17/01/2015

Rien n'assure la vérité de la foi (2ème dimanche du temps)



La liturgie de ce jour, comme la catéchèse en général, fait de notre première lecture un récit de vocation. C’est le rapprochement de l’appel de Samuel avec l’appel des premiers disciples qui nous mène sur cette voie interprétative. C’est dommage par ce qu’aucun des deux textes n’est un récit de vocation. Que l’on se trompe sur une nomenclature n’est pas important si cela ne chagrine que les spécialistes. Il en va autrement, si cela empêche de comprendre les textes !
Que se passe-t-il dans le soi-disant appel de Samuel ? Une apologie de la parole de Dieu. Le héros du texte, ce n’est pas Samuel, c’est la parole. La parole se fait entendre, plus fort que tout, et en l’occurrence, plus fort que l’institution sacerdotale, plus fort que la surdité du prêtre Eli qui met un moment à comprendre.
Le livre de Samuel met en scène l’incapacité sacerdotale, la pourriture sacerdotale. L’anticléricalisme n’a pas attendu Charlie Hebdo ! Vous n’avez qu’à voir. Les fils d’Eli, ceux qui vont lui succéder, sont des pourris, pourris jusqu’au trognon. Que faire, quand c’est la religion, ceux qui parlent en son nom, qui la pervertissent ? On n’aurait pas pensé trouver tant d’actualité dans ce vieux livre (difficile à dater, fait de reprises successives depuis le IXe siècle jusqu’à l’Exil, date de l’état final) !
Les prêtres sont pourris. Les rois, Saül et même David, sans parler des successeurs, même topo. Il faut que ce soit Dieu lui-même qui intervienne, par sa parole. Le prophète serait, comme héraut de la parole, celui auquel on pourrait se fier. L’épiphanie de la parole plus que la vocation de Samuel, c’est l’affirmation que rien n’est assuré en matière religieuse. Le roi et le prêtre trahissent.
Pour l’heure le prophète, avec Samuel, avec l’innocence de l’enfant, tire son épingle du jeu. Mais il y a aussi de faux prophètes. Rien n’assure la parole de Dieu, la vérité de la foi. Prêtres, prophètes et rois, tous sont renvoyés à leurs péchés. Question encore terriblement actuelle : Qui parle bien de Dieu ?
Si l’on en vient à l’évangile, pareillement, il faut se méfier des apparences. On est au chapitre 1 de Jean, on ne sait encore presque rien de Jésus. On n’en est pas à présenter d’autres personnages, d’autant que l’on ne nous dit pour ainsi dire rien de Pierre et André ; on n’a même pas le nom du troisième disciple !
Pas plus que Samuel, les disciples ne sont au cœur du texte, mais Jésus. C’est lui qui attire, intrigue et change les noms. C’est lui, la parole, qui invite à venir et voir, auprès duquel on demeure. Alors que l’on sait qu’il n’y a rien de plus ambigu que la prophétie, mieux vaut se garder d’affirmer péremptoirement. Ainsi, le texte est tout entier construit sur des quiproquos pour éveiller l’attention, pour que l’on se méfie d’avoir trop bien compris.
Je lis et relis ces textes dans le contexte des débats, discussions, ou dialogues de sourds suite aux attentats. A qui la faute ? C’est quoi l’intolérance religieuse ? Ou commence l’intégrisme ? Nous devons entendre, aussi dur que ce soit, que nos religions portent la violence, parce qu’elles portent ce qui nous est le plus cher, le plus archaïque aussi. La critique, même caricaturale, même injuste est une des armes pour désarmer les religions, nous en libérer. On a oublié que la religion faisait et fait peser son joug. Certes elle peut aussi libérer, être artisan de paix.
Mais nous ne sommes pas sots au point de penser que les athées sont plus ouverts, plus libres, comme si le salut se trouvait dans la laïcité ! Le laïcisme aussi est une religion, c’est le comble, qui proclame : « Hors de la laïcité pas de salut ! » L’ignorance ‑ je ne parle pas même de mépris ‑ du fait religieux est non seulement une erreur politique, mais une idiotie. Il y a du religieux dans le monde. Il pose les questions, dans tous les sens, soit qu’il suscite le débat, soit qu’il fasse problème.
C’est quoi notre valeur suprême à nous ? La liberté, la liberté d’expression, comme on l’a entendu ces jours ? Certains répondent non, mais j’ai peur que ce soit pour mieux laisser libre cours aux puissants et à l’argent. Le libéralisme est une religion qui se porte fort bien, merci pour lui. C’est incroyable, on peut même tuer par amour ! Alors, c’est quoi, notre valeur suprême ? Et si c’était de ne pas en avoir, non par cynisme ou nihilisme, mais pour laisser ouvert au vent de l’Esprit, la charge de nous orienter et nous conduire, pour nous interdire de n’en idolâtrer aucune.
Les quiproquos de l’évangile ouvrent un chemin, sur lequel on est invité à s’engager, les enthousiastes comme André, à l’affut de la nouveauté, et les types à la tête dure, dure comme Pierre. Venez voir ! On se garde bien de répondre car on ne sait qui est Jésus qu’à le chercher, qu’à lui courir après, comme le disciple que Jésus aimait, nous, à la fin du même évangile. Nous sommes des nomades de la vérité. Dans le désert, c’est l’eau pour vivre qui fait se déplacer. Dans la foi, c’est la parole de vie qui fait se mettre en route, n’en rester jamais au port d’attache des certitudes. La parole se dit dans un souffle, dans le vent. On ne l’entend pas entre les murs d’un bunker, derrière la clôture d’un monde protégé et sécurisé, ou la protection idéologique d’un dogme, religieux ou laïc.

