certes on ne peut pas dire n’importe quoi, mais qu’est-ce qui fixe ce qui est solide, puisque le savoir absolu, définitif, n’existe pas ?

C’est dans ce monde qu’il faut vivre et apprendre à vivre, dans ce contexte que nous croyons. L’apprentissage de ce qu’est vivre n’est jamais fini. L’épisode de Jésus au temple montre que l’on a toujours su que l’on ne peut confondre sagesse et vieillesse. Jusqu’à la consommation de nos années, nous sommes des débutants. Nous débutons dans la vie, même à un âge fort avancé. Nous débutons dans la relation au monde et aux autres, dans la foi aussi.

Rien n’échappe au doute. Le doute n’est pas une méthode pour arriver à la fermeté des principes, c’est une condition, la condition humaine. Il en va ainsi de notre foi, parce qu’elle est pratique humaine. Nous ne sommes pas disciples parce que nous aurions trouvé le sens. Nous ne sommes pas chrétiens parce que l’évangile est vrai. Certes, il serait mensonge, nous ne pourrions nous y fier ! (Comme l’enseigne l’antinomie du Crétois, le mensonge n’est pas le contraire de la vérité. Il n’existe que comme vérité. Un mensonge qui se déclare non-vérité n’est pas un mensonge, c’est une vérité.)

Vivre, c’est risqué et risquer. Croire, c’est risque(r). Non seulement nous ne savons rien de ce que la vie et la foi nous réservent. Nous marchons comme des aveugles ! Comment nous conduirions-nous les uns les autres ? Mais les convictions, les décisions sont toujours à reprendre, prendre de nouveau ou corriger. Pensons à la vie conjugale, à notre foi.

Nulle invitation à faire n’importe quoi sous prétexte que tout se vaudrait puisque rien ne tient. Mais disposition à vivre nos convictions sous le mode de ce qui leur manque. La foi n’est possible que comme ouverture à ce que nous ne soupçonnons pas même (un truisme !). Nos convictions ne sont pas vaines ; elles ne sont possibles comme repère, ce à quoi l’on tient, que dans la faiblesse. Il y en a qui tiennent d’autant plus à leurs idées qu’ils en ont peu ! Tant pis pour nous si nous en sommes à rêver comme des enfants à la force des héros. Faiblesse de vivre, faiblesse de croire. Ce n’est pas d’être aveugle, le problème, mais de croire que l’on voit !

18/02/2022

Amour des ennemis (7ème dimanche du temps)

L’amour des ennemis paraît souvent une des spécificités de Jésus, même si beaucoup savent que le cercle de la violence n’est définitivement rompu que par l’amour et le pardon. Qu’à court terme, il faille user de la violence contre la violence n’est guère contestable. Mais cela laisse des traces, nourrit la rancœur. L’amour et le pardon, la reconnaissance de l’autre comme frère, le rétablissement de l’autre dans la dignité de frère dont il s’est exclu par la violence, sont les seuls chemins d’une pacification solide tant personnelle que sociale.

L’amour des ennemis, pour exigent qu’il soit, hors de portée même, n’est pas plus optionnel qu’il n’est le propre de Jésus. Cela ne discrédite nullement l’homme de Nazareth et le témoignage qu’il rend au Père, au contraire. Cela l’inscrit comme l’un de ceux qui ont, par toute leur vie, réconcilié les hommes entre eux et avec Dieu.

Il est un ennemi dont on ne parle pas beaucoup et vers lequel je voudrais braquer les projecteurs : nous sommes à nous-mêmes notre propre ennemi, parfois, souvent. Et, à défaut d’avoir raison de nous haïr, nous avons souvent de bonnes raisons de ne pas nous aimer, d’avoir honte de notre vie. Plus on vieillit peut-être, plus on prend conscience de tout ce que l’on a raté, tout ce qui dans nos vies a été œuvre de mort.

Certes, l’on pourra préférer regarder ses réussites. Et c’est sans doute fort sain. Mais l’écharde dans la chair, comme dit Paul, demeure. A la différence de l’apôtre des Nations, on peut espérer n’avoir trainé personne à la mort. Demeure, par notre faute ou non, tout ce qui dans nos vies, a écrasé ou ignoré ou blessé l’autre. Et le vertige a de quoi nous prendre.

