19/12/2014

Stupeur : Dieu prend chair (4ème dimanche de l'avent)



Voilà, nous y sommes, la liturgie parle enfin de Noël ! Nous lisons l’annonce faite à Marie (Lc 1,26-38) ; c’est dans l’évangile de Luc. Comme à chaque lecture de l’évangile, une rencontre se produit entre notre histoire et l’histoire racontée. Mais history n’est pas story !

Le texte d’évangile que nous lisons n’est pas historique au sens de l’établissement des faits qui se sont passés. Certes, Luc prétend faire travail d’historien, ou du moins il a enquêté : « J’ai décidé, moi aussi, après avoir recueilli avec précision des informations concernant tout ce qui s’est passé depuis le début, d’écrire pour toi, excellent Théophile, un exposé suivi. »
Mais ces deux premiers chapitres ont un statut narratif original. La story n’est pas history, l’histoire n’est pas historique. C’est important de le repérer si l’on veut comprendre le texte. Il ne s’agit pas d’une description de ce qui s’est passé. On ne peut pas lire ces chapitres comme on lit, par la suite, que Jésus entre à la synagogue de Nazareth, qu’il guérit toutes sortes de malades, ou qu’il meurt sur une croix, un jour de la Pâques. On ne fait pas entrer un conte dans le cours des événements. Ce genre de textes d’évangile a un rapport avec notre vie par le détour de la fiction, comme la parabole ou le roman. Cela n’a rien d’extraordinaire. Mais si on n’en tient pas compte, on est en pleine mythologie et l’on rate la bonne nouvelle.
Bref, ces versets ne nous racontent pas la conception virginale, selon le mythe commun de la vierge fécondée par un dieu libidineux. L’histoire comparée des religions nous a appris à nous méfier de ce genre de raccourcis. Le récit, au moyen de la conception virginale, nous raconte autre chose, et c’est cela qu’il faut entendre. Et ce qu’il faut entendre n’est pas un message, mais la condition pour entendre le message : s’interroger.
Le récit en sa fausse naïveté, nous cache l’origine de Jésus. Il en raconte une, comme un conte, pour détourner la curiosité malsaine. Même la question de Marie « comment cela va-t-il se faire puisque je suis vierge ? », contrairement aux apparences, demeure sans réponse. En effet, on peut l’espérer, l’Esprit couvre de son ombre tant d’hommes et de femmes depuis que le monde est monde qui n’ont jamais enfanté par son opération. L’Esprit couvre de son ombre, histoire de bien dire l’obscurité ! Vous ne saurez rien car il convient pour le moment de s’interroger, pas d’avoir les réponses.
Savamment construit, reprenant des thèmes, qui sont, eux, bien connus, du premier testament, le texte confesse ‑ c’est une profession de foi ‑ et en énigme – il pose une question ‑ qu’il y a de quoi s’interroger sur l’homme dont va parler l’évangile. Pour lire le texte et le comprendre, commencez par vous laisser interroger, déplacer, déloger de vos savoirs, du bien connu sur Dieu et les dieux. Si vous n’abandonnez pas ce que vous savez sur Dieu, sa toute-puissance, sa non-corporéité, son éternité, etc., vous ne comprendrez rien à cet enfant, avec sa faiblesse, sa chair et son histoire.
L’identité de Jésus – Dieu sauve ‑ est une question qui oblige à ce que l’on se prononce à son propos, pour ou contre lui. Cet homme, les disciples sont invités, dans la résurrection, à le reconnaître comme leur sauveur, Dieu lui-même.
Il ne faudrait pas oublier que notre temps de l’avent n’est pas fini. Il ne faudrait pas oublier que nous en sommes à nous préparer à Noël, et comme avant une naissance imminente, on est impatient de découvrir celui qui va arriver. Qui sera-t-il ? Non seulement, un garçon ou une fille ? Mais qui sera-t-il ? Que fera-t-il de sa vie ?
Jésus est de ceux dont l’identité nous met nous-mêmes en jeu, en question. Notre histoire est bouleversée par la sienne. Voilà pourquoi sa naissance est question. S’il est celui que confessent les disciples, le Seigneur et sauveur, comment sa vie ne serait-elle ferment des nôtres ? On ne peut confesser Jésus sans se convertir. C’est ce que, figure de l’Eglise, Marie vit : « je suis la servante du Seigneur, qu’il me soit fait selon ta parole. »
Impossible de connaître Jésus avant de lire l’évangile, c’est-à-dire avant de se laisser conduire par lui sur le chemin de la vie, par la croix. Les réponses du caté sont mensonges qui, par l’astuce d’un savoir de dictionnaire, sont tentations diaboliques pour connaître Jésus en évitant la pâque, le passage par la mort et la résurrection. On ne connaît Jésus qu’à le suivre. « Je suis la servante du Seigneur, qu’il me soit fait selon ta parole. »
Un dictionnaire ne sait rien, d’ailleurs. Il faut que quelqu’un le lise pour que son contenu devienne un savoir. Un catéchisme pareillement n’a jamais été disciple, n’a jamais cru. Il faut quelqu’un qui croie pour que ce qu’il énonce soit vérité.
Nos versets disposent à la profession de foi qui sera possible au matin de la Pâque, au moment de l’accomplissement pascal, à la Pentecôte. Pour l’heure, c’est le moment des interrogations, pas des réponses. Pour l’heure, c’est l’avent : il faut éveiller la curiosité de l’auditeur et s’ouvrir à la stupeur de ce qui arrive : Dieu prend chair.