10/01/2015

Plongés dans la mort (Baptême du Seigneur)


Voilà une question pour les enfants du caté. Le baptême que Jésus a reçu des mains de Jean, comme nous l’avons entendu, est-il le baptême que nous autres avons reçu ?
Evidemment, non. Car notre baptême est plongeon (c’est ce que veut dire baptême) dans la mort de Jésus pour le suivre en sa résurrection. Nous sommes morts avec lui pour renaître avec lui. On ne voit pas comment Jean aurait pu plonger ceux qui venaient à lui dans la mort et la résurrection de Jésus, qui était encore bien vivant. On ne voit pas comment Jésus aurait pu être plongé dans sa propre mort autrement qu’en sa passion.
Aussi, le rite de purification que Jésus vient recevoir au milieu des siens n’a pas grand-chose à voir avec la mort que nous traversons comme les fils d’Israël passèrent la mer. Lorsque l’on baptise en enfant en Orient, on lui passe la tête sous l’eau en le plongeant dans la cuve baptismale. Il pleure, évidemment, comme au jour de sa naissance. Quand on baptisait les adultes dans l’Eglise ancienne, on leur enfonçait la tête sous l’eau. En ressortant, plus ou moins à bout de souffle, ils disaient Je crois et reprenaient souffle.
L’actualité terrible de ces jours, mort, sang et feu… Comment dire ? Ce n’est plus une question pour les enfants du caté. Il vaudrait mieux se taire. Mais on ne va pas laisser un silence de mort l’emporter. Notre monde est en guerre, il l’a peut-être toujours été. Il est en feu, disait Thérèse de Jésus.
La violence de la haine et du fanatisme, de l’extrémisme, voilà ce qui nous a sauté à la gueule ces trois jours, de mercredi à vendredi. Du sang, des vies brisées, des paroles et des voix que l’on n’entendra plus, des visages et des dessins que l’on ne verra plus, des corps que leurs proches ne serreront plus dans leurs bras. Il est mesquin de savoir si « nous pleurons ceux qui nous ne faisaient pas rire ». Nous pleurons, point.
Le Christ par amour de ce monde, même violent, le monde qui nous fait horreur… (je ne sais terminer ma phrase). N’oublions pas que « nous sommes les disciples d’un type qui a été victime de l’intégrisme religieux », du fanatisme et des basses œuvres politiciennes. Et nous avons été plongés dans sa mort, comme nous sommes submergés par l’horreur.
Pour la dignité de tout homme, les victimes, nous tous, et même les agresseurs, Jésus a été livré à la mort. Nous avons été plongés dans cette mort, comme nous sommes submergés par l’horreur. Affligés, atterrés, effondrés. « Pleurs et rage. »
Avec la haine de ces jours se rappelle à nous que la mort nous habite et notre monde. Il ne s’agit ni de se consoler ni de relativiser l’horreur qui nous ébranle. Il s’agit de n’oublier personne au moment où la violence nous surprend. On massacre dans tant de pays ; ce sont si souvent les plus faibles les premières victimes de la haine ; violence de nos modes de vie qui participent à l’humiliation, au maintien dans l’esclavage de la pauvreté… Oh là… il faut se taire. Mais non, la mort n’aura pas le dernier mot. Nous avons été plongés dans la mort de notre Seigneur, et nous pleurons, pris d’une violente colère pour ne pas sombrer.
Ai-je le droit ainsi, de parler de la mort de ceux qui sont tombés sous les balles, dix-sept personnes, de penser à leurs familles et amis, de leur adjoindre les trois fous furieux qui se pensaient plus purs que tous, qui pensaient tout savoir sur la justice et sur Dieu ? Ai-je le droit de parler d’eux et de dire le baptême ? Récupération ? Il faut se taire… Mais non.
Qu’est-ce que cela veut dire être plongés dans la mort de Jésus, être baptisés, en ces circonstances ? Les Scouts et Guides de France, avec leur message sur internet, nous ont peut-être offert la meilleure explication en citant François d’Assise : « là où se trouve la haine, que je mette l’amour. »
L’élan de solidarité international, la présence en ce moment à Paris des chefs de gouvernement de l’Europe, ne sont pas que, ni d’abord, un profond réconfort. Ils sont le témoignage rendu à l’idée qu’ensemble nous avons de la dignité de tout homme, même salaud. « Là où se trouve la haine, que je mette l’amour. » N’est-ce pas de Jésus, un peu, beaucoup, à la folie, passionnément, en sa passion, que nous la tenons cette dignité ?
Le baptême est l’inscription en nos chairs de la résurrection de Jésus, celui qui nous relève, nous remet debout, même abattus, qui que nous soyons, quoi que nous pensions. Voix du Père : « Tu es mon fils bienaimé » (comme la fin est difficile à prononcer en ces jours :) « en toi je trouve ma joie ».
Les meurtriers de ces jours ne sont pas des pauvres types manipulés ou psychotiques. Ce sont des guerriers. Ce sont des ennemis. Et de qui ? Est-ce seulement notre statut de victimes qui fait dire qu’ils sont les ennemis de la paix, les ennemis de l’Islam aussi, les ennemis des religions, de la dignité humaine ? Je ne le crois pas. La violence a décapité Jean, crucifié Jésus, laisser mourir tant d’anonymes, exécuté Mgr Roméro, dont le Vatican vient de reconnaître la mort au Salvador en 1980 comme un martyre, l’abattage des dix-sept de cette semaine… la liste est sans fin. « Pleurs et rage. »
« Là où se trouve la haine, que je mette l’amour. » Voilà notre profession de foi, aujourd’hui, comme hier et demain. Voilà où nous convoque notre baptême.


02/01/2015

La vérité et la faiblesse de l'enfant (Epiphanie)