Il ne s’agit pas de nous flageller mais de savoir comment nous pouvons nous regarder, raconter notre histoire, vivre en paix avec nous et les autres, prendre part à la détermination de ce qui est bon pour la vie en société. Ne sommes-nous pas tous disqualifiés ? Comment n’être pas hypocrites quand nous savons le mal que nous avons commis ou laissé commettre, le mal dont nous sommes solidaires, ne serait-ce qu’à ne l’avoir pas dénoncé, refusé ?

Le Journal d’un curé de campagne précède de deux ans Les grands cimetières sous la lune. Bernanos prend-il conscience de ce qu’il a raté de sa vie dans des solidarités idéologiques contestables ? Aux biographes de le dire. Je trouve dans le roman une clef pour l’évangile de ce jour (Lc 6, 27-38). « Il est plus facile que l’on croit de se haïr. La grâce est de s’oublier. Mais, si tout orgueil était mort en nous, la grâce des grâces serait de s’aimer humblement soi-même, comme n’importe lequel des membres souffrants de Jésus-Christ. »

Laissons-là la haine de soi. Elle est encore une manière de nous placer au centre, alors qu’il importe de rejoindre la dernière place, celle du serviteur, celle qui permet à autrui d’être à la première. Lévinas le dit avec toute la force de l’hyperbole, être l’otage d’autrui, parce que l’autre est toujours homme, qu’il soit saint ou monstre. L’évangile aussi est hyperbolique : se faire l’esclave de tous, à la suite de Jésus. C’est le chemin inverse, le chemin de la déconstruction du « moi d’abord ». La grâce n’est pas de se haïr, de se mépriser. Misérabilisme. La grâce est de s’oublier.

Pratiquer une forme d’indifférence à soi-même parce qu’autrui est premier rend possible l’amour de l’ennemi que nous sommes à nous-mêmes. Expérience de la grâce, du don, de la gratuité. Aimé parce qu’humain, non parce que l’on serait aimable. « Tu aimeras ton prochain comme toi-même. » « Si notre cœur nous condamne, et comment ne le ferait-il pas, Dieu est plus grand que notre cœur. » Nous savons qu’ainsi est Dieu, parce que ceux qui nous aiment, qui ne sont pas Dieu, sont déjà plus grands que notre cœur.

« Tu ne jugeras » vaut aussi pour nous. Tu ne jugeras pas ta vie. Non que tu doives ignorer ton mal, mais il convient de déserter tes préoccupations autocentrées. Tu ne jugeras pas, parce que quand tu prends ta vie un peu au sérieux, tu sais bien que tu n’es pas meilleur que le criminel vilipendé. Dénoncer le mal pour voler au secours des victimes, oui. Si c’est pour te convaincre que tu n’es pas si mal, que tu es même quelqu’un de bien, c’est mensonge.

C’est dans la pratique de la miséricorde et de l’empathie que nous apprenons à notre cœur à ne pas nous condamner. Ce n’est pas le moindre gain de l’amour des ennemis !

11/02/2022

Malheureux vous, les riches (6ème dimanche du temps)

Dieu est don. Dieu ne sait faire qu’une seule chose, si l’on peut dire donner. Mieux, l’être de Dieu c’est de se donner. Il est don, l’acte de donner et ce qui est donné.

Cette manière de parler est bien sûr limitée. Mais il n’en pas qui ne le soit. Elle donne tout de même à penser, et la synonymie, en français, du don et du présent ne manque pas de pertinence quand on l’emploie avec Dieu. Dieu est don, Dieu est présent.

Aussi, prier, croire, n’est rien d’autre que disposer sa vie à répondre, lui donner forme de réponse en accueillant le don qu’est Dieu lui-même.