16/12/2014

La conversion des salauds (veillée pénitentielle)


Dans les deux lectures que nous venons d’entendre (So 3, 1-2.9-13 - Mt 21, 28-32), les pécheurs, ou ceux qui n’ont pas choisi la « bonne » attitude, sont membres du peuple de l’Alliance. Il n’y a pas les bons, ceux qui seraient croyants, et les mauvais, ceux qui s’en prennent à la communauté, à la vérité de l’évangile ou de l’enseignement de l’Eglise. Ici, la Parole s’adresse à nous, nous disciples.
Le problème, le drame, c’est que le péché infecte jusqu’à nos communautés, jusqu’à notre cœur à nous, qui prétendons faire de la loi de sainteté notre guide dans la vie. Les dix commandements à partir desquels nous faisons notre examen de conscience, c’est nous aussi, qui les foulons aux pieds.
Si le peuple de l’alliance, celui qui est chargé par sa simple présence, de témoigner de la sainteté de Dieu, est perverti, qui parlera pour Dieu ? Le peuple chargé d’être une bénédiction pour les Nations parce que Dieu habite en son sein, s’il est pécheur, empêche que d’autres puissent connaître Dieu, se fier à lui. Le drame de notre péché, c’est assurément le mal que nous faisons au frère, c’est aussi la lutte la plus efficace contre Dieu. Notre péché fait le lit de l’indifférence, de l’athéisme voire de la haine de l’évangile, au moins autant que le vice des autres ou leur lutte acharnée contre l’Eglise et l’évangile.
Ce n’est pas d’aujourd’hui. Déjà Sophonie ne sait que faire. Il opte pour la solution du petit reste, une poignée de purs sur qui compter pour régénérer le peuple. Je suis désolé de contredire le prophète, mais ça ne marche pas son truc. Cela conduit le peuple de Dieu, à vocation universelle, à la secte. Pire, y en a-t-il un seul d’entre nous pour faire partie des purs ?
La solution de Jésus, si je puis dire, consiste dans une démarche exactement inverse. Plutôt que de chercher les quelques purs, on affirme que ceux qui précèdent dans le Royaume sont les pécheurs, les pécheurs publics. Je ne suis pas certain que l’on ait jamais bien entendu cela dans notre Eglise.
Y a-t-il une condition à pareille préséance ? Condition n’est pas le mot. Car l’amour de Dieu est toujours sans condition. Mais enfin, ce n’est pas n’importe quel pécheur qui fait la volonté du Père. C’est le pécheur qui se reconnaît pécheur, celui qui ne se croit pas meilleur que les autres, prêt à jeter la première pierre. Pour ne pas jeter la pierre nous aussi, nous éviterons de faire l’examen de conscience des autres et de désigner les pharisiens.
La parole de Jésus est terrible. « Vous, après avoir vu cela [la conversion des salauds], vous ne vous êtes même pas repentis plus tard pour croire à la parole. » La conversion des salauds est le signe de ce qu’il est possible d’en finir avec le mal. La solution au péché n’est pas l’affaire de quelques purs, mais la foi en un Dieu capable de rendre saints les pécheurs.
Alors nous sommes ici pour nous reconnaître pécheurs. Non pour nous flageller, nous humilier, nous complaire dans une liste de péchés malsaine. En parlant de notre péché, ce serait encore nous que nous célébrerions en nous mettant en scène, au centre la scène. Nous sommes ici, nous reconnaissant pécheurs, pour laisser Dieu nous relever. Nous sommes ici pour entendre proclamer dans nos vies, sur nos vies, la bonne nouvelle d’un amour infini qui vient détruire le mal, celui dont nous sommes coupables, celui que nous subissons.
Nous sommes ici, à nous reconnaître si loin de la sainteté, pour que Dieu lui-même fasse briller sur nous sa sainteté. Ainsi le monde saura qu’il y a un Dieu saint. Ainsi Dieu transformera le monde. Il fait toute chose nouvelle.