Avec la fête de l’épiphanie, le Dieu d’Israël est annoncé comme Dieu pour tous les peuples. Il y a certes longtemps qu’Israël considère son Dieu comme unique. Dès lors que son sauveur est reconnu comme le créateur, durant l’épreuve de l’exil, son Dieu est le seul Dieu. On ne voit pas qu’il puisse y avoir plusieurs créateurs !
Avec la fête de l’épiphanie, un pas de plus est franchi. Non seulement, le Dieu d’Israël est l’unique, mais il est Dieu pour toutes les nations. L’enfant que visitent et vénèrent les mages n’est pas le dieu d’un peuple, d’un clan ou d’une famille, mais celui qui rassemble l’humanité en une seule famille.
Avec la fête de l’épiphanie, unicité et universalité vont de pair. C’est du jamais vu. Si l’on cherche des ruptures de civilisation, en voilà une !
Matthieu met en scène cette affirmation théologique au début de l’évangile, avec le récit des mages, plutôt qu’à la fin, devant le tombeau vide, triomphe de la résurrection. A la fin de l’évangile, il n’y aura pas de reconnaissance par l’ensemble des nations contrairement à la crèche. Il y aura en revanche le commandement d’aller baptiser toutes les nations. Il y a dans le symbolisme des mages plus que dans le commandement d’aller par toute la terre. Par quelques uns, le monde entier s’incline devant l’enfant : l’unique est reconnu par tous et pour tous. A la fin, il n’y a pas grand monde pour reconnaître l’universalité du ressuscité.
Je me laisse surprendre par ce décalage entre l’annonce déjà réalisée, dans le prologue de l’évangile, et une réalisation à venir, qui réside dans une annonce, à la fin du même évangile.
Pour dire l’universel, pour dire que Jésus est le sauveur du monde, salvator mundi, il faut être prudent. Comment ne niera-t-on pas les différences et la particularité de chacun s’il y a un seul Dieu pour tous ? Babel n’est pas loin, et les dictatures, depuis les tyrannies politiques jusqu’à celles de la pensée unique, du politiquement correctement et de la mode. Avec la vérité, la prudence est de mise car la vérité dépasse tout ce qui prétend l’atteindre.
La vérité échappe à l’histoire. Matthieu préfère ici le mythe à l’histoire. Même si Jésus est le sauveur dans l’histoire, pour le reconnaître comme le salut du monde ‑ Dieu-sauve, c’est  son nom ‑ il faut autre chose que la collation de faits, aussi importants soient-ils.
La vérité échappe à qui pense la posséder parce que la vérité est mensonge lorsqu’elle s’impose par la force. On dit faux lorsque l’on hurle la vérité, on dit faux quand on l’impose plus fort que la charité. On est serviteur de la vérité, sans puissance, ou bien on la trahit, comme un menteur. La vérité de l’évangile, l’universalité de l’unique sauveur, se dit avec les mages, parce que c’est un enfant qui est, pour eux comme pour les bergers, le signe de ce Dieu. Il ne faudrait surtout pas faire de la résurrection un triomphe fracassant, happy end et revanche si ce n’est vengeance !