La gratuité de ce don est totale, sans repentance. Dieu ne reprend jamais, Dieu ne se reprend jamais. C’est ce que nous appelons la grâce. Quand Dieu se donne, il s’abandonne, il se vide de lui-même. La kénose du Fils, le fait de se dépouiller de ce qu’il est jusqu’à l’anéantissement, n’est pas une particularité du Fils. Elle est la substance même de Dieu, s’il est vrai qu’il y a consubstantialité des personnes divines. Le Fils est la révélation de Dieu. « Dieu, personne ne l’a jamais. Le Dieu unique engendré, le Dieu unique Fils, qui est tourné vers le sein du Père, c’est lui qui en est l’exégèse. » (Jn 1, 18) Ce que nous vivons de l’anéantissement de Dieu dans le monde pourrait bien avoir un sens hautement théologique.

Un bon confrère m’écrit ses jours « pour prolonger la réflexion au sujet de Dieu qui se donne. Dans mon itinéraire de croyant, de chrétien, de prêtre, Dieu n’est pas seulement celui se donne, mais aussi celui qui prend, celui qui taille, qui coupe. Celui qui sépare et détache ! »

L’évangile d’aujourd’hui (Lc 6, 17-26) apporte de quoi prolonger la réflexion. Mais il faut d’abord restituer les versets qui ont été omis. Chez Luc, les béatitudes sont prononcées devant les pauvres et les malades. Elles ne s’adressent qu’aux pauvres et au malades.

« Descendant alors avec eux, il se tint sur un plateau. Il y avait là une foule nombreuse de ses disciples et une grande multitude de gens qui, de toute la Judée et de Jérusalem et du littoral de Tyr et de Sidon, étaient venus pour l’entendre et se faire guérir de leurs maladies. Ceux que tourmentaient des esprits impurs étaient guéris, et toute la foule cherchait à le toucher, parce qu’une force sortait de lui et les guérissait tous. Et lui, levant les yeux sur ses disciples, disait : "Heureux, vous les pauvres". »

L’exagération de Luc ‑ la foule nombreuse, une grande multitude venue de tout notre actuel Proche Orient - attire l’attention : le contexte n’est pas un détail dont on pourrait se passer. Tout le monde est là, des foules, une multitude, venue de la région entière, et… que des malades. Il est bien évident qu’il n’y avait pas que des malades en Syrie Palestine au temps de Jésus. C’est que se penser bien portant empêche d’entendre Jésus.

Ce n’est pas Dieu qui taille, enlève. La vie s’en charge, la survie, la mort. Jésus s’adresse à ceux pour qui la vie est chienne. C’est beaucoup de monde ! Mais, chose curieuse, Jésus s’adresse ensuite aux riches, à ceux qui vont bien. D’où sortent-ils ? (Sans les versets omis, on a de quoi penser qu’il y avait parmi les auditeurs de Jésus d’autres personnes avec les malades, mais ce n’est pas le cas.) Jésus ne maudit personne. Mais il y a chez tout malade et possédé par un esprit impur un riche qui n’a pas besoin de recevoir pour vivre, qui omet que vivre n’est pas un dû, une possession effective ou pas, mais un don.

Pour entendre et recevoir et vivre du don de Dieu, les massacrés de l’existence sont les mieux placés. Comment pourraient-ils vivre si Dieu ne se donnait, eux qui n’ont rien, nous qui n’avons rien. Ceux qui se pensent justes, ceux qui sont en bonne santé, ont tout ce qu’il faut pour vivre ‑ reconnaissance, joie, biens, satiété - ne manquent de rien, où pensent être justes, pensent ne manquer de rien. Leurs mains pleines ne peuvent plus rien recevoir. Aussi, ils ne peuvent pas entendre le Dieu qui se donne. Ce n’est pas un hasard s’ils ne sont pas là avec les disciples, les malades et possédés par les esprits impurs, et ne peuvent écouter Jésus.*

Oui, il faut couper, tailler, se détacher, se vider les mains des richesses, non pas les richesses fallacieuses seulement, mais celles qui rendent la vie bonne. Ce n’est pas que Dieu reprenne. C’est que nous ne sommes disciples qu’à recevoir. Et pour recevoir toujours, impossible de posséder, d’avoir les mains pleines, même du meilleur.