Synode des évêques sur la Famille

Quelques textes
en suivant ce lien

12/12/2014

La joie, la joie parfaite (3ème dimanche de l'avent)



Dimanche d’invitation à la joie si l’on en croit l’introït grégorien et les deux premières lectures. Il y a un an, le Pape envoyait une première circulaire, la Joie de l’évangile. Nombre d’entre nous sont persuadés que la vérité de l’expérience spirituelle se mesure à la joie. Un saint triste est un triste saint, disait le Pape, reprenant Thérèse de Jésus ou François de Sales.
Je vous avoue que je demeure sceptique, de plus en plus. Notre monde va mal. Ce n’est peut-être pas pire qu’hier, mais il va mal. Je ne pense pas d’abord à l’écologie, mais à la violence contre tant et tant d’entre nous. Et la moindre des violences n’est pas l’inégalité toujours plus grande entre riches et pauvres. Les extrémismes vont de succès en succès. Leurs idéologies ne font même plus sursauter l’homme honnête. Ce n’est pas jouer les Cassandre que de redouter les prochaines échéances électorales françaises où le populisme s’imposera comme une solution aussi évidente, désaseptisée que dangereuse.
Notre Eglise aussi va mal. Les réformes que promeut le Pape et pour lesquelles il a été élu sont freinées par ceux qui ne veulent pas changer un iota à la pratique qu’ils canonisent bien rapidement. La pastorale disent-ils ne doit pas dicter la doctrine ! Mais la miséricorde, ce n’est pas la doctrine ! Que l’on relise la femme adultère. Il en est aujourd’hui pour lancer non seulement la première pierre mais aussi les suivantes. Les adversaires de l’évangile sont moins à l’extérieur de l’Eglise que parmi ceux qui sont censés la servir. Je ne sais pas comment fait François pour ne pas vomir chaque matin en se remettant au travail.
Bien sûr, le monde ni l’Eglise ne se réduisent à cela. Il y a tellement de service des plus pauvres dans le monde, ce service qui ne fait pas de bruit mais qui préserve le souci de la fraternité et de la dignité humaine, comme on protège une flamme du vent qui pourrait l’éteindre.
Je ne l’oublie pas, je veux le voir ce bien, cet amour chaque minute entretenu. Il n’est pas que fragile et a parfois la force qui renverse les montagnes. Cependant, il indique encore les larmes de tant de vallées où l’homme est massacré, où l’évangile est piétiné, par nous-mêmes, disciples de Jésus, et par tant d’autres.
Alors, excusez-moi, mais la joie, je suis sceptique. Je le suis d’autant plus que je pense à tel ou tel d’entre nous, qui craque, parce que la vie est trop lourde, mais qui, chrétien, s’interdit de voir qu’il n’est pas heureux et s’enfonce encore un peu plus dans son malheur. Nous avons parmi nous des spécialistes d’une joie forcée dont l’illusion ne trompe qu’eux.
Alors, la joie… la joie de l’évangile.
Me revient à l’esprit le Saint François d’Assise de Messiaen. La joie, la joie parfaite. Il y a une mélodie au xylophone. Est-elle joyeuse ? Est-elle comme les coups de marteaux sur les lattes de bois, le harcèlement qui crucifie ? Puis, les mots de François qui chante la joie parfaite en une phrase musicale si simple, si courte, soutenue par les ondes Martenot et leurs sons enveloppants, rassurants.
La joie de l’évangile, la joie du Poverello d’Assise, c’est la joie qui fait suite à la mort. François a tout perdu, il est mis en minorité dans l’ordre qu’il a créé. Il a les mains vides, pire les mais vidées, dépouillées, dépossédées. C’est de la fosse qu’il chante, ou geint la joie, la joie parfaite. Son gémissement devient chant.
Je change leur deuil en joie, les console après la peine. Le prophète annonce la résurrection du fond de l’exil. Le fond du gouffre n’apa s tout dit. La joie vient après la mort, non pas demain, dans l’autre monde, mais ici. Même le poète, un peu tard peut-être, s’en est rendu compte : la joie venait toujours après la peine. Seuls ceux qui auront consenti à la mort, là, maintenant, connaîtront la joie. C’est pourquoi la joie se rencontre chez les chrétiens d’Irak, chez les enfants, chez les martyrs. C’est ce que dit l’évangile, Heureux, vous qui pleurez maintenant !
La joie de l’évangile, ce n’est ni le contentement de soi, le développement de soi, une attitude contrainte, le rire des vainqueurs, de ceux à qui tout réussit, ni la sérénité que donnerait la vérité de la foi ; ce n’est pas même le plaisir d’être ensemble entre amis, la jubilation des corps ou le regard posé sur l’enfant qui grandit. Que ces paroles sont dures ! Qui pourra les entendre ? La joie de l’évangile, c’est la bonne nouvelle de la résurrection qui détruit le mal et conduit le bien à un dépassement aussi espéré qu’impossible. La joie de l’évangile, il faut juste être mort pour y avoir part.
Je le redis, non être mort pour ressusciter demain dans l’autre monde. Etre mort aujourd’hui ou hier, pour ressusciter aujourd’hui même, les mains vides, et chanter dans ce monde avec François, le pauvre aux mains vides, la joie, la joie parfaite.