Dieu dans la faiblesse de l’enfant. Quelle conversion de Dieu, de nos conceptions de Dieu. Et si l’on n’était pas convaincu de la chose, Matthieu insiste : premièrement, il expose la confession de foi de façon cryptée, pour qu’elle n’écrase personne, l’or, l’encens et la myrrhe pour le roi, Dieu et homme. Il raconte deuxièmement l’épisode, tout aussi fictif, du massacre des innocents, des enfants martyrs. La violence comme le mensonge se déchaîne. Elle s’est déchaînée au cours de l’histoire dans et par la faute de l’Eglise à qui il est arrivé de s’imposer en force plutôt que de servir le chemin, la vérité et la vie. On n’assène pas la vérité de l’évangile en criant, en défilant dans les rues. Ils la disent autrement et vraiment ceux qui meurent en Irak ! Aussi juste que soit la théologie de Benoît XVI, l’image de défenseur inflexible du dogme qui lui était attachée l’a handicapé pour dire la vérité de l’évangile à toutes les nations ; manquait sa vulnérabilité bien si peu compatible avec l’infaillibilité.
Qu’est-ce qui change les hommes, qu’est-ce qui change les cœurs, qu’est-ce qui fait reprendre la route par un autre chemin, qu’est-ce qui provoque la conversion ? Assurément, la manifestation de l’universalité de l’unique Dieu. Mais si ce Dieu était apparu dans sa gloire, avec tout son poids, qui en impose, il n’aurait eu aucun disciple seulement des esclaves.
Qu’est-ce qui change les hommes et les cœurs, qu’est-ce qui fait reprendre la route par un autre chemin, qu’est-ce qui provoque la conversion ? La faiblesse de l’enfant, la déréliction du crucifié. Nous sommes les disciples de cet homme.





Seigneur Jésus, roi de vérité, tu confies à tes disciples de témoigner devant tous de l’amour du Père. Les Eglises portent ce trésor comme des poteries sans valeur. Donne-leur de s’aventurer sur les chemins de la douceur et du pardon, à la rencontre de tout homme.
Seigneur Jésus, roi de paix, ta présence en notre monde déchaîne haine et violence, alors que tu es venu annoncer à tous les peuples une humanité fraternelle, enfantée par ton Père et notre Père.
Seigneur Jésus, roi d’humilité, tu te fais proche de tout homme par ta mort comme un paria. Donne à chacun de te découvrir à ses côtés, les malades, ceux qui passent la mort, les victimes des guerres et de la violence, les migrants dont on a tant parlé cette semaine…
Seigneur Jésus, roi de faiblesse, donne à notre communauté de s’abandonner à ta seule confiance, laissant toutes les sécurités pour te ressembler davantage.