Dieu ne reprend pas. L’accueillir suppose que l’on vive de recevoir. C’est cela croire. Vivre de recevoir, vivre de la confiance en celui qui se donne. Les pauvres ne sont pas heureux de leur misère mais de ce qu’ils sont en situation d’accueillir celui qui se donne’, ils sont heureux, parce qu’il se donne effectivement, s’est déjà donné ; c’en est fini des indigences et des pleurs.

 

 

*L’évangile écrit l’histoire du côté des perdants de l’existence. Du coup, les vainqueurs disparaissent. Et la liturgie les faits réapparaître ! L’évangile n’est pas misérabiliste, revanche et prise de pouvoir des minables qui imposent par les béatitudes la nouvelle loi. Il apprend à écrire l’histoire autrement, telle qu’elle se passe en effet, pour les massacrés de l’existence. N’y a-t-il que des massacrés de la vie ? En tout cas, personne n’échappe, au minimum, à la puissance destructrice du péché. Personne ne peut se penser dégagés de ce mal, pur, juste comme dirait Jésus. Dans les versets omis, nous avons remarqués qu’il y a beaucoup de monde, que des massacrés de l’existence.
Nombre des chrétiens ne comprennent pas la situation des victimes des pédocriminels. Et c’est la même chose avec les femmes, ou les homos (quoiqu’il en soit à propos du mensonge incroyable dénoncé par exemple par Sodoma). Il s’agit d’écrire l’histoire pour changer l’Eglise et la société, à partir des « blessés de la vie » comme on disait sous Jean-Paul II. On désignait ainsi tous ceux qui ne vont pas bien, soit du fait de la maladie, du handicap, soit parce qu’ils ne sont pas dans les clous de la norme ecclésiale. Tous dans le même sac, dont on n’est pas vraiment ; la preuve : l’Eglise, dans sa magnanimité, se penche vers eux, extérieure à eux. Que dit-on lorsque l’on dit que l’Eglise a entendu les victimes, si ce n’est que les victimes ne sont pas l’Eglise, mais ceux que l’Eglise écoute ? Il n’y a pas l’Eglise, qui se penche sur le sort de ces malheureux dont enfin elle entend le cri. Il y a les méprisés qui sont l’Eglise (ou du moins le Christ secouru ou méprisé dans ses frères et sœurs) et qui éprouvent avec la mort le soulèvement, le relèvement, anastasis. L’écriture de l’histoire du côté des perdants induit une théologie de la libération, la libération par la foi. C’est une affaire de précision historique, de justice et de pratique évangélique.

04/02/2022

Quand Dieu appelle (5ème dimanche du temps)

Dieu appelle-t-il ? La question se pose si l’on pense aux discours de la boutique à propos de ce que l’on y appelle crise des vocations. Si l’on avait de la mémoire, ou plutôt, si l’on se méfiait de la mémoire et que l’on se faisait un peu historien, on constaterait que parler des vocations en terme d’appel de Dieu est récent à l’échelle de l’histoire de l’Eglise. Un siècle et demi surtout, cinq si vous remontez aux origines de l’idée (Réforme, contre le fonctionnarisme des clercs, affirmation du cogito, sujet pensant, Ecole française).

Que Dieu appelle, l’appel intérieur, est un mythe qui ne résiste pas à ce que l’on observe et oblige à échafauder des théories rocambolesques. Que se passe-t-il quand quelqu’un qui a été appelé abandonne la prêtrise, ne professe pas une foi orthodoxe ou jugée telle, se révèle être un bandit ou un criminel ? Dieu s’est-il trompé ? La personne a-t-elle trahi ? Pourquoi fallait-il que, dans les bonnes familles, il y ait un garçon pour les ordres, et rarement l’aîné ? Pourquoi sous la Restauration et le Second Empire, Dieu appelait-t-il un monde fou et aujourd’hui, plus personne ? Ces questions frisent le ridicule jusqu’à la dérision.

