Les textes de la fête du corpus
Christi de l’année B (Ex 24,3-8 ; He 9,11-15 ; Mc 14,12-26) mettent
en scène la thématique de l’alliance et donc celle du sang. Alliance scellée
dans le sang, voilà une expérience bien étrange pour nous tant elle nous semble
étrangère.
Nous connaissons des alliances ; ainsi le mariage même
si les mots que nous associerions à mariage seraient plutôt amour, famille,
couple. Cependant, ne nous est pas étranger le fait que deux personnes fassent
alliance. Ils portent au doigt une alliance signe de leur alliance. On s’allie
aussi en affaires, on appelle cela plutôt un associé. On peut s’allier au sport,
au jeu, etc.
Il y a toujours des rites pour sceller une alliance. Ainsi,
on n’envisage guère de mariage sans repas. Les grands comme les petits moments
de communion, d’alliance, donnent systématiquement lieu au partage d’un verre.
Il faut partager pour faire alliance.
Lorsqu’il s’agit d’une alliance avec Dieu, baptême,
profession de foi, par exemple, avec qui partager le verre ? En famille et
entre amis, certes. Mais l’on pourrait oublier Dieu. D’ailleurs ne s’empresse-t-on
pas de dire que si l’on fait sa profession de foi, ce n’est pas pour les cadeaux ?
Comme pour insister sur autre chose que l’on ne sait dire que négativement.
Les hommes de l’Antiquité, les hommes de la Bible, mais
aussi, tous ceux qui produisent encore leur nourriture font une expérience qui
nous est de plus en plus inconnue chaque fois qu’ils tuent un animal pour le
manger. Ils font couler le sang. Ils arrêtent la vie, ils tuent. Cette
expérience est curieuse. Le poulet qui courrait depuis des mois autour de la
maison, le cochon que chaque jour vous nourrissiez, dont vous vous occupiez,
vous le tuez.
Faire mourir même pour les meilleures raisons, manger, c’est
curieux. Cela ne peut pas ne pas nous interroger. Nous vivons de la mort de l’animal.
Il y a quelque chose de mystérieux ou une vie par la mort fait vivre. Le sang
que l’on verse et qui représente la vie, fait toucher du doigt ce qui nous
échappe, justement la vie. Et à toucher le principe de la vie, il pourrait y
avoir quelque chose de quasi sacrilège.
Alors quoi de plus indiqué pour sceller une alliance avec
Dieu que ce sang ? Offrir le sang au dieu, le verser sur l’autel, permet
de payer la dette à la vie que nous aurions contractée en tuant. Plus encore,
cela établit une communion avec le dieu, nous partageons avec lui l’animal qui
fait vivre : à nous la chair, au dieu le sang.
Offrir le sang à la divinité, en couvrir les pierres de l’alliance,
stèles ou autels, voilà les paraboles pleines de signification de la communion
ou du commerce avec le dieu. Nous ne produisons plus, majoritairement, nos aliments,
et il est de plus en plus difficile de retrouver dans nos vies des traces de ce
rapport vie-mort-vie c’est-à-dire de la signification du sang.
Est-ce à dire que la dimension sacrificielle du sang
eucharistique ne peut que nous échapper ou nous atteindre seulement après de
longues introductions anthropologiques ou ethnologiques ? Nous sommes plus
sensibles à cet arrière-fond biblique du vin signe de fête, comme à Cana, qui réjouit
le cœur de l’homme ainsi que le dit le psaume. Nous ne percevons guère, quoi
que dise la liturgie, le vin consacré comme du sang. Boirions-nous à la coupe
si nous la pensions pleine de sang ? Qui n’aurait pas un haut-le-cœur à
boire du sang ?
D’un certain point de vue, c’est embêtant ; comment comprendrons-nous
ce que nous faisons dans l’eucharistie, manger la chair, boire le sang ? S’il
ne s’agit plus que de métaphores mortes, ne sommes-nous pas tenus écartés du
sacrement de l’eucharistie ? D’un autre point de vue, peut-être le point
de vue central, le point de vue le plus important, ce n’est pas grave. Les
textes du Nouveau Testament qui présentent la mort de Jésus comme un sacrifice,
celui du sang versé pour la rémission des péchés ou pour la communion, ne sont
pas les plus nombreux. On peut même dire que le texte le plus sacrificiel du
Nouveau Testament, constate la fin des sacrifices, leur inanités. Pour la
lettre aux Hébreux dont nous avons entendu quelques versets, la mort de Jésus n’est
pas un sacrifice. Citant le psaume, l’épitre dit : tu ne voulais ni offrande ni sacrifice, alors j’ai dit, me voici
Seigneur, je viens faire ta volonté. Dans la ligne prophétique, largement
reprise par Jésus lui-même, faire la volonté de Dieu, observer les
commandements importe plus que tous les
sacrifices. Et lorsque l’épitre parle de sacrifices, c’est pour nous en
débarrasser, c’est comme antitype, pour manifester la nouveauté chrétienne.
En effet, ce n’est pas la mort de Jésus qui
nous sauve, mais sa fidélité. Et comment aurait-il été fidèle s’il n’avait été
jusqu’au bout, aimer jusqu'à l'extrême, quoi qu’il en coutât ? Sa mort signe, scelle l’alliance
laquelle est contractée dès le début. Elle n’est que l’acte où se voit le plus clairement
l’abandon de la vie. Mais depuis longtemps, Jésus ne garde pas sa vie, mais l’offre,
car c’est en l’offrant, jour après jour, dans la disponibilité absolue, dans
une existence pour les autres, les hommes et son Père, qu’il la sauve. Celui qui garde sa vie la perdra.
Boire le sang c’est boire la vie. C’est à la vie de Jésus que
nous communions. Nous vivons de sa vie, nous vivons de ce qu’il ne cesse de s’offrir,
se donner. Se donner pour ceux qu’on aime, est-ce un sacrifice ? Nous
pourrions tout autant dire que se donner dans sa chair c’est jouir. N’est-il
pas grandement jubilatoire le moment où votre petit vous dit merci de ce que vous
l’aimiez, c’est-à-dire que vous donniez votre vie pour lui ? Se donner
pour ceux qu’on aime, c’est vivre, c’est passer de la mort à la vie, de la vie
donnée qui est parfois une mort à soi-même, à la vie reçue au centuple.
Faire alliance avec Dieu, dans un baptême, une
profession de foi, dans le verre d’eau donné à l’un de ces petits qui sont les
siens, c’est estimer que nous vivons aussi de la vie de Jésus reçue parce que
donnée, c’est vivre de la vie reçue parce que donnée.