26/12/2014

La défense de la famille et l'évanglie (Ste Famille)


Il y a deux mois, se tenait à Rome le synode des évêques sur la famille. En cette fête de la sainte famille, il paraît difficile de ne pas y faire au minimum référence, il paraît opportun de s’y attarder.
Dans de nombreuses sociétés, souvent marquées par le christianisme ou la culture occidentale, de fait, la famille est le cadre auquel on pense spontanément lorsqu’il s’agit de permettre à un enfant de grandir, de se développer. Nombre d’entre nous, en ces fêtes de Noël, expérimentent, plus fort que les difficultés relationnelles parfois profondes, que la famille, ils y sont viscéralement attachés. C’est parfois, souvent, un pensum que ces manifestations familiales, et pourtant, on ne voit pas comment y déroger, non par obligation extérieure, mais en conscience.
Or elles sont nombreuses les familles qui n’offrent pas le cadre d’amour dont les enfants ont besoin pour grandir, une famille suffisamment bonne, dirions-nous avec Winnicott ; nombreuses sont les familles qui sont occasion de haines et de souffrances. On comprend qu’il faille se pencher, comme chrétiens, sur la famille. On comprend que l’Eglise veuille prendre soin des familles, exerce sa sollicitude.
Un modèle familial habite évidemment l’imaginaire catholique et sa doctrine. On pourra en discuter la pertinence, l’universalité, l’histoire ou la genèse. Ceux qui ont milité au sein de la Manif pour tous ne semblaient pas en douter, une famille c’est un papa, une maman, et un, ou plutôt des enfants.
Admettons sans la discuter cette définition, au moins à titre d’hypothèse. Lorsque l’on ouvre les yeux sur les familles que nous fréquentons, sur nos propres familles, les choses sont un peu moins simples. D’où naissent des tensions ou pour le moins des interrogations. Nos familles ne sont-elles pas normales à ne pas forcément correspondre à ce modèle ? Faut-il considérer cet écart par rapport à la norme comme un échec, un péché, le fait d’une culture qui rejette Dieu ?
Certains n’hésiteront pas à répondre par l’affirmative. Nos maux viennent de l’abandon non seulement de la loi de l’évangile, mais plus universellement (y aurait-il plus universel que l'évangile?) de ce qu’établit une morale tirée de la seule raison. Les familles qui ne correspondent pas à ce modèle s’écartent évidemment de la recherche du bien. Seule une volonté effective de leur part de revenir à la norme pourrait les réintroduire dans une vie conforme au projet de Dieu.
J’aurais sans doute plus de mal que précédemment à vous faire admettre, ne serait-ce qu’un instant, à titre d’hypothèse, qu’il faille ainsi considérer les choses. Et figurez-vous que vous ne seriez pas les seuls à éprouver des réticences, voire une réelle impossibilité par rapport à ce lien entre péché, fait de se détourner de Dieu, et familles non conformes au modèle familial promu, un papa, une maman, des enfants. Encore plus nombreux à refuser que l’on exclue de fait de la communion ecclésiale, d’une partie importante de ses activités et cultes, ceux qui seraient engagés dans la distorsion, voire dans l’abandon de ce modèle.
Un évêque, assez connu, rappelait que, bien sûr, les divorcés remariés « ne sont pas excommuniés ». « Mais ils ne peuvent être parrains, a-t-il enchaîné, ne peuvent lire les lectures à la messe, ne peuvent donner la communion, ne peuvent enseigner le catéchisme, ne peuvent faire sept choses dont j’ai la liste ici. Si je compte, ils paraissent excommuniés de fait ! Aussi faut-il leur ouvrir un peu plus la porte. » (François 07 12 14)
Ces propos, de bons sens dirons-nous, voilà qu’ils soulèvent un front de réaction dur et implacable : Nous n’avons pas le droit de modifier la doctrine de l’Eglise, encore moins la parole de Jésus. Nous sommes les garants de la vérité, et toute adaptation à l’air du temps est une manière de se jouer de la radicalité évangélique.