Le Concile Vatican II en est conscient et s’il parle de vocation, c’est pour tout baptisé. Dieu n’appelle pas à entrer au séminaire ou au monastère, dans une communauté de vie apostolique ou un institut missionnaire. C’est par héritage culturel que l’on parle de vocations spécifiques, plus que par pertinence théologique et théologale. L’appel de Dieu est vocation universelle à la sainteté, l’appel de Dieu est vocation à partager sa vie à lui, qu’il offre. Dieu nous a tous appelés à la même sainteté, à l’union avec son Fils.

Certes, dans les Ecritures, on voit un Dieu qui parle, qui s’adresse à l’homme, qui l’appelle. La première lecture (Is 6) en est la parfaite illustration. Mais pourra-t-on ignorer l’anthropomorphisme que nous comprenons habituellement correctement ? D’une part, la parole dans les Ecritures est bien autre chose qu’un message, un coup de fil ou un SMS. D’autre part, nous constatons que Dieu ne parle pas, qu’il est silencieux, désespérément. Jean de La Croix, à l’intérieur de cet anthropomorphisme, refuse que Dieu ait encore quelque chose à dire, que Dieu parle encore ; il a tout dit en son Fils. Réclamer des paroles ou des miracles, ce serait rendre vaine la mission de ce Fils, son incarnation.

Le génie de la foi juive s’exprime dans l’image d’un Dieu qui parle mais dont on ne peut se faire d’image. La parole met en mouvement, ou blesse jusqu’à tuer, elle est vivante ou force de mort. La parole n’est pas une statue, statufiée, figée, stupidement fichée, là. Elle est en affinité avec le souffle, le vent, l’esprit.

Si Dieu fait alliance, affirmation de la foi biblique, comment ne serait-il pas interlocuteur ? Et pourtant, Dieu ne parle pas. Ou alors, sa parole est tellement autre, sans interlocuteur ; il dit et c’est. Il dit et c’est très bon, premiers jours.

Dire « Dieu appelle », c’est dire plus, ou seulement une partie, de l’image « Dieu parle ». « Dieu appelle » est l’expression de son visage tourné vers nous, de son être. L’être de Dieu est dit par sa parole, l’être de Dieu est dit comme parole, parce que l’être de Dieu consiste à appeler à la vie, à la partager si l’on veut bien. Ce que nous appelons la sainteté.

L’évangile (Lc 5, 1-11) a retenu de cette théologie de la parole que l’appel est mission. Dieu ne parle pas à l’un et non à l’autre, à l’un sans l’autre, à l’un pour lui seul. Dieu parle et du lien s’institue, alliance, communauté. Dieu parle et les hommes parlent, et les hommes sont invités à se parler, faits pour se parler. On comprend le drame, que les enfants savent mieux que nous, non encore résignés aux ruptures d’alliance, lorsque l’un dit : « je ne te parle plus ».

« "Me voici" signifie "envoie-moi". » Lumineuse lecture du verset d’Isaïe par Emmanuel Lévinas. Je n’existe que pour autrui, aux antipodes du sujet moderne auto-posé, individu. « Me voici » est une réponse, suscitée par un appel, une parole. « Me voici » est la trace de l’appel inouï, évanescent, appel universel à la sainteté. Parole que l’on n’entend pas, si ce n’est à la deviner dans la réponse qu’on tâche d’articuler, dans la réponse qu’est ce que nous faisons de notre vie. Cette parole, cet appel, nous lie définitivement ensemble, nous les parlant, nous les répondants. Il n’y a de sainteté qu’avec et pour tous.

28/01/2022

Furieux de reconnaître Jésus (4ème dimanche du temps)

Si Jésus revenait, si Jésus nous visitait, comment l’accueillerions-nous ? Pas sûr que nous lui ouvrions grand les bras. C’est du moins ce qui se passe à Nazareth (Lc 4, 21-30). C’est du moins ce que raconte Dostoïevski avec la légende du grand inquisiteur. D’accord, c’est un roman, d’accord, c’est son anticatholicisme. Mais enfin, comment accueillerions-nous Jésus s’il revenait ?