06/12/2014

Yves Congar : L'Eglise, c'est le Christ habitant le monde



« A toute croissance de l’humanité, à tout progrès, à toute extension de l’humain en l’un des domaines de la création – par la connaissance aussi bien que par l’action – doit répondre une croissance de l’Eglise, une incorporation de la foi, une incarnation de la grâce, une humanisation de Dieu. C’est cela l’Eglise, c’est cela la catholicité. L’Eglise n'est pas un petit groupe social, isolé, un bloc à part qui resterait inentamé parmi les évolutions du monde ; l’Eglise c'est le monde en tant que croyant au Christ, ou, ce qui revient au même, c’est le Christ habitant et sauvant le monde par notre foi. L’Eglise, c'est l’humanité religieuse ; que dis-je ? C'est l'univers en tant que transfiguré par la grâce à l'image de Dieu. » (Revue La vie intellectuelle, 1935, p. 247)

L’histoire est très corrosive pour le dogme censé exprimer une vérité éternelle. Au début du XXème siècle, la crise moderniste naît de la contestation par les faits d’une vérité immuable et dogmatique. Par une condamnation imparable, Pie X ne règle pas le problème mais durcit l’opposition entre l’Eglise et le monde. Après le premier conflit mondial, une manière de renouveler la théologie consiste à ne pas se prononcer sur le sens du dogme, mais seulement à exposer des faits, à faire connaître des textes. Ce retour aux sources, difficilement contestables, permet à la liturgie et à la dogmatique de s’accoutumer à l’étrangeté de pensées différentes.
C’est ainsi qu’Yves Congar (1904-1995) renouvelle la théologie de l’Eglise. Il s’engage pour l’unité de l’Eglise alors que Pie XI condamne en 1928 le mouvement œcuménisme comme un faux irénisme. Luther peut être lu autrement que comme l’hérétique qu’il faut contester : c’est un authentique théologien, fidèle en particulier aux Ecritures et à Saint Augustin. Pie XII en 1943 avait invité à revenir à une définition plus théologique de l’Eglise avec son encyclique sur le Corps mystique. Pourtant, on continue à penser l’Eglise de façon juridique comme une société parfaite et hiérarchique c’est-à-dire inégalitaire.
Les années 50 avec la fin du pontificat de Pie XII voient un retour de la crise moderniste et Congar est interdit d’enseigner et de participer à des rencontres œcuméniques ; ses publications sont soumises à une censure drastique. Il s’engage dans la pastorale et garde le souci du monde ouvrier et des prêtres ouvriers. En 1960, il est nommé par Jean XXIII membre de la commission théologique préparatoire de Vatican II. Il participe à la rédaction de nombre des documents conciliaires, scandalisé par les manœuvres de certains, déçus par certaines décisions, enthousiaste devant l’œuvre finalement accomplie. Jean-Paul II achève de le réhabiliter en le créant cardinal en 1994. Multipliant les rencontres, amitiés, cours et travaux universitaires, il est sur tous les fronts ecclésiologiques : théologies des ministères, du laïcat, de la mission, de la pastorale, de la tradition, de l’Esprit Saint, du rôle du Pape, etc.