Le problème, c’est que nous ne connaissons pas un seul disciple, même le plus saint, qui ne se joue, une fois ou l’autre, de la radicalité évangélique. Et cela ne l’excommunie pas de fait. Le problème, c’est que des violations très graves de l’évangile n’excommunient ni de fait, ni de droit, formellement. Je pense à la pédophilie (même si désormais elle fait encourir une excommunication formelle aux clercs, mais pas que je sache aux pères, grands-pères ou oncles incestueux), je pense à la fraude fiscale, à la participation financière dans des entreprises injustes qui font travailler des enfants, à l’abus de bien sociaux, etc.
Le problème, c’est que le maintien de la doctrine (et j’y tiens à la doctrine) signifie aujourd’hui, une hypocrisie, fabrique des injustices. Le conjoint abandonné ou battu est traité comme le coupable. Le prélat qui fréquenterait le bordel (ce qu'à Dieu ne plaise), même homosexuel, peut communier dès lors qu’il s’est confessé, pas l’homosexuel qui vit en couple ni la personne qui s’est remariée, quand bien même leurs vies sont des modèles de charité, de sainteté.
Le problème, c’est que la doctrine de ceux qui la défende, la doctrine, ce n’est pas la miséricorde, mais des règles. La miséricorde serait seulement une manière de faire, pastorale. Mais lorsque l’on ouvre l’évangile, on peut dire qu’il se résume à la miséricorde. C’est la miséricorde que je veux. Le fils de l’homme est venu chercher et sauver ce qui était perdu. Déjà en Jean 8 a lieu ce procès qui met Jésus à l’épreuve. Maître cette femme d’après la loi doit être lapidée, et toi que dis-tu ? (La femme en question était adultère, pas sûr que ceux qui sont excommuniés de fait soient tous des pécheurs !)
Si François a mis la famille sur le chantier du synode, en octobre dernier et encore en octobre prochain, avant de savoir s’il y a une doctrine à défendre (il faudrait d’ailleurs qu’elle soit attaquée, et je ne la vois guère attaquée par les disciples de Jésus eux-mêmes) c’est parce qu’il y a problème ; au nom de l’évangile nous cautionnons l’injustice, méprisons nombre de personnes humiliées par des vies de familles dont elles sont victimes de l’échec ou qui ne sont pas conformes au modèle.
Aussi peu porté que je sois à le faire, devant de telles souffrances, devant de telles injustices, devant un tel contre-témoignage porté à l’évangile par des disciples de cet évangile qui prétendent le défendre, prélats ou militants assurés de leur bon droit, je ne vois plus qu’un recours ; implorer la sainte famille de Jésus, Marie et Joseph, pour qu’elle ouvre les cœurs à ce dont elle a vécu, la miséricorde. Marie n’a-t-elle pas chanté, au nom de l’Eglise : Il renverse les puissants de leur trône, il élève les humbles, il comble de bien les affamés, renvoie les riches les mains vides, il se souvient de son amour, de la promesse faite à nos pères en faveur d’Abraham et de sa race à jamais ?





Seigneur Jésus, merveilleux conseiller, viens donner aux évêques le courage d’accepter d’être déstabilisés par la miséricorde plutôt que de vivre tranquilles, protégés par le droit et les règles. Qu’ils se fassent ainsi les témoins d’une famille humaine qui cherche à vivre réconciliée.

Seigneur Jésus, prince de la paix, viens donner aux peuples la force de lutter contre la haine. Qu’ils garantissent à leurs enfants de pouvoir vivre en famille et entre familles accueillantes les unes aux autres.

Seigneur Jésus, Dieu fort, viens donner aux malades ta force de vie. Qu’ils puissent compter sur leur famille ou trouver un frère en humanité qui les accompagne dans leur épreuve.

Seigneur Jésus, frère à jamais, viens donner à notre communauté d’être témoin de la tendresse de la famille que tu appelles à édifier avec tous les hommes en nous donnant pour Père ton propre père. La sainte famille, c’est la vocation de l’humanité.