Il correspondrait sans doute tellement peu à ce que nous imaginons de lui que ne le reconnaîtrions pas. Nous pensons souvent qu’ils ont eu de la chance, ceux qui ont vécu avec lui. Mais serait-ce vraiment une chance de le croiser comme nous nous rencontrons ? Ne serions-nous pas condamnés à la vérité de nos relations avec lui, ne serions-nous pas condamnés à reconnaître que nous ne le reconnaîtrions peut-être pas, ou que nous le chasserions de nos églises, comme de la synagogue de son village ou de la Séville du roman ?

Qu’imaginons-nous de Jésus ? Comment l’imaginons-nous ? S’agit-il d’ailleurs de l’imaginer ? Jésus a un corps. Pour savoir à quoi ressemble Jésus, il n’est qu’à regarder son corps.

Le corps du Christ, c’est son Eglise. Mais cette Eglise, c’est qui ? Comme dit Augustin : « beaucoup de ceux qui paraissent au dehors sont au-dedans et beaucoup de ceux qui paraissent au-dedans sont au-dehors ».

Pour reconnaître Jésus lors de sa venue, il faut le reconnaître aujourd’hui. Les pauvres, les exclus, ce sont eux qui dessinent le portrait du Christ. La parabole dite du jugement dernier est formelle. Chaque fois que nous avons servi les autres ou non, c’est lui que nous avons servi, ou non.

Le corps de Jésus c’est encore ceux avec qui il faut faire Eglise, que cela nous plaise ou non, parce qu’ils sont là, là où nous sommes, et que nous ne saurions, comme disciples, nous ignorer, vivre sans les autres. On n’est pas obligé de s’apprécier, on se doit de porter conjointement la mission d’être ensemble son corps.

A l’époque du zapping, du chacun son opinion, de la facilité assez grande de changer de communautés et de trouver celle qui nous conviendrait, une exigence de rencontre nous est posée. Les disciples de Jésus seraient-ils aussi individualistes et adeptes du chacun sa vérité que n’importe qui ? Qu’ils ne soient ni meilleurs ni pires que les autres est certain, mais enfin, si l’individualisme est la norme qui gouverne leur action, voilà une négation du corps du Christ.

Il faut reposer la question. La Christ a-t-il aujourd’hui un corps ? Le Christ a-t-il encore un corps ? Question qui sonde la profondeur de notre foi en l’incarnation. Question de la foi en la résurrection. Si la chair du Christ ne ressuscite pas, si le Christ n’a plus de chair, alors ce n’est pas le Christ. « Je crois à la résurrection de la chair ». Telle est notre foi. Question de théologie dite spirituelle encore. Le Christ auquel je crois n’est-il qu’une projection de mon imagination, ou bien a-t-il une réalité effective au point d’être en outre contraignante ? Thérèse de Jésus écrivait : « J’en ai connu dont la tête et l’imagination sont si faibles qu’elles croient voir tout ce qu’elles pensent. C’est fort dangereux ».

L’évangile de ce jour, le retournement si soudain des sentiments à l’égard de Jésus, au point de ne plus le reconnaître ou de vouloir le faire disparaître, raconte la colère qui nous prend quand le doux oreiller de nos illusions est dénoncé comme leurre par la réalité brute, brutale. Penser le Christ sans son corps aujourd’hui est une bonne manière de rêver le dieu de nos illusions, qui ne nous casse pas les pieds… ou qui au contraire se fait surmoi mortifère. Il y a le corps du Christ.

21/01/2022

Les membres de son corps (3ème dimanche et unité des chrétiens)

Nous voici presque au terme de la semaine de prière pour l’unité des chrétiens. Le lectionnaire nous propose pour ce jour, indépendamment de la semaine de prière, la célèbre comparaison du corps de la Première lettre aux Corinthiens, (1 Co 12, 12-30).

La comparaison s’achève par une liste des différents membres, non l’énumération de personnes, de noms de personnes ou de familles ou de maisons chrétiennes. Les membres ne sont pas membres par leur nom, leur état, mais par leur articulation à la totalité du corps.

Apôtre, prophète, docteurs, miracles, don de guérisons, assistance de gouvernement, parler en langue. Il est aujourd’hui difficile de qualifier ce dont la liste est faite à cause d’une polémique catholiques protestants au XXe siècle. S’agit-il de fonctions ou bien de charismes, dons de Dieu ? L’Eglise est-elle une institution avec ses agents et son droit ou l’œuvre actuelle de Dieu, suscitée par sa Parole et son Esprit qui distribue aux croyants les dons spirituels ? Remarquons en outre que le mot ministère(s) ne se trouve pas dans notre texte, utilisé une fois seulement au début du chapitre. On notera au moins que cette liste paraît hybride, inventaire à la Prévert.

De quoi l’Eglise a-t-elle besoin pour être ce que Dieu veut, la présence aujourd’hui de Jésus en ce monde ? Le Christ par l’Eglise a-t-il un corps ? Et comment ? Si le Ressuscité n’a plus de corps, aujourd’hui, ce n’est pas Jésus, ce n’est pas un humain. Car un humain sans corps n’est pas un humain. Voilà précisément pourquoi nous professons la résurrection de la chair. (Dit en passant, il ne s’agit pas de penser que les atomes de notre corps se recomposent. Mais que tout ce que nous sommes, par le corps, tout ce que nous appréhendons par le corps et qui nous constituent, précisément c’est nous aussi.)

Comment le Christ, par l’Eglise, a-t-il encore un corps ? (Dit en passant aussi, le corps du Christ, ce sont les massacrés, les enfants brisés, les malades à en mourir.) Comment, puisque nous sommes engagés dans la semaine de prière pour l’unité des chrétiens, le corps du Christ pourrait-il être vivant à être divisé ? Un corps démembré, voire découpé, disséqué, c’est au bas mot, un corps blessé, plus souvent un cadavre. L’unité des chrétiens n’est pas optionnelle. Sans elle, il n’y a au mieux qu’un corps terriblement limité, voire une dépouille.

De quoi l’Eglise a-t-elle besoin pour être la présence de Jésus en notre monde ? Elle a besoin de tous les membres. Un corps auquel manque des membres, avons-nous dit, est un corps handicapé. Certes, l’Eglise manquera toujours de membres. Elle n’est pas complète, ne peut l’être ; elle ne peut se prendre pour la réalisation achevée, parfaite, de la résurrection.

La liste des charismes n’est pas exhaustive ; elle n’est que trop peu hétéroclite. Il est bien des manières d’être membres. Aujourd’hui, il y a encore de nombreux charismes, plus permanents ou plus ponctuels, au service de l’annonce du Christ ou de l’organisation du corps, ou peu reliés à l’institution. Pourrions-nous en faire une liste ? En quoi chacun se comprend-il membre ? En quoi reconnaissons-nous les autres comme membres du corps ?

Les personnes âgées, dépendantes, ne peuvent plus faire grand-chose. Comment sont-elles membres ? Quel charisme leur reconnaît le corps ? Dans notre diocèse, le ministère ordonné devient extrêmement limité en nombre. Un sixième des paroisses dont la nôtre est sans curé, un tiers a un curé venu d’Afrique. C’est dire l’essoufflement, la disparition du ministère presbytéral. Assurément, et peut-être à tort, le curé est en outre le permanent de la paroisse. Qui, en l’absence de curé, sont les permanents, repérés comme ceux auxquels on peut s’adresser, ceux qui mettent en relation ? Ce ministère de « portier », pas forcément presbytéral, ce ministère de porte de l’Eglise, qui en a le charisme aujourd’hui ?

Devant l’effondrement du ministère presbytéral, on pourrait penser, même fort peu clérical, que c’en est fait du corps du Christ et des charismes. Mais il y a le corps du Christ. Devant l’effondrement du nombre de pratiquants du dimanche, on pourrait penser qu’il n’est plus guère de membres. Or, la fréquentation de la messe dominicale n’est pas l’estampille des membres du corps. C’est seulement un charisme parmi d’autres, celui de marquer, par le rassemblement, qu’il y a le corps du Christ. Quels charismes reconnaissons-nous ? A ne pas voir certains, il se pourrait que nous écartions des membres du corps du Christ. Il y a tant de charismes, à commencer par la charité, la plus grande (1 Co 13), qui ne passera jamais.