Lorsque Paul parle de l’Eglise Corps du Christ (1 Co 12) il suppose les charismes ou dons de l’Esprit. La théologie occidentale s’est trop attachée à la verticalité de la relation du Christ, tête ou chef, à son corps. Or l’Eglise est professée dans le Credo comme explicitation de la foi en l’Esprit saint, au même titre que le baptême et la vie éternelle. L’attention à l’Esprit permet de penser la synodalité et la responsabilité de tous en Eglise en articulant ministères et communion ecclésiale (1971). « C’est Dieu qui se construit son Eglise par des dons divers qui vont à l’édification du corps du Christ. » (à propos du rapport de Lourdes 1973) Les ministres ont à exercer ce que leur nom signifie, un service, dans et pour une Eglise, servante et pauvre (1963).
Congar avait publié en 1942 L’Unité de l’Eglise catholique de Cyprien de Carthage comme numéro 7 de la collection de théologie Unam sanctam qu’il avait fondée en 1937. On y lit : « L’Eglise tire ce qui fait son unité de l’unité du Père, du Fils et de l’Esprit », que cite Lumen Gentium. Ainsi, l’Eglise ne peut pas être envisagée pour soi mais toujours référée à Dieu et son projet d’amour pour les hommes. La vocation et la mission définissent l’Eglise au point que parler d’elle en soi n’a pas de sens.
Son rapport à l’humanité n’est alors pas de vis-à-vis où, pour le meilleur, elle est chargée d’enseigner les nations, et pour le pire se situe en opposition au monde, parce que le rapport de Dieu au monde est d’amour. L’Eglise n’est pas autre que l’humanité ; elle est la préfiguration de l’humanité sauvée, elle est cette humanité même en tant que sauvée.
Quand l’humanité n’est plus religieuse, on ne peut dire que « l’Eglise c’est l’humanité religieuse », mais que c’est l’humanité avec sa quête de justice, car, même si elle ne le sait pas ou ne veut pas le savoir, l’humanité rencontre le Christ quand elle offre ne serait-ce qu’un simple verre d'eau. Augustin parlait de l’Eglise depuis Abel. Il écrivait : « beaucoup qui paraissent dehors sont dedans et beaucoup qui paraissent dedans sont dehors ». Nouvelle Eve née du côté ouvert du nouvel Adam, épouse du nouvel Adam, l’Eglise est l’humanité re-née, baptisée dans la mort du Christ pour vivre de sa vie.
Les lignes de l’article de 1935 sont d’une incroyable intrépidité, que rend possible la connaissance des Pères et de la tradition. Leur optimisme un rien progressiste n’est plus possible après la seconde guerre mondiale et la Shoah, la fin des Trente glorieuses et les scandales des ecclésiastiques révélés à la fin du millénaire. L’Eglise, marquée par le péché, est cependant encore la partie qui désigne l’humanité entière, exprimant la vocation à la vie de cette humanité que le Christ sauve de sa misère et de son